Dominique A – Interview

06/06/2012, par | Interviews |
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Tu as récemment interprété l'intégralité de "La Fossette" sur scène. L'idée venait de toi ?

Oui, mais je tenais à ce que l'on fasse, quand c'était possible, un concert en deux parties : d'abord "La Fossette", puis les morceaux encore inédits du nouvel album. Ça légitimait ce retour dans le passé. En fait, le Théâtre de la Ville à Paris avait décidé en mars 2010 de programmer ces concerts pour janvier 2012. Ça me laissait donc près de deux ans. Comme j'avais sorti le disque précédent un an plus tôt, il y avait de fortes chances pour qu'au moment des concerts j'aie un truc nouveau dans les pattes… Quand on a commencé à répéter pour les concerts de "La Fossette", j'étais encore en immersion dans le nouveau disque, j'avais terminé les prises deux jours plus tôt. Il y avait un effet de distorsion un peu bizarre entre les deux époques et les deux répertoires, qui n'était pas très agréable au début. On se demandait ce qu'on allait bien pouvoir faire de certains morceaux… L'idée de base, c'était de créer une masse monochrome de 40 minutes avec peu d'interruptions, et je trouve que ça fonctionne bien. Aujourd'hui, je me prête à l'exercice avec de plus en plus de plaisir, parce que je le prends comme une proposition nouvelle, détachée du disque d'origine. En grossissant un peu le trait, c'est comme si je reprenais les chansons d'un autre artiste. Maintenant, je suis à l'aise avec ça, mais au début je ne l'étais pas tellement. Je me suis même demandé pourquoi je m'étais embarqué dans cette galère. Enfin, je le savais : c'étaient les vingt ans du disque, et ça justifiait les rééditions. C'était l'occasion de faire coucou, de dire "ce disque, il paraît qu'il a compté, eh bien c'est moi qui l'ai fait !" (grand éclat de rire). De façon un petit peu… (il hésite) frontale. Ce qui est plaisant avec ces concerts de "La Fossette", c'est que Thomas, Nicolas et moi, on s'aguerrit peu à peu. On part d'un matériau assez fragile, délicat, qu'on rend de plus en plus consistant et abouti musicalement. Finalement, c'est plus évolutif que la deuxième partie (avec la formation complète, électrique plus bois, qui a joué sur "Vers les lueurs", ndlr), où l'on gagne en souplesse d'une certaine manière, mais où tout est gravé dans le marbre, avec des parties écrites.

Sur les rééditions, tu as rajouté pas mal de titres rares…

Des daubes, quoi ! (rires)

Non, pas forcément. Mais en ce qui concerne les albums originaux, au-delà de la remasterisation, tu n'as rien changé.

Non, sinon ça s'apparente à du révisionnisme. Réécrire sa propre histoire, c'est toujours dangereux et aléatoire, on ne peut pas être juge et partie. Je préfère laisser les choses en l'état, les soumettre telles quelles. Là, les gens ont tout à leur disposition, ils peuvent piocher ou tout s'approprier, scories incluses. Tout ressortir m'a aussi permis de remettre un peu les choses en perspective. Par exemple, ce canard boiteux qu'est "Si je connais Harry" (son deuxième album, ndlr) me semble aujourd'hui presque écoutable. Le remasterisation lui donne un peu de corps. Mais curieusement, je préfère le CD bonus de la réédition. En réécoutant ces morceaux obscurs, je me suis dit : tiens, on aurait pu faire un bon disque, si seulement j'avais été dans une option plus acoustique. Elle était présente dans les démos, et je n'ai pas eu le courage de m'engager dans cette voie-là. Enfin, bon…

Dominique A

 

Tu comprends que des fans aient envie de tout avoir ?

Oui, parce qu'il y a assez de variations au fil des disques, et en même temps un fil conducteur. Même si c'est quelque chose que j'éprouve rarement en tant qu'auditeur, car quand j'aime un truc j'ai envie de rester sur ce sentiment-là, sans forcément tout vouloir connaître de l'auteur, de peur d'être déçu – que ce soit un disque, un film, un bouquin… Je comprends aussi le goût pour les ébauches, qui ont des vertus éminemment altérables en studio. Je ne regrette pas forcément que des morceaux en soient restés au stade de la démo, car c'était dans l'ordre des choses. Un exemple de ça, c'est "L'Irréparable", qu'on n'avait jamais réussi à faire correctement en studio, et que j'avais finalement retravaillé pour le donner à Jeanne Balibar. La démo était loin d'être parfaite, mais elle n'a jamais été surclassée par une autre version. C'est un aveu d'impuissance, mais ça voulait aussi dire que la chanson ne pouvait être optimisée, qu'il valait mieux la garder avec ses erreurs. Et puis je n'aime pas être trop laborieux avec un morceau, parce que ça le tue. J'ai toujours du mal avec les morceaux qui m'ont donné du mal, si j'ose dire.

Tu avais repris il y a quelques années la chanson "Lumières" de Gérard Manset. Rétrospectivement, vois-tu ça comme les prémices de ton dernier album, où ce thème revient beaucoup ? D'ailleurs, le premier extrait "Rendez-nous la lumière", où tu exprimes une sorte de regret de ce qu'est devenu notre monde, peut rappeler l'auteur de "Y a une route".

Le côté réactionnaire, tu veux dire ? (rires). On m'a déjà dit que c'était assez "manséen", ce qui me fait plaisir… d'autant plus que je ne l'ai pas cherché (sourire). Bon, c'est vrai que j'ai fait une chanson qui s'appelle "Manset" (souvent jouée lors de la tournée précédente et disponible sur un EP sorti dans la foulée de "La Musique"/"La Matière", ndlr), et j'avais à l'esprit qu'il a fait un album intitulé "Lumières", qui est l'un des mes préférés… Mais autant sur "L'Horizon", j'avais pu avoir une envie de m'inscrire dans cette filiation, par la longueur de certains morceaux et le contenu des textes, autant, là, j'étais débarrassé de cette obsession. Je me suis juste aperçu que le thème de la lumière était de plus en plus présent dans les chansons, et j'ai donc décidé de finir le disque là-dessus, en écrivant "Par les lueurs". Mais je ne me mesurais pas à Manset, j'ai même eu la bonne idée de l'oublier un peu. D'ailleurs, je ne suis pas non plus hyper convaincu par ses dernières productions, et je l'écoute moins qu'avant. La chanson "Manset" m'a permis sinon de le tuer, du moins de le mettre à bonne distance. Ceci dit, ça reste quelqu'un dont je respecte énormément le travail, et dont j'aime beaucoup certains disques. Mais je ne cherche pas à revendiquer son influence, même si, à mon corps défendant, j'arrive à des choses assez typées dans son registre, cette espèce de lyrisme…

J'ai justement l'impression que sur cet album, tu lâches la bride à un certain lyrisme, qu'on retrouvait déjà de façon plus sporadique sur "Tout sera comme avant" ou "L'Horizon".

Il est sans doute plus évident ici, car mine de rien, l'album a été joué dans une optique assez "live", ce qui impliquait de ma part un chant plus relâché, avec une approche "live" aussi. C'est sans doute ce que les gens entendent, et qui explique pourquoi les résistances qu'il pouvait y avoir sur les disques précédents cèdent. Je pense qu'il se dégage du nouveau une énergie qui n'était pas forcément perçue jusqu'ici. C'est sans doute aussi pour ça que mon album live, "Sur nos forces motrices", avait été si bien reçu. C'est même l'un de mes disques qui a le mieux marché, même si personnellement j'ai un peu de mal à l'écouter, sans doute en raison de son caractère assez brut.

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