Daughter - Interview

22/01/2016, par | Interviews |
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Près de trois ans après un premier album très remarqué mais encore un peu timide, “If You Leave”, Daughter est de retour avec “Not to Disappear”. De longues tournées ont permis au trio basé à Londres (mais aux origines trop variées pour être qualifié d’anglais) de gagner en confiance et de muscler son jeu. Le nouveau disque en porte la marque, plus puissant et assuré, à la palette sonore plus ample, mais où les chansons semblent toujours autant à fleur de peau, baignant dans une mélancolie inexpugnable où il fait étrangement bon se lover. Si leur musique peut parfois paraître sombre, Elena Tonra (voix, guitare), Igor Haefeli (guitare, basse) et Rémi Aguilella (batterie) sont des jeunes gens lumineux, que le succès – premier album classé 16e dans les charts britanniques, concerts sold-out, chansons utilisées dans de nombreuses séries télé – n’a visiblement pas changés. Gentils et prévenants, ils nous parlent entre autres de l’évolution de leur écriture, de leur label 4AD et du travail sur leurs vidéos.

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Etiez-vous satisfaits de l’accueil réservé à votre premier album ? Vous y attendiez-vous ?
Elena Tonra :
Nous étions tous les trois très agréablement surpris. Nous avons eu des réactions très positives, et quand nous avons tourné après la sortie du disque, en jouant dans des endroits où nous n’étions jamais allés, le public connaissait souvent les textes par cœur ! Nous ne nous y attendions pas car nous étions un peu dans notre bulle, tout ce qui comptait c’était de faire ce que nous aimions sans trop nous soucier de l’extérieur. Se rendre compte que c’était partagé, c’était un sentiment merveilleux.

Vous êtes-vous sentis portés par une petite vague de groupes partageant avec vous une certaine esthétique – une musique atmosphérique, mélancolique, un peu fragile –, comme The XX, London Grammar, voire Beach House ?
Rémi Aguilella :
Je crois que nous avons notre propre style mais nous partageons sans doute une même sensibilité, car nous avons grandi en écoutant et aimant les mêmes choses, et en partageant des expériences similaires. C’est vrai que nous avons souvent été rapprochés des groupes que tu mentionnes. Je sais que les membres de London Grammar écoutaient beaucoup notre propre musique quand ils ont commencé, peu de temps après nous. Il y a des connexions évidentes, sans qu’on cherche pour autant à faire la même chose. Je pense qu’avec le nouvel album, on a fait un pas en avant, ou de côté, qu’on se détache un peu en tout cas.
Elena :
C’est intéressant de nous comparer avec ces trois-là car je trouve en fait leurs styles très différents. Pour moi, cela signifie que Daughter n’est pas un groupe unidimensionnel, qui ne creuserait qu’un seul sillon, mais que notre musique est au contraire composée de plusieurs éléments. Après, c’est dans la nature humaine que de chercher à classifier les choses, d’organiser des dossiers dans son cerveau ! (rires) Pour moi, il y a sans doute autant de différences que de similarités entre nous.

J’ai l’impression que tes textes, au moins sur “If You Leave”, partageaient des préoccupations avec les deux premiers cités : la nostalgie de l’enfance, le difficile passage à l’âge adulte et les peurs qui s’y attachent, une certaine introspection…
Si tu regardes le catalogue de la plupart des songwriters, tu verras qu’ils ont abordé ces sujets ! (sourire)
Rémi : C’est la même tranche d’âge, le même pays, on peut donc comprendre que ce sentiment de tristesse diffuse soit autant partagé.

Près de trois ans se sont écoulés entre vos deux albums. Cette durée vous semblait nécessaire ?
Elena : En fait, nous avons tourné pendant près de deux ans après la sortie de “If You Leave”. C’était formidable, mais en même temps il était difficile de concilier les concerts et l’écriture de nouveaux morceaux. Donc après avoir fini la tournée, il nous a fallu une année supplémentaire où nous avons vraiment pu nous poser, réfléchir à tête reposée, retrouver nos repères. Enregistrer quelques idées de chansons sur son laptop dans une chambre d’hôtel, c’est bien, mais avoir son propre espace pour se retrouver, c’est quand même mieux. A Londres, nous avons loué un local où nous pouvions mettre tous nos instruments, notre équipement. L’idéal pour travailler dans le calme et développer les morceaux.
Rémi : Je pense qu’aucun de nous n’a dit : « Il va nous falloir trois ans. » C’est vrai que ça peut paraître long, car tous les groupes que j’écoutais quand j’étais plus jeune sortaient plutôt un album par an. Aujourd’hui, je trouve ça fou, je me demande comment ils faisaient ! Mais je suis content qu’on ait pris notre temps, pour enregistrer des démos, trouver un espace de répétition… On ne s’est jamais dit qu’on devait avoir un planning à respecter scrupuleusement.
Igor Haefeli : Oui, nous tenions vraiment à ne pas brusquer les choses, à consacrer suffisamment de temps à chaque étape du processus. Il fallait être fins prêts au moment d’entrer en studio. Mais c’est notre façon de fonctionner en général : nous croyons profondément à ce que nous faisons, et nous nous donnons donc les moyens de le faire le mieux possible.

Voyez-vous un lien thématique entre les titres des deux albums, “If You Leave” et “Not to Disappear” ?
Elena : Oui, c’est étrange, en les collant et en ajoutant quelques mots, on pourrait faire une phrase cohérente. « If you leave, don’t disappear… » Il y a forcément des liens. Le premier album s’adressait clairement à une autre personne, le « you » de « If you leave ». Sur « Not to disappear », je me parle plutôt à moi-même, en m’exhortant à lutter pour ne pas disparaître…

Vous avez beaucoup joué les morceaux de vos premiers EP et de votre premier album, comme “Youth”, en concert, en sessions… Ne craignez-vous pas qu’ils perdent de leur substance, à force, ou que vous vous en lassiez ?
En effet, on a toujours peur qu’en jouant ses chansons très souvent, elles finissent par ne plus rien signifier pour soi. Heureusement, ce n’est pas le cas. “Youth” est un bon exemple car elle est assez ancienne, d’abord parue sur un EP, puis réenregistrée pour l’album, c’est sans doute la plus connue de notre répertoire. C’est étrange car j’y évoque des souvenirs plutôt tristes, très intimes, et en festival le public chantait parfois les paroles en chœur. Ça fait évoluer ton point de vue sur tes propres chansons, tu te rends compte qu’elles ne représentent pas le même chose selon le contexte, qu’elles peuvent prendre des formes différentes. Jouées live, elles acquièrent une intensité qu’elles n’avaient pas forcément sur disque. De fait, ça nous excite toujours autant de les jouer. En revanche, il y en a deux ou trois que nous n’interprétons plus car nous ne nous sentons plus de le faire. Il faut vraiment que ce soit des chansons où nous pouvons mettre encore tout notre cœur, que nous croyions encore en elles après les avoir jouées des centaines de fois. Avec le public, c’est un échange : je lui donne beaucoup de moi-même car mes textes sont assez personnels, et il me renvoie aussi beaucoup. Chaque soir est donc différent, c’est une expérience toujours renouvelée et il ne peut donc y avoir de lassitude.

L’idée qu’une chanson t’échappe, qu’elle puisse appartenir à tout le monde, te séduit ?
Oui. Avant la sortie du disque, il y a de nombreuses étapes, l’écriture, l’enregistrement, le mixage, le mastering, où l’on garde son énergie et sa créativité pour soi. Puis c’est comme une mise au monde, avec à la fois le bonheur et l’appréhension de partager cette chose si personnelle avec d’autres personnes. J’aime bien cette idée.

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Le nouvel album a un son plus ample que le précédent. Rétrospectivement, ne trouvez-vous pas celui-ci un peu trop sage, retenu ?
Il était sans doute plus calme, intimiste, et… quel serait le mot juste ?
Rémi : Atmosphérique ?
Elena : Oui, voilà, en quelque sorte.
Rémi : Les chansons avaient été écrites dans des chambres, il avait été enregistré en partie dans notre appartement, de façon un peu disparate, et ça se ressentait sans doute.
Elena : Le nouveau est plus bruyant, et porte davantage l’empreinte du studio.
Igor : Comme on l’a dit, on a tourné près de deux ans après le premier album, en jouant sur des scènes de plus en plus grandes. Et même si tu ne t’en rends pas forcément compte sur le moment, tu augmentes peu à peu le volume sonore. Forcément, ça a une incidence sur les disques. Si on avait réenregistré “If You Leave” à la fin de la tournée, l’album aurait sans doute été assez différent, plus proche dans l’esprit de “Not to Disappear”. On ne s’est pas vraiment dit : « Faisons les choses en grand cette fois-ci, avec un gros son. » Nous avions juste la volonté d’évoluer, d’expérimenter, de ne pas nous répéter. C’est aussi pour cela que ça nous a pris un an. L’album est plus complexe, il y a davantage de couches sonores, mais c’est juste que nous avons progressé. Sur le premier album, on tâtonnait encore pas mal, alors que là nous avions une vision beaucoup plus claire de ce que nous voulions, et des moyens d’y arriver.

Vous semblez avoir davantage travaillé la texture du son, ce qui peut vous rapprocher d’autres groupes de votre label 4AD, notamment dans les années 80.
Elena : Ce serait très flatteur d’être comparé à un groupe comme les Cocteau Twins ! (sourire)
Igor : C’est curieux, car je n’avais jamais vraiment pensé à toute l’histoire du label, à l’identité sonore et esthétique qu’il pouvait avoir à une époque. Et puis est sorti ce livre [“Facing the Other Way, The Story of 4AD” de Martin Aston, 2013, ndlr], que j’ai trouvé très intéressant car il révélait pas mal de personnalités et musiciens méconnus qui avaient été partie prenante de cette aventure. Et je me suis dit que c’était le label idéal pour nous, ce qui tombait bien car on avait justement signé chez eux ! (rires) Bien sûr, nous sommes fans d’anciens groupes de 4AD autant que de nouveaux. Ceci dit, si notre musique et notre parcours peuvent entrer en résonance avec certains d’entre eux, cela n’a rien d’intentionnel, on essaie avant tout de suivre notre propre route.

Vous sentez-vous aussi plus à l’aise sur scène, plus en confiance ?
Elena : Oui, même si notre comportement peut toujours paraître bizarre. J’arrive sur scène, et à la façon dont je dis [forçant un peu sa voix] « Hello ! » au public, on comprend que je suis impressionnée et que j'essaie de ne pas le laisser paraître ! (rires) C’est un processus graduel. Il y a des performers qui sont dans leur élément naturel, qui semblent nés pour faire ça, et qu’on envie beaucoup… Et il y a des musiciens comme nous pour qui c’est plus difficile. Mais nous avons de plus en plus confiance en nous et en notre musique, notre son, et je pense que ça se sent. Ou alors c’est juste que nous avons envie de jouer plus fort… (sourire) Disons qu’on est moins terrifiés qu’avant d’être sur scène, et que c’est même devenu excitant. Mais je crois qu’heureusement nous ne serons jamais en confiance au point de devenir complaisants et trop sûrs de nous.

Comment votre écriture a-t-elle évolué depuis vos tous premiers enregistrements, qui étaient en fait des démos que tu avais faites seule ?
Sur le nouvel album, nous avons beaucoup plus varié les approches, alors qu’avant j’apportais généralement une trame avec la guitare, la voix, les textes, et nous cherchions ensemble des arrangements. Cette fois-ci, c’était plus ludique et aventureux. Parfois, on appuyait sur « record » et c’était juste un flot de conscience qui venait, on s’est donné beaucoup de liberté. Chacun apportait ses idées, parfois on se disputait un peu mais c’était toujours très constructif, sans chercher à imposer aux autres des choses qu’ils ne voulaient pas.

Vous avez enregistré l’album à New York avec Nicolas Vernhes, qui avait travaillé avec Deerhunter, Animal Collective, Wye Oak ou The War On Drugs. Que vous a-t-il apporté ?
En fait, nous ne l’avions jamais rencontré avant, nous avions juste parlé par Skype, lui à New York et nous à Londres. Ce qui était ressorti de ces discussions, et aussi de ses précédentes collaborations avec d’autres groupes, c’était que sa sensibilité artistique pouvait s’accorder à la nôtre. Nous avions beaucoup travaillé sur les démos de notre côté, savions assez bien ce que nous voulions, et nous n’avions donc pas besoin de quelqu’un qui modèle notre son, mais plutôt d’un regard extérieur sur notre musique, ou d’une vision d’ensemble que nous-mêmes ne pouvions avoir. Et puis c’est quelqu’un de très agréable, passionné par ce qu’il fait, le courant est très bien passé entre nous. On était contents de passer deux mois avec lui après être restés à travailler pendant près d’un an en vase clos sur notre musique.
Rémi : En outre, nous avons travaillé chez lui, dans son propre studio, ce qui était très agréable. Il avait toujours des solutions, savait où placer la batterie, les amplis… Techniquement tout était simple, ça nous a évité de perdre du temps.

Vous avez demandé aux même réalisateurs trois vidéos pour accompagner des morceaux de l’album.
Elena : Oui, Iain Forsyth et Jane Pollard, auteurs de ce magnifique documentaire autour de Nick Cave, “20,000 Days on Earth”. Ça s’est très bien passé et nous sommes ravis du résultat, du choix des couleurs, de l’utilisation de la lumière, de l’atmosphère qui s’en dégage… Nous n’aimons pas spécialement apparaître dans nos clips, donc quand ça peut être fait de façon « subliminale », par exemple sur un écran de télé regardé par un personnage, ça nous va très bien ! Je crois que Iain et Jane nous ont très bien cernés sur le plan humain et ont compris notre musique, transcrivant tout cela de la meilleure façon possible en images.
Rémi : Ils avaient auparavant filmé une “4AD Session”, également sortie sous la forme d’un EP, et nous avions beaucoup aimé le résultat. Il était donc logique de faire de nouveau appel à eux et ils ont tout de suite accepté.
Elena : Ils ont fait écouter les chansons à l’un de leurs amis, qui a écrit de petits synopsis en s’inspirant des paroles. Il a apporté ses propres idées, comme le motif de la robe rouge qu’on retrouve dans les trois vidéos, sous une forme différente. Elles ont été tournées en quatre jours seulement, ce qui était très stressant pour eux ! J’étais sur le tournage et je m’excusais sans cesse auprès d’eux de leur imposer un planning aussi serré. (rires)
Rémi : Oui, c’était du genre : « Désolé, on n’a pas de biscuits à vous offrir avec le café, on n’avait pas le budget… » (rire général)
Elena : Dans le clip de “Numbers”, nous faisons juste un cameo, sans Rémi qui était absent à ce moment-là. Un peu comme si nous étions notre propre cover band, accompagnant un chanteur qui fait du playback. C’était assez amusant à faire, une chouette expérience.

Jouez-vous toujours des reprises sur scène ? Sur une tournée, c’était un mash-up de Bon Iver et Hot Chip, puis une version de “Get Lucky” de Daft Punk très différente de l’original…
Nous n’en avons pas en réserve pour la prochaine tournée. Mais nous avons peut-être suffisamment de morceaux à nous pour pouvoir nous en dispenser, désormais. Ceci dit, on aime bien prendre une chanson plutôt gaie à l’origine et l’interpréter à notre façon, plus dépressive disons… “Get Lucky” est sans doute la chanson enjouée par excellence, donc nous nous sommes dit : « Bon, comment pourrait-on la rendre triste ? » (rires)
Rémi : On pourrait peut-être tenter quelque chose avec un titre du nouvel album d’Adele ?
Elena : Comme chanteuse, elle est à tout autre niveau, tellement exceptionnelle… Non, vraiment, on ne peut pas reprendre une chanson d’Adele ! (rires)

Photos : Francesca Jane Allen/4AD.

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