Interpol - Interview

29/09/2004, par Guillaume Sautereau | Interviews |
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Tu m'as dit que vous n'aviez pas ressenti de pressions particulières pour l'enregistrement de l'album, mais là, maintenant que vous en faites la promo, il commence à y en avoir non ? Il y a un site web spécial, beaucoup d'interviews, on peut télécharger "Slow Hands" comme sonnerie pour son téléphone...
Faire la promo est assez pénible, parfois. Notre boulot, c'est d'enregistrer les disques. La promo, nous pouvons dire non si nous le voulons. Mais nous voulons que le plus de personnes possible écoute le disque. Et pour cela, c'est une bonne idée de donner des interviews, de partir en tournée. Cette histoire de sonnerie... c'est l'enthousiasme (en français dans le texte). C'est une bonne chose. Je ne fais pas cela pour gagner de l'argent de toute façon. Si je peux en gagner assez pour ne pas avoir à trouver un boulot et pouvoir continuer à faire de la musique, alors c'est génial. Quant au téléchargement de morceaux sur internet, je pense que les gens prennent ce qu'ils aiment. Si on ne gagne pas assez d'argent avec ce disque pour pouvoir en enregistrer un autre, peut-être qu'ils se diront "ah merde, c'était bien Interpol, on n'aurait peut-être pas dû voler toute leur musique...". Mais je pense que ça va aller. Un disque, c'est cool, c'est physiquement cool. Le design est cool, les photos sont cool, c'est cool de l'avoir. Je pense que les gens qui l'ont déjà téléchargé vont l'acheter.

A propos du design de la pochette, tu as été impliqué dans sa réalisation ?
Daniel et moi avions eu l'idée séparément de n'avoir que le titre sur la pochette. C'est en partie pour cela que nous avons choisi ce titre, "Antics". Ca sonne bien, mais ça rend bien visuellement aussi. Quand j'ai trouvé le nom, je m'imaginais en train de le lire : "Interpol, Antics". Je savais que ça aurait de l'allure. Nous ne voulons pas de photo de nous sur une pochette, je trouve ça stupide. Nous sommes toujours impliqués dans la conception des pochettes. L'unique raison pour laquelle il y avait une photo sur la pochette du premier album, c'est que, quand nous avons vu la photo, elle s'est totalement imposée à nous, comme une icône. Tu ne peux chercher une image en te disant que tu vas en trouver une de ce genre, c'est impossible. Soit tu l'as, soit tu ne l'as pas. Je suis très intéressé par les arts graphiques, et il était important pour moi que la pochette soit très simple, comme le titre est très simple. Comme il était important qu'il sorte maintenant, et pas dans trois ans, et pas avec un orchestre à cordes qui joue dessus. Dans un coin de notre esprit, il y avait cette idée de présentation humble : voici notre deuxième album, écoutez-le et dites ce que vous en pensez. Tout est simple autour de la musique, c'est elle seule qui importe.

Interpol


D'où vient ce titre, "Antics", et que veut-il dire ?
Je donnerai deux significations de ce terme. Un groupe d'amis, des jeunes, marchent dans les rues de Paris, avec un bouteille de vin, bourrés, en chantant très fort, à trois heures du matin. Ca, c'est "antics", leur attitude est "antics". Les adultes diront d'eux, "look at these antics". C'est un comportement perturbateur et amusant à la fois. C'est un mot très subtil. Par exemple, le Herald Tribune l'a utilisé pour une couverture, à propos de l'attitude de Milosevic pendant son jugement. Il prétendait tout le temps être malade, être fatigué, était évasif, avait un comportement enfantin et le Herald Tribune a titré "Court losing patience at Milosevic's antics".

Ce mot peut s'appliquer à Interpol ? Vous vous sentez une bande d'amis bourrés dans la rue en pleine nuit ?
Pour moi, oui. On n'est plus souvent bourrés dans la rue qu'évasifs au tribunal (rires).

On pourrait relier ça au côté un peu rock'n'roll de la vie sur la route. Est-ce que tu aimes cette aspect-là des tournées ?
Je ne sais pas si j'aime tourner, en fait. J'aime faire des concerts. Après un très bon concert, il est très difficile de descendre de scène. Dire "oh, c'était un bon concert, je crois que je vais aller me coucher maintenant", ce n'est pas vraiment mon style. Il y a beaucoup d'adrénaline à dissiper après un concert. Et le concert a généralement lieu tard le soir, près d'un bar... Donc tu finis fatalement par boire et faire la fête. la seule bonne alternative dont j'ai entendu parler, c'est un artiste - français je crois - qui allait faire 10 kilomètres de vélo après un concert. Une bonne façon d'atterrir. Je ne pense pas que ce soit génial de picoler et de faire la fête, faire du vélo est sans doute beaucoup plus cool mais je n'ai pas...

De vélo ?
Non, je n'ai pas la discipline pour le faire. J'ai acheté un vélo pour partir en tournée, pour faire un peu d'exercice. La bière !! (il se touche le ventre).

Est-ce que la France et le public français ont une place à part pour vous, du fait que vous y avez, entre autres, joué un de vos premiers gros concerts il y a trois ans ?
Nous n'avions même pas de contrat à l'époque, et la réaction du public a été fantastique. La France est un des premiers endroits où nous avons tourné. Et personnellement, j'aime beaucoup la France, j'adore Paris, la culture, la façon dont vous vivez, le bon goût permanent...

Pas toujours quand même...
Pour ce qui est de l'art de vivre, la cuisine, le café, l'architecture...

Il n'y a pas un peu l'équivalent à New York ?
A New York, oui. Mais Paris est une ville très cohérente, la boulangerie, le tabac, la brasserie, à tous les coins de rue tu as un endroit pour boire une bière. Tout est très joli. Quand je vais à Londres, j'ai l'impression d'être nulle part, je n'aime pas ça. Et je suis Anglais, je parle anglais et je n'aime pas Londres. Je préfère Berlin à Londres. A Paris, il y a quelque chose dans la façon dont les rues sont agencées, l'emplacement des bars. Paris est vraiment unique pour sa cohérence, c'est vraiment une très belle ville.

Tu envisagerais de venir y habiter ?
Oui, j'aimerais venir m'y installer.

Tu viendrais avec le reste du groupe ?
Je pense que quand la promo et la tournée pour ce disque seront finies, on fera un gros break. Plus rien. Donc ce sera l'occasion. Comme les autres membres du groupe, j'ai d'autres centres d'intérêt. Ca me paraît parfait maintenant, mais la vie que nous menons n'est pas si facile, il y a un certain nombre de choses à faire pour garder toute sa raison. Je pense que quand nous en aurons fini avec ce disque, il sera temps de prendre un peu de recul, pour ne pas devenir fou. Et puis, ça perdrait tout son charme, on finirait par oublier quelle expérience incroyable c'est de faire ce que nous faisons. Je pense que tout groupe, peut-être pas après le premier album, mais après le second, devrait faire une pause. J'ai lu en couv' du NME qu'il pourrait s'écouler cinq ans avant le prochain album des Strokes. Je ne pense pas qu'ils le feront, mais je sais exactement de quoi ils parlent.

Votre troisième album est donc encore loin... Tu as une petite idée de ce à quoi tu voudrais qu'il ressemble, tout de même ?
Oui... Moins de paroles (en français) ! J'ai ce sentiment. Sur le deuxième album, les chansons sont plus courtes, plus immédiates. Ca, ce n'était pas le nouvel Interpol, c'est cet album qui est comme ça (en français encore). J'ai envie qu'il y ait des morceaux instrumentaux, des morceaux plus longs. Quand nous avons fini "Antics", j'avais envie de me mettre un scotch sur la bouche ! Mais c'est ce que je pense maintenant. Dans trois ans, ce sera peut-être différent. Mais maintenant, c'est moins de paroles.

Tu veux jouer davantage de guitare ?
Non, pas forcément. Je veux aller aux répétitions, et me tenir comme ça (il se redresse et croise les bras, l'air satisfait). Avec ma capuche (il met sa capuche, mimique terrible).

Hmm, tu ressembles un peu à Stuart de Mogwai comme ça, avec ta capuche, ça doit vouloir dire que tu fais de la musique instrumentale... Tu peux me parler de ce que seront les "Espace Interpol" ? il y en aura un à Los Angeles et un à New York ?
Je pense qu'il y en aura un ici, et un à Berlin aussi. C'est comme un club house en fait, avec une galerie d'art. C'est l'idée. Si tu te sens proche de nous en tant que groupe, tu peux y aller, tout sera "Interpol". De la musique que nous aurons choisie, des oeuvres d'artistes que nous aurons choisies, que tu pourras acheter. Ce ne sera pas du merchandising, mais plus comme une galerie d'art. Un endroit où se rendre pour trouver "l'esprit Interpol". Une autre manière de voir cela, c'est de se dire que c'est de la pub, mais de la pub faite d'une manière très créative. C'est un moyen de créer une sorte de famille autour du groupe, des gens qui nous aiment vraiment.

Interpol


Tu penses que ça peut être un moyen pour les gens de mieux vous comprendre, de comprendre votre démarche ?
Oui, d'une certaine façon. Nous aimons faire des trucs cool. Et c'est cool. Mais oui, peut-être que ça permettra de mieux comprendre le groupe.

Vous avez participé à la tournée Curiosa, organisée par The Cure. Cela représentait quelque chose pour vous ?
C'était génial, ils étaient très très très gentils. J'ai toujours été très fan de ce groupe. Dans le groupe, Carlos et moi sommes particulièrement fans. Donc c'était un honneur qu'on nous demande de faire cette tournée. Et c'était un plaisir de les voir sur scène chaque jour. Car ils sont vraiment incroyables et j'adore le dernier album. Les nouvelles chansons étaient fabuleuses en concert, meilleures que les vieux classiques. Je n'avais pas encore écouté le nouvel album, mais à la seconde où j'ai découvert les nouvelles chansons sur scène, j'étais fou. Et puis Robert Smith est comment dire... gentil... normal... enfin, il n'est pas normal du tout, mais il n'est pas du genre à jouer les stars, à se cacher, il te parle comme une personne normale. Il est époustouflant. Il semble avoir encore beaucoup d'énergie, il semble neuf, et vivant. Quelqu'un de très impressionnant.

Ta voix semble avoir progressé sur ce nouveau disque, et pas seulement parce qu'elle est mixée un peu plus haut...
Oui, elle est mixée plus fort, mais j'ai appris, tout simplement, en tournée. J'ai passé seize mois à chanter sur scène, donc ma voix a gagné en volume.

Tu penses que la même chose peut s'appliquer au reste du groupe ?
Oui, nous jouons mieux et nous jouons mieux ensemble aussi.

Est-ce que tu vois un parallèle entre les conditions sociales, politiques ou économiques - celles de l'Angleterre des années 80 - qui ont vu naître les groupes dont on vous rapproche musicalement sans cesse et celles que vous connaissez, que nous connaissons ?
Quand "A Time To Be So Small" a été écrite, c'était sous Clinton, tout allait bien, nous nous sentions en sécurité. C'est tout simplement la musique que nous écrivons ensemble. Il est difficile pour moi de dire si notre environnement influe sur notre musique. Tout le premier album a été écrit avant le 11 septembre. Le monde était différent. Dans mon esprit en tout cas, car les choses n'allaient déjà pas très bien.

Propos recueillis par Guillaume, photos itou (Elysée Montmartre, mars 2003, et Route du Rock, août 2002)
Merci à Emmanuel.

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