Port-Royal - Interview

23/06/2010, par Christophe Dufeu | Interviews |
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PORT-ROYAL

C'est un groupe qui, d'albums en albums, trace sa voie ; une voie originale, à la frontière - notamment - de l'electro et du post-rock, qui l'a mené, récemment, sur les routes d'Europe de l'Est. Après "Flares", "Afraid to Dance" et "Dying in Time", trois albums franchement intéressants, et un disque de remixes tout aussi sympathique, Port-Royal se pose, fait le point sur son parcours, sur les caractéristiques de sa musique et envisage l'avenir. Attilio Bruzzone et Ettore Di Roberto ont répondu aux questions de POPnews.

Il paraît que votre tournée en Ukraine a été exceptionnelle. Quel était votre line-up et qu'est-ce que cette tournée avait de si spécial ?
En effet, ça a été un moment incroyable et l'une des meilleures tournées que nous ayons faite. Notre formation sur scène était composée de Attilio Bruzzone (synthesizeur, laptop), Sieva Diamantakos (vidéo) et Alexandr Vatagin (laptop). La tournée a été particulière pour plusieurs raisons. D'abord, les concerts se sont vraiment bien passés : il y avait pas mal de public et le son était vraiment impressionnant. Et puis, on a vécu pas mal d'expériences positives et sympathiques pendant la tournée, même en dehors du périmètre purement musical et cela a contribué à enrichir l'expérience dans son ensemble. De manière générale, je dirais que ça a été une expérience incroyable sous pas mal d'aspects et que ça nous a permis de grandir humainement. Et puis, ce n'est pas un mystère, j'adore l'Europe de l'Est alors à chaque fois que j'y joue ou que j'y suis, je me sens vraiment heureux.

Qu'est-ce que vous aimez le plus durant les tournées ?
Toutes les choses inattendues que l'on peut rencontrer. Cette tournée a aussi été une aventure formidable : on s'est retrouvés coincés à Riga (Lettonie) à cause des cendres de ce volcan qui polluaient le ciel européen et tous nos vols de retour étaient annulés. Alors, revenir chez nous en van avec deux chauffeurs de taxi russes durant plus de 2000km, ça a été une expérience assez unique en son genre : c'était notre odyssée personnelle à travers l'Europe de l'Est. Et puis musicalement aussi, on a apprécié plein de choses : les cris des personnes, leur chaleur, le succès des concerts, les sons live énormes, etc. Et puis, tourner c'est aussi mieux connaître de nouveaux lieux et les gens. On se sent plus proches : on a rencontré tellement de gens sympas (bon, aussi des moins sympas mais les premiers étaient sûrement plus nombreux !) C'est une autre manière de voyager, plus aventureuse et moins ennuyeuse et conventionnelle qu'un voyage touristique ordinaire.

Vous utilisez toujours des vidéos ? Qu'est-ce que ça apporte à vos concerts ?
Oui, on aime que des images s'accordent à nos chansons pendant les concerts ; Sieva (Diamantakos, le vidéaste du groupe, ndlR) est toujours membre à part entière du groupe et il se produit lors de la plupart de nos concerts en Europe (ça a été le cas durant la tournée ukrainienne). Ses vidéos offrent au public plusieurs possibilités : quand tu écoutes notre musique, tu peux fermer les yeux, te laisser aller et rêver à tes propres paysages ou danses ; mais en même temps, tu peux regarder ses films et ses clips, qui te donnent des couleurs, des villes, des gens, des nuits, de nouveaux sentiments : des rêves à travers lesquels Sieva critique aussi la société consumériste actuelle et les modes de vie frénétiques et déconnectés. Au final, la vidéo apporte encore plus de sensations et de signification aux concerts.

Comment composez-vous vos morceaux ? Cela commence-t-il par de l'improvisation ?
Non, on ne peut pas vraiment dire que cela commence par des improvisations (au sens strict du terme), même si - bien qu'étant un groupe électronique - nous enregistrons tous nos instruments en live : tu ne peux jamais dire ce qui va arriver en enregistrant et souvent, dans le passé, nous utilisions à l'occasion des sons qui, à l'origine, étaient des erreurs ou n'étaient absolument pas prévus... Quoi qu'il en soit, on peut dire que nos chansons à l'origine partent d'une mélodie jouée au clavier ou à la guitare. Après, on ajoute à ce germe pas mal de couches de sons et de mélodies ; après, on essaie de réfléchir à la structure de la chanson et aux beats. Ce qu'il y a de particulier avec Port-Royal, c'est que nous revoyons sans cesse la manière dont les morceaux sont construits, durant des mois (et même) des années : cela nécessite de la patience, de prêter attention aux détails, d'avoir de longues discussions pour être (presque) complètement satisfaits du produit final.

Vous êtes de toute évidence à la frontière entre le rock et la musique électronique. Aimez-vous être dans ce no man's land ?
Absolument : nous aimons décrire notre musique comme un son sans limite et/ou une construction borderline ; parfois, nous disons, comme si c'était une personne, qu'elle est sans nationalité... Cela veut également dire que l'on ne peut pas y coller une seule étiquette : ambient, shoegaze, IDM (Intelligent Dance Music), techno, disco, post-rock, pop, etc. D'un autre côté, c'est sûr que tu peux trouver des traces (ou plus) de tous ces genres dans nos chansons mais - et c'est essentiel - nous essayons de les mélanger de manière à ce qu'aucune ne prenne le dessus sur les autres ; c'est la raison pour laquelle nous pensons que notre musique est assez unique...

Et qu'écoutez-vous le plus ?
Pas forcément les groupes ou artistes que nous pourrions trouver "inspirants" ou dont l'approche est similaire à la nôtre ; on aime passer du classique (Schumann, Schubert, etc.) à la pop MTV (Lady Gaga, etc.) ; de la dance/transe (ATB, ...) à la techno/house (Deadmau5, etc.) ; nous essayons de nouvelles choses dans le domaine de l'electronica/de l'IDM comme des choses plus anciennes mais que nous n'avons pas eu l'occasion d'écouter jusque-là. Mais il faut dire quelque chose d'important : en tant que musicien, il devient plus difficile de tomber amoureux d'un morceau : d'une manière ou d'une autre, tu analyses plus, et ce de façon plus précise, plus aiguë si bien que tu deviens moins impressionnable (on pourrait utiliser le mot français "blasé", associé à un genre de "cafard" de l'écoute). Tu ressens moins d'enthousiasme à écouter d'autres musiques car tu fais également partie du jeu : une pantomime vue de l'intérieur est très différente de celle que tu vois de l'extérieur. E,t pour cette même raison, ce que l'on aime le plus, c'est ce qui nous a formé en tant qu'artistes au début : Mogwai (seulement la toute première période : 1996-1998), Arab Strap (1996-1999), Autechre (1993-1999), Labradford et pas vraiment beaucoup d'autres choses.

Votre musique me fait penser à quelque chose de "fluide" ou même de "liquide". Pensez-vous que l'on puisse assimiler votre musique à "quelque chose de liquide" ?
Oui, nous les premiers, nous qualifions notre musique de "fluide" (ça remonte à l'an 2000) ! Quoi qu'il en soit, je suis heureux que tu le reconnaisses : à un moment, on voulait même écrire un manifeste sur la fluidité, l'aspect liquide de notre musique ! Il n'y a pas que les sons qui sont fluides, même les structures le sont, tout comme les différentes couches de mélodies : tout est liquide ! Mais cela ne veut pas dire que c'est faible ou sans structure forte, au contraire : les structures fluides sont les plus solides. La fluidité de notre musique doit être sa meilleure caractéristique puisqu'elle reflète ce qu'est la vie : ce n'est pas un hasard si le sociologue Zygmunt Bauman emploie le terme "liquidité" pour qualifier nos modes de vie modernes.


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