Kas Product - Interview

15/01/2014, par | Interviews |
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Si Kas Product ne fut pas le seul groupe français à expérimenter avec une électronique encore embryonnaire au début des années 80, ce fut sans conteste l’un des plus marquants. En mélangeant le feu de Mona Soyoc (chant) et la glace de Daniel Favre alias Spatsz (claviers, machines), le duo nancéen créait une fusion pionnière, dont l’influence restera souterraine jusqu’à la redécouverte il y a quelques années de toute cette scène “Frenchy but chic” via quelques reformations et compilations (dont “So Young But So Cold”, d’après le titre d’une chanson du groupe). Quelques heures avant un concert particulièrement intense à la Maroquinerie, nous avons questionné les deux vieux complices sur leur passé, leur présent et même leur avenir.

KP 1

Qu’est-ce qui vous a donné envie, il y a quelques années, de refaire de la scène ?

Spatsz : En fait, c’est surtout qu’on nous l’a proposé. En 2005, on avait été réunis une première fois pour les Eurockéennes de Belfort. Les organisateurs avaient déjà voulu nous faire jouer dans les années 80, avant la création du festival, mais c’était au moment où on avait décidé d’arrêter. Ça a donc été reporté à bien plus tard… On a tout refait comme à l’époque, du point de vue de la musique et de la présentation scénique. Ça s’est bien passé, mais on en est resté là. Et puis en 2012, une asso de Nancy nous a de nouveau proposé de jouer.

Mona : On était surpris par le nombre de personnes qu’on a attirées ! (rires) On s’est bien amusé et ça nous a donné envie de continuer. Et puis on en a profité pour rééditer de nouveau les albums. Du coup, on s’est retrouvé à faire une trentaine de concerts.

Spatsz : On a tourné surtout fin 2012, un peu début 2013. Là, on a de nouveau quelques dates (à l’automne 2013, ndlr). Ensuite, on va faire un break, et peut-être enregistrer de nouveaux titres.

Mona : Mais ce n’est pas évident, ce n’est plus du tout la même configuration qu’à l’époque, on n’a plus les mêmes vies. Disons qu’on tâte le terrain et qu’on avance à notre rythme.

Vous avez l’impression d’un regain d’intérêt depuis quelque temps pour la musique un peu “underground” faite en France dans les années 80, à travers notamment plusieurs compilations ?

Spatsz : Vu qu’on a nous-mêmes vécu cette période, on n’a sans doute pas le même regard qu’une personne qui la découvre aujourd’hui. C’est vrai qu’à un moment, il y a eu une redécouverte. Et on a constaté que cette musique produite il y a une trentaine d’années avait traversé les décennies.

Mona : Elle a quelque chose d’intemporel.

Spatsz : Après, nous ne voulons pas non plus être nostalgiques.

Mona : Elle n’a peut-être pas été assez entendue à l’époque, elle méritait donc d’être plus exposée.

Mona : C’est vrai.

Spatsz : Il n’y avait pas d’Internet, d’iTunes… La musique était moins facilement accessible qu’aujourd’hui.

Mona : C’était complètement différent, bien sûr. On se voyait comme des pionniers, même si c’est sans doute aussi le cas de jeunes musiciens actuels, dans d’autres genres. Rien que le fait d’utiliser des machines, ça nous distinguait déjà.

Comment étiez-vous perçus en France alors ? Le rock, c’était Trust ou Téléphone, quelque chose de plutôt viril, avec des guitares…

Spatsz : Il y avait un décalage, c’est sûr. Bon, peut-être moins sur disque, parce que nous n’étions quand même pas les seuls à employer des machines, ça commençait à se répandre. En revanche, sur scène, on tranchait avec la plupart des autres groupes.

Mona : Il y avait aussi le fait d’être une petite formation, un duo avec des boîtes à rythmes. On nous demandait parfois pourquoi on n’avait pas de batteur, de bassiste…

Spatsz : « C’est pas de la musique, vous vous contentez d’appuyer sur un bouton… » De ce côté-là, on a à peu près tout entendu… Et ce sont des choses qu’on entend encore, d’ailleurs. Mais c’était simplement une autre approche, ni meilleure ni moins bonne qu’une autre. On peut faire de la musique avec n’importe quoi. Nous étions des provinciaux, on faisait notre truc dans notre coin, on avançait, et à un moment donné des gens ont trouvé ça pas trop mal et nous ont aidés à faire des disques, des concerts. On s’est retrouvés en première partie sur une tournée de Marquis de Sade, ce qui nous a permis de sortir un peu de la Lorraine.

Mona : Je ne suis pas originaire de Lorraine, attention ! (rires) Je ne me considère pas comme une provinciale.

Spatsz : Mais à l’époque, tu l’étais !

Mona : Oui, c’est vrai, j’habitais Nancy.

2

Justement, le fait d’être là-bas, c’était plutôt un avantage ou un désavantage ?

Mona : Les deux. C’était vraiment le trou du… Non, j’exagère. (rires)

Spatsz : Tu sais, aux Etats-Unis, il y a le même genre d’endroits !

Mona : Oui, bien sûr. En fait, il y avait à Nancy des gens intéressants, des structures, des événements comme les festivals de jazz et de théâtre. Culturellement, c’était assez riche, et en même temps on éprouvait un ennui profond auquel on voulait échapper en faisant quelque chose d’artistique.

Spatsz : C’était lié à l’époque, aussi. Dans plusieurs villes françaises, comme Rennes, il y a eu une effervescence. Des gens voulaient faire de la musique avec pas grand-chose, avec des idées surtout, sans forcément copier les Anglo-Saxons. On essayait de trouver quelque chose de différent… quitte à faire du bruit ! (sourire)

A l’époque, y avait-il un scène expérimentale importante à Nancy, autour notamment des Disques du Soleil et de l’Acier ?

Mona : Oui, il y avait surtout de petites associations qui faisaient jouer tous les groupes de la région. On a autoproduit notre premier concert en demandant aux Beaux-Arts de nous prêter leur hall.

Spatsz : Comme il n’y avait pas Internet, la communication se faisait plutôt dans les magasins de disques, les appartements…

Mona : On imprimait des tracts, des choses comme ça.

Comment étiez-vous accueillis en France à l’époque ? Etait-ce différent à l’étranger, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ?

Mona : Oui, assez. En France, on a vraiment commencé à se faire connaître par l’underground, les radios libres. En Angleterre, on était beaucoup plus mainstream, John Peel a passé nos disques sur la BBC. Aux Etats-Unis, quand on a joué là-bas, on était un peu les petits Français…

Spatsz : La French Touch avant l’heure ! (rires) A l’époque, ils utilisaient déjà l’expression.

Mona : Donc oui, la France, c’était plus underground au début. Et puis à un moment, les gens qui nous avaient entendus sont devenus directeurs artistiques dans des majors, et ont voulu nous signer.

Votre mélange de rythmiques électroniques minimalistes et de guitares assez agressives, avec un chant très expressif et mélodique, on le retrouve aujourd’hui chez de nombreux groupes, de façon peut-être plus polie, produite. Avez-vous conscience d’avoir été des précurseurs ?

Mona : C’est vrai qu’on nous le dit. A l’époque, on voulait vraiment faire quelque chose de différent, même si c’était aussi par nécessité. On a commencé avec des musiciens, mais on n’a peut-être pas choisi les bons. Ils s’endormaient sur leur sax parce qu’ils étaient trop raides à l’héro ou à autre chose… (sourire) Il y a donc eu une sélection naturelle, et on a continué à deux. Et puis on aimait le son des synthétiseurs parce qu’on le passait dans des gros baffles et que ça donnait quelque chose de vraiment percutant.

Spatsz : On avait un home studio, si on veut, avec les outils de l’époque, assez rudimentaires. Ça nous a quand même permis de préparer le premier album, “Try Out”. Quand on est arrivé dans le vrai studio, tout était prêt, on l’a fait en dix jours. A l’époque, il n’y avait pas de séquenceurs : tout était donc joué à la main, sauf la boîte à rythmes – et encore, c’était du bricolage. Comparé à aujourd’hui, les possibilités créatives étaient très limitées. Il fallait se contenter de ce qu’on avait, on ne pouvait pas trop extrapoler…

KP 2

Ce qui vous distinguait des autres groupes post-punk employant l’électronique, qui créaient une musique assez froide, c’était le chant très sensuel de Mona.

Mona : Merci ! (rires) Cette chaleur venait sans doute de mes nombreuses influences jazz. Mon père en écoutait beaucoup ; ma mère, c’était plus Elvis, des choses comme ça…

Spatsz : On était bien conscients qu’à la base, on venait de deux univers différents. On a essayé, et on essaie toujours de faire la jointure des deux.

Mona : En même temps, j’adore le rock, bien sûr.

Spatsz : C’est sans doute ce qui fait notre singularité. En répétition, les influences très jazz apparaissaient évidentes sur certains titres. On utilisait des rythmes ternaires, ce qui ne se faisait pas trop à l’époque, surtout avec les machines, les LinnDrum, foncièrement binaires. On s’est permis des choses inhabituelles, comme mélanger des presets de boîte à rythmes genre rumba avec un son très rock.

Le titre “Sweet and Sour” annonçait presque le trip-hop avec une dizaine d’années d’avance.

Spatsz : C’est justement un morceau en ternaire.

Mona : Il est magique pour moi.

Spatsz : Ça nous demandait énormément de travail. La programmation des boîtes à rythmes se faisait pas à pas, c’était assez fastidieux.

Mona : Le chant, en revanche, ça venait d’un trait. Voilà la grande différence entre Spatsz et moi ! (rires) La première prise est généralement la meilleure pour moi, alors que lui aime bien essayer différentes idées.

Spatsz : Ce morceau avait été fait avec un Roland TB 303, utilisé d’une façon différente que dans l’acid house ou la techno de Detroit.

4

Vous aviez créé votre propre label, Pussy Records, sur lequel vous aviez notamment sorti un album de Nico.

Mona : Oui, “Camera Obscura”, on l’avait distribué en France.

Spatsz : Il y a aussi eu un disque de Jim Thirlwell, alias Foetus. A l’époque, personne ne voulait vraiment le distribuer, donc on l’a fait. Le but, c’était surtout de faire découvrir des gens qu’on appréciait.

Mona : Ça n’a pas duré très longtemps, mais bon…

Votre troisième album, “Ego Eye”, n’a jamais été réédité.

Spatsz : Non, c’est vrai. D’ailleurs, on aimerait bien le ressortir nous-mêmes.

Mona : On en joue quelques morceaux sur scène. Il a des couleurs différentes des précédents.

Spatsz : Il est sorti quelques années après le deuxième, entre-temps on avait pas mal tourné, sorti deux maxis, fait de la production… Il faut resituer ça dans le contexte de l’époque : pour avoir un son satisfaisant sur un disque, il fallait alors passer par un studio pro, ça prenait du temps. On ne pouvait pas enregistrer dans son home studio et graver ça directement sur un vinyle, ça ne donnait pas grand-chose. Le matériel n’était pas du tout à la hauteur.

Vous évoquiez des nouveaux morceaux. Ils sont déjà composés ?

Mona : On en a quelques-uns, et on en joue un peu sur scène. On ne sait pas encore s’ils figureront sur un disque. Pour l’instant, c’est très éclectique. Ce seront des petits bijoux… ou pas, on verra bien ! (sourire)

Spatsz : Même si Kas Product n’existait plus en tant que tel, on n’a jamais vraiment quitté le monde de la musique.

Mona : Ces dernières années, j’ai collaboré avec quelques artistes, ce sont toujours des expériences intéressantes. Spatsz a aussi travaillé avec d’autres personnes dans différents univers musicaux.

Spatsz : Oui, à la fois des choses très underground et d’autres très exposées. Je n’ai jamais voulu me cantonner à un seul style, c’est bien de voir des choses différentes, du moment qu’on y croit et que ce n’est pas juste pour faire de l’argent.

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