Bid (The Monochrome Set) : « A Paris, le public est toujours déchaîné »

18/11/2019, par et | Interviews |
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Ils ont plus ou moins inventé l’indie pop, des années avant qu’on n'emploie le terme. Quand ils sont apparus à la fin des années 70, les Anglais du Monochrome Set ne sonnaient comme aucun autre groupe, même s’ils pouvaient barboter sans peine dans le grand bain new wave. Leur musique ressemblait à un cabinet de curiosités d’une époque indéfinie, plein de mélodies véloces dans la meilleure tradition britannique, de guitares rétro mais affûtées et de textes à l’humour oblique. Au gré des changements de personnel et de label, le groupe a poursuivi sa route sinueuse, inégale mais souvent passionnante dans les années 80 puis 90, inspirant quelques-uns des meilleurs artistes de ces décennies.

En 2012, Bid, chanteur et guitariste de plus en plus maître à bord, rallumait le poste pour le plus grand plaisir des fans, de la Californie au Japon. Se sont depuis succédé pas moins de six albums qui, sans forcément égaler les merveilles passées, n’ont jamais démérité. On y retrouve, dans des couleurs musicales un peu renouvelées, le dandysme généreux et l’esprit pince-sans-rire d’un prince arty qui ne s’est jamais trop pris au sérieux. Sorti il y a quelques mois, “Fabula Mendax” est peut-être la plus belle réussite de cette troisième carrière : un disque plus ou moins inspiré par la vie d’une “compagne de route” de Jeanne d’Arc, brillamment écrit et arrangé, classique et moderne à la fois. De quoi nous donner envie de rencontrer pour la deuxièle fois Bid, quelques heures avant un concert enthousiasmant à Petit Bain.

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Pour que l’enregistrement de “Fabula Mendax” se passe comme tu l’entendais, tu as senti que tu devais être autocratique avec le groupe. C’était la seule façon pour toi d’arriver à un résultat satisfaisant ?
Bid : Quand tu produis un disque, tu as une vision qu’il n’est pas toujours facile d’expliquer aux autres. C’est comme être le réalisateur d’un film. Les acteurs lui disent parfois “Je crois que j’ai vraiment été bon dans cette scène”, et lui répond : “Oui, tu étais bon, mais tu seras coupé au montage”. (sourire) Il est normal que les autres membres du groupe n’aient pas une vue d’ensemble du disque car contrairement à moi ils ne sont pas tout le temps en studio : ils viennent juste pour enregistrer leurs parties. Je trouve que beaucoup de nouveaux groupes n’ont même pas de vision de ce qu’ils font, d’ailleurs. On sent bien qu’ils répètent et enregistrent dans la foulée, rapidement. Comme s’ils écrivaient une pièce et se contentaient de la jouer. Ils en oublient de produire leurs disques. Heureusement, je n’étais pas seul en studio pour parvenir à mes fins. Le coproducteur et ingénieur du son Jon Clayton me connaît par cœur. Il a beaucoup travaillé avec The Monochrome Set par le passé. Je n’insinue pas que mes musiciens sont des idiots, bien sûr, ils ont contribué à “Fabula Mendax”. J’ai modifié certains passages grâce à eux. Ils étaient bien meilleurs que les miens. Mais je ne leur dirai jamais ! (rires)

Le départ de Lester Square, membre historique, a-t-il changé quelque chose dans votre fonctionnement ?
Les idées circulent plus facilement car il y a moins d’interlocuteurs (rires). Nous jouons encore avec lui de temps en temps. Nous avons même répété ensemble le week-end dernier. Lester va venir avec nous à Tokyo pour les 40 ans du groupe. L’année prochaine marquera également les 40 ans des sorties de “Strange Boutique” et “Love Zombies”. Ils vont être réédités chez Tapete. Après, ce n’est pas toujours évident de jouer avec lui. C’est un guitariste lead avec un style marqué années 60, et je n’ai pas envie que ça transparaisse sur les nouveaux morceaux, je cherche quelque chose de différent. Il y a d’ailleurs plusieurs titres sans guitare lead sur “Fabula Mendax”. C’est une des raisons pour lesquelles il a quitté le groupe, au-delà du fait qu’il n’avait plus trop de temps à y consacrer. Il sentait qu’il ne contribuait plus suffisamment.

L’album tourne autour de l’histoire d’Armande de Pange, compagnon de route de Jeanne d’Arc. Il est impossible de trouver la moindre information sur elle. As-tu inventé ce personnage ?
Non ! Ma femme fait partie d’une des plus anciennes familles de Metz. Leur maison de famille est vieille de 700 ans. Les Français ne sont pas comme les Américains : quand ils ont des informations historiques, ils ne les mettent pas sur internet. Je suis moi même descendant d’une lignée de 34 rois. Cela nous ramène à l’Antiquité ! Tu ne trouves pourtant aucune trace de ma famille en ligne. Pour en revenir à celle de ma femme, elle possède des livres, souvent des premières éditions de l’époque napoléonienne. J’en ai lu, ainsi que des manuscrits, des bouts de papier. Le nom d’Armande de Pange ressortait souvent car elle était certainement originaire de Metz. A l’époque c’était une ville-Etat, comme Venise, elle ne faisait pas partie de la France. Armande a fui cette ville en direction du sud de la France, peut-être après avoir tué quelqu’un. Armande n’est pas vraiment son nom, elle a été appelée ainsi car cela signifie “guerrier” en allemand. De Pange vient du nom d’un château de Moselle qui a brûlé plusieurs fois. 

Elle est allée en direction de Nancy. Selon les manuscrits, elle avait l’intention de se rendre en Italie. Puis elle a continué vers les sud-ouest, et en arrivant vers Domrémy, elle a entendu parler de Jeanne d’Arc. Elle devait avoir environ 25 ans et elle a choisi de suivre la troupe de Jeanne, qui devenait de plus en plus importante. Armande a eu une révélation au contact de Jeanne. Une épiphanie sexuelle… C’était donc une meurtrière et une lesbienne ! En fait, il y avait beaucoup de femmes guerrières à ses côtés. Armande a participé à la guerre de Cent Ans. Elle est ensuite allée en Italie, au Pays-Bas avant de s’installer et de se marier.

As-tu à un moment pensé à enregistrer un album sur Jeanne d’Arc plutôt que sur Armande de Pange ?

Non, car je voulais laisser une trace d’Armande de Pange avant qu’elle n’ait plus de descendants et qu’elle ne tombe totalement dans l’oubli. Seule “La Chanson de la Pucelle”, le dernier titre de l’album, parle de Jeanne d’Arc. Elle était entourée de personnes étranges telles qu’Armande. Elle-même était certainement une psychopathe ! (rires) David Byrne a écrit un opéra sur Jeanne d’Arc, mais il est difficile de créer une œuvre sur elle, car son existence ne tendait que vers un unique objectif. Elle était un grand leader, une sainte, certainement très intelligente et intéressante, mais on ne connaît rien de sa personnalité. Contrairement à beaucoup de ceux qui l’entouraient, il n’y a pas suffisamment de profondeur de caractère à exploiter. 

 La photo de statue sur la pochette a-t-elle un lien avec l’histoire racontée ?

Non, mais elle m’a beaucoup inspiré. C’est une photo prise dans un cimetière à Bristol par un des membres du groupe, Mike Urban. Dès que j’ai vu cette photo, avec son côté androgyne et angélique, l’érosion de la statue, j’ai su que je voulais enregistrer ce disque. 

Tu as du passer une éternité à faire des recherches pour “Fabula Mendax”…

Pas vraiment. En fait, je m’intéresse depuis longtemps aux histoires de différentes personnes. Celle d’Armande de Pange n’en est qu’une parmi tant d’autres. Je n’avais aucune intention d’en tirer un album au départ. J’avais juste deux titres en stock qui s’en inspiraient sans que j’en aie conscience. L’une d’elle, “Eux tous”, parle d’une femme qui déteste sa famille et qui cherche à s’enfuir. J’étais dans le thème avant même de savoir que j’allais écrire sur Armande. Le reste est venu tout seul après avoir vu la photo de Mike.

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Pourrais-tu nous parler du titre de l’album, “Fabula Mendax” ?
“Fabula Mendax” vient d’un des manuscrits d’Armande. C’était une expression célèbre reprise d’un poète romain appelé Lucain. C’était un contemporain de Jules César. Elle cite également un autre auteur latin, Celse, qui a écrit au IIe siècle un texte s’attaquant au christianisme. Il semble donc évident qu’elle-même était profondément athée, comme beaucoup de gens à l’époque. Et Gilles de Rais, qui a combattu aux côtés de Jeanne, était un sataniste ! Il y avait vraiment des personnes étranges autour d’elle, c’est tout à fait fascinant.

Les manuscrits étaient-ils en vieux français ?
Il y avait du vieux français, de l’allemand et d’autres langues. On me les a traduits. Les textes sont très biens écrits, avec beaucoup de citations. Armande avait reçu une très bonne éducation, elle venait de la petite noblesse. Il n’y avait pas beaucoup de littérature à lire au XVe siècle : des ouvrages d’auteurs grecs et latins, de l’Antiquité préchrétienne ou des débuts du christianisme, des textes français ou allemands du haut Moyen Age…

Une fois terminé, étais-tu conscient que cet album était particulièrement fort ? Les critiques ont été très bonnes…
Oui, et je pense que la formation actuelle a maintenant trouvé ses marques. “Cosmonaut” était encore un mélange du son Monochrome Set classique et du psychédélisme sixties, puis sur “Maisieworld” on s'approchait de l'ambiance sonore récherchée par le groupe. Là, c’est plus proche que ce que je faisais avec mon projet collaboratif Scarlet’s Well. Il y a un côté plus doux et féminin, peut-être plus sombre aussi. Et c’est à cela que je voulais parvenir.

C’est votre quatrième album d’affilée qui sort chez Tapete. Estimes-tu que c’est le label idéal pour un groupe comme le Monochrome Set, qui ne vend pas des millions d’albums mais a des fans fidèles ?
Oui, je trouve. Les responsables du label aiment et comprennent les artistes. D’ailleurs, ils font eux-mêmes partie d’un groupe, Die Liga der gewöhnlichen Gentlemen, qui commence à avoir pas mal de succès en Allemagne – peut-être plus que nous d’ailleurs ! (rires). C’est très facile et agréable de travailler avec eux. On se fait entièrement confiance pour tout. Et, chose importante, ils ont une excellente distribution hors d’Allemagne.

Ces dernières années, outre les nouveaux albums, il y a eu plusieurs rééditions en vinyle, coffrets, compilation de singles ou de raretés, sur des labels différents. Ne crains-tu pas que vos fans aient un peu de mal à s’y retrouver ?
Oui, je peux le concevoir ! Et ce n’est pas terminé : en janvier ou février, Cherry Red doit ressortir en coffret nos cinq albums des années 90. Et en mars-avril, comme je l’ai dit, Tapete rééditera nos deux premiers albums. C’est assez fou, nous allons publier sept disques l’an prochain ! (sourire) Et c’est une bonne chose, parce qu’on tournera aux Etats-Unis à ce moment-là, et il y a beaucoup d’intérêt autour du groupe là-bas. Quand tu y joues, tu te rends compte à quel point c’est un melting pot. Des musiciens noirs viennent nous dire combien notre musique les a influencés. C’est fantastique, car le rock américain des années 50-60 a été particulièrement important pour moi. La dernière fois, à San Diego, un Mexicain entre deux âges nous a dit qu’il attendait de nous voir sur scène depuis des années. C’est très étrange, mais génial ! Et c’est bien de pouvoir aller jouer là-bas, d’autant que la situation en Europe devient compliquée… En Espagne, par exemple, en dehors des gros festivals, ils ne peuvent plus payer beaucoup les groupes étrangers, donc nous risquons de ne plus y retourner jouer même si j’adore les Espagnols. Tout groupe, s’il en a la possibilité, doit se produire dans le plus de pays différent possible. C’est le showbiz : tant qu’on peut jouer, on va n’importe où ! (rires)

Aux Etats-Unis, vous jouez dans quel type de salles ? Des clubs, comme à Paris ?
Ce sont souvent des endroits un peu plus grands. Pourtant, ce n’est pas forcément évident de monter et promouvoir une tournée là-bas. C’est un cauchemar pour contacter les promoteurs. Ils passent leur temps aux quatre coins du pays. Ils n’ont ni téléphone fixe, ni ordinateur et imprimante. Juste leur téléphone portable. Entrer en contact avec eux est difficile. La dernière fois, en tout cas, ça a vraiment bien marché à Los Angeles et San Francisco. A Seattle aussi, c’était fantastique. J’étais même surpris qu’on attire plus de monde qu’à Paris, Tokyo ou Londres.

Vous avez joué aux Etats-Unis dès 1979. Tu te souviens de la première fois en France ?
Je pense que c’étrait aux Bains-Douches, en 1980 peut-être. Nous avions été signés sur DinDisc, un sous-label de Virgin, donc c’est Virgin France qui s’occupait de nous ici. C’est à partir de là que nous nous sommes bâtis un public dans le pays.

Vois-tu des points communs entre vos fans dans tous les pays où vous jouez ?
Disons que notre vrai public – pas l’Espagne, donc – est peut-être un peu plus intellectuel que la moyenne. A Francfort par exemple, on sent que le public adore, pourtant les fans restent statiques et silencieux (rires). Bon, à Paris, le public est toujours déchaîné. A Londres, il est plus normal… A Tokyo, les gens sont à fond vers la fin du concert, leur maquillage tout dégoulinant. (rires)

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Vous avez sorti six albums depuis 2012, soit un tous les dix-huit mois en moyenne, suivis d’une tournée. La plupart des jeunes groupes n’ont pas un tel rythme. Comment expliques-tu une telle prolificité ?
C’est juste un cycle normal. Tu ne peux pas tourner pendant plus d’un an, un an et demi maximum. Si tu sors un album en janvier, tu vas jouer pendant l’année, puis tu vas avoir du temps libre pour écrire de nouvelles chansons. Donc au bout de dix-huit mois environ, tu as de quoi faire un nouveau disque. Alors tu enregistres ce que tu as écrit, et tu le sors. Oui, un cycle de dix-huit mois pour tourner et produire des albums, ça me semble bien. Aujourd’hui, nous arrivons à planifier ça. Je n’ai pas encore écrit le nouvel album mais je pense qu’il sortira en mars… 2022 (rires). Une fois que j’ai à peu près fixé la date, je peux me mettre à écrire ! Donc je devrais commencer dès le mois de décembre 2019. Franchement, je ne sais pas sur quoi, je n’en ai pas la moindre idée ! De façon plus générale, je crois que c’est important pour un artiste de rester en mouvement, de ne jamais d’arrêter. Car quand on s’arrête trop longtemps, c’est difficile de revenir. Et encore, par rapport à un groupe qui débute et qui va avoir du mal à jouer en dehors de son pays d’origine – c’est difficile même pour un groupe britannique aujourd’hui –, nous avons la chance d’avoir commencé il y a une quarantaine d’années et de nous être fait un nom au début des années 80, à une époque où il y avait encore un intérêt pour des gens comme nous.

A un quotidien français qui lui demandait dans les années 80 « Pourquoi écrivez-vous ? », Samuel Beckett avait répondu : « Bon qu’à ça ». Dirais-tu la même chose de toi ?
Je pense, oui. L’écriture de chansons est une part essentielle de ma vie. C’est quelque chose que ne peux pas arrêter, et d’ailleurs, si ça s’arrête, je deviens très déprimé. En fait, je ne le maîtrise pas, et c’est pareil pour tous les artistes, donc il vaut mieux laisser couler. C’est ton inspiration qui te contrôle, au fond, et il ne faut pas lutter contre ça. On devient l’humble serviteur de cette créature, toute sa vie. Il faut alors essayer de se discipliner pour en faire quelque chose. C’est comme pour une personne qui fait sans arrêt du sport, ou qui prend des photos tout le temps.

The Monochrome Set a été reconnu comme une influence par beaucoup de groupes importants des années 80, comme les Smiths. Est-ce qu’aujourd’hui, de jeunes musiciens te disent la même chose ?
Oui, et certains reprennent nos chansons, notamment des albums récents. C’est curieux, mais je trouve ça bien ! Et puis, je crois qu’aujourd’hui les jeunes artistes écoutent de plus en plus la musique du passé, ce qui n’était pas forcément le cas il y a encore dix ans, où ils écoutaient plutôt ce qui était sorti… deux ans plus tôt. Quand on est un artiste, on doit connaître ce qui a été fait avant. Je pense à ces fameuses photos noir et blanc de jazzmen, avec de la fumée de cigarette, de Max Roach à la batterie, de John Coltrane, prises au Rolleiflex, toutes ces choses… Il faut toujours apprendre des classiques, s’inspirer de leurs techniques, que ce soit ou non nos goûts, d’ailleurs, et en tirer quelque chose de personnel.

Crédit photo : Michela Cuccagna

Merci à Marion Seury

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