Albums - Boyd Rice, On, Lee Ranaldo

03/12/2004, par | Albums en bref |
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ALBUMS par Vincent

Genesis P-Orridge, fondateur du label Industrial Records, avait, à l'époque de son groupe mythique Throbbing Gristle, lancé ce slogan simple et génial : "Industrial music for industrial people". Permettons-nous de le paraphraser : les trois disques abordés ci-dessous contiennent de la musique difficile pour gens difficiles.

BOYD RICE/NON - Terra Incognita : Ambient works 1975 - Present BOYD RICE/NON - Terra Incognita : Ambient works 1975 - Present
(Mute)

Originaire de Californie, Boyd Rice est sans doute l'une des personnalités les plus intrigantes à être apparues sur la scène expérimentale ces trente dernières années. La plupart de ses disques ont été publiés sous le nom de Non, plutôt bien choisi dans la mesure où sa production peut s'apparenter à une "non-musique", presque revendiquée comme telle. Chez lui, les notions basiques de mélodie, de rythme et d'harmonie n'ont pas cours : ce qui l'intéresse, c'est avant tout l'effet que des sons d'origines très diverses peuvent produire sur l'auditeur. On a pu le rattacher à la "musique industrielle" ou à la "noise music" mais son travail, mené le plus souvent en totale autarcie, est difficilement réductible à une quelconque étiquette. On pouvait en tout cas s'attendre à ce que cette compilation, qui rassemble des titres enregistrés entre 1975 et 2001, soit quasiment inaudible, or ce n'est pas le cas. Certes, ça ne s'écoute pas aussi facilement que la dernière production des Neptunes, mais on est loin de la pure agression sonore que peuvent pratiquer Merzbow, John Zorn dans ses moments les plus extrémistes, ou les groupes de death metal. Les premier et dernier morceaux sont même relativement délicats, et si on est également loin de la très planante "Music for Airports" de Brian Eno, le terme "ambient" n'est ici nullement usurpé. Rice compose moins de la musique qu'il crée des ambiances - plus perturbantes qu'apaisantes -, notamment par l'usage de boucles (avec ses vinyles à sillons fermés, il fut l'un des pionniers artisanaux de cette pratique), dont il altère le son ou modifie la vitesse afin de créer de nouveaux motifs inattendus. Cette compilation est une bonne initiation à son œuvre, même si on suppose que beaucoup préféreront en rester là.



ON - Your naked ghost comes back at nightON - Your Naked Ghost Comes Back at Night
(Les Disques du Soleil et de l'Acier)

Je croise régulièrement Sylvain Chauveau - qui, comme moi, a quitté sa province pour, hum, conquérir Paris -, là où l'on croise généralement les gens : dans le métro, à des concerts, à la Cinémathèque... Un jour, il faudra quand même que je me décide à l'aborder pour lui demander sa conception de la musique. Ou plutôt, ses conceptions, vu qu'il mène de front plusieurs projets assez dissemblables, quoique participant tous d'une même recherche sonore et esthétique sans compromis. Il y a tout d'abord ses disques solo, constitués pour l'essentiel de brèves pièces pour piano ; Micro:mega, que je connais mal ; Arca, avec Joan Cambon, auteur de deux disques très réussis de boucles et de samples, dans la lignée des groupes de Chicago.
Et puis il y a désormais On, sa tentative la plus radicale, la moins commerciale - sachant que le reste l'est déjà assez peu -, celle qui va le plus loin dans le brouillage des frontières entre musique, son et silence. A l'origine, des sessions enregistrées par Chauveau avec un certain Steven Hess à Chicago, en juillet 2003 : des heures de jams et d'expérimentation à base de guitare et piano "préparés" et de percussions. Le duo a confié cette matière brute à Helge Sten des Norvégiens Supersilent, qui en a tiré sept longues plages contemplatives, à faire passer Labradford et Pan Sonic pour Kylie Minogue. Des pièces sonores parfois à la limite du perceptible, récusant les notions mêmes de rythme et de mélodie, et dont les titres évoquent des présences indistinctes, mystérieuses et vaguement menaçantes : "Your Naked Ghost Comes Back at Night and Flies Around My Bed", "Too Many Demons Still Haunt This Land", "In the Forest of the Night"... Celui du dernier morceau de 17 minutes, "The Lonesome Poetry of Mark Rothko", pourrait nous éclairer sur les intentions d'On. Ce disque semble en effet appeler la même approche que les toiles aux larges aplats de couleur du peintre américain : il faut accepter de s'y abandonner, faire preuve de patience pour en pénétrer la surface, qui au premier abord n'offre pas de prise à nos sens. C'est en fait surtout à ses imposants monochromes noirs des dernières années que l'on pense ici, la puissante émotion esthétique en moins. Une expérience extrême, qu'on peut trouver aussi bien fascinante que soporifique.



LEE RANALDO - Music for Stage and ScreenLEE RANALDO - Music for Stage and Screen
(Les Disques du Soleil et de l'Acier)

Avec Sonic Youth, Lee Ranaldo compose, à raison d'un ou deux par album, des morceaux parmi les plus classiquement rock du groupe. Dans ses autres projets, en revanche, c'est une autre vision de la musique qui s'exprime, nettement plus radicale. Illustration avec ce "Music for Stage and Screen" enregistré en compagnie d'Alan Licht, Christian Marclay, Günther Müller et William Hooker, rassemblant 19 "compositions/constructions" de durées variables qui, comme le titre l'indique, étaient destinées à accompagner des pièces et, pour l'une d'entre elles, un film. Ça gratte, ça grince, ça fait des sons bizarres ; guitares, batterie et platines sont utilisées de la manière la moins conventionnelle possible. A part quelques moments plus reposants ("The Fire", "Jealousy End Credits", "Dance of the Coats"), l'ensemble est tout en brisures, éruptions soniques, frappes plus ou moins chirurgicales. Intéressant à petites doses, même si ce genre de musique atmosphérique, conçue pour donner une autre dimension à des performances ou des images, révèle forcément ses limites quand elle s'en retrouve privée.


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