The Sea and Cake - Interview

19/06/2013, par | Interviews |
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Dix-huit années d'un parcours exemplaire, témoignage d'une érudition et d'une inventivité hors norme : bien loin de l'étiquette réductrice de "supergroupe du post-rock" qui menaçait de lui coller à la peau, la formation de Chicago n'a jamais dévié d'une ligne de conduite faite d'exigence et de discrétion. De passage à Paris il y a quelques mois dans la foulée de la sortie d'un "Runner" à la fraîcheur juvénile, le chanteur-guitariste Sam Prekop a répondu avec simplicité et modestie à nos questions.

TSAC concert 1 

On considère généralement The Sea and Cake comme un groupe qui a évolué au fil des ans, sans grandes ruptures esthétiques, changements révolutionnaires, à l’inverse d’un Bob Dylan ou d’un Miles Davis. Es-tu d’accord avec ça ?

Je vois ce que tu veux dire, oui. Ceci dit, quand nous avons commencé, il n’y avait pas beaucoup d’autres groupes qui sonnaient comme nous. Je ne prétendrais pas que notre musique était révolutionnaire, mais nous étions quand même un peu à part, nous n’étions pas un groupe de rock typique. Depuis, nous avons évolué, à notre rythme, ça me semble une progression naturelle. Nous ne sommes pas du genre à jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est sûr. Nous ne nous préoccupons pas vraiment de notre héritage, de l’impact de notre discographie, même si nous sommes conscients qu’au bout de toutes ces années, ce qu’elle représente n’est pas négligeable, et que nous avons tracé notre sillon.

 

Quand vous commencez à travailler sur un nouvel album, cherchez-vous à établir au préalable un équilibre entre différents types de chansons : pop, un peu plus rock, avec davantage d'électronique, etc. ?

Environ deux mois avant que nous commencions à enregistrer, j’ai déjà une vision d’ensemble de ce que pourrait être le résultat, et donc des outils que je veux utiliser pour y parvenir. Surtout, nous nous écoutons beaucoup les uns les autres pour essayer de définir ce qui pourrait être ajouté ou amélioré. Mais il entre une grande part de hasard dans le processus. En réécoutant un enregistrement que je trouvais jusqu’ici satisfaisant, je peux me rendre compte qu’il manqué un élément, peut-être parce que je ne suis pas dans le même état d’esprit. De manière générale, nous pensons plus en termes de disque que de chansons prises séparément. Nous tâchons de garder l’esprit ouvert, de faire en sorte que les idées viennent naturellement, de façon inattendue, imprévisible. Et parfois, il en sort de bonnes choses.

Groupe 3

 Pour ce nouvel album, le processus était-il différent ?

Oui, un peu. Avant que nous fassions “Runner”, j’ai travaillé assez longtemps sur une B.O. Il s’agissait essentiellement de morceaux au synthétiseur modulaire, pas vraiment de la pop. Plutôt de la “incidental music” et des “soundscapes”. Dans l’ensemble, j’étais très satisfait du résultat. Après avoir travaillé dans cette direction, je n’avais pas envie de changer radicalement d’atmosphère pour le nouvel album de The Sea and Cake. Donc beaucoup d’idées que j’avais développées pour cette musique de film se sont retrouvées dans les démos que j’ai enregistrées. Comme j’avais du temps, ells étaient assez abouties et je me disais qu’il n’y avait plus qu’à étoffer les morceaux. Mais évidemment, une fois que nous avons commencé à travailler en groupe, ils ont pas mal évolué.

 

Le fait de devenir père (de jumeaux) il y a quelques années a-t-il changé des choses dans ta façon de concevoir la musique ?

Disons que ça a changé beaucoup de choses, de manière générale… mais que j’ai fait tout mon possible pour que ça ne bouleverse pas totalement mon existence. Au début, je me demandais comment continuer à travailler tout en élevant des enfants. Maintenant, cette période est derrière moi, et il est plus facile de concilier tout ça au quotidien. Au final, je pense que la paternité a certainement eu un effet positif sur moi. Pour le reste, je ne vois pas d’énormes différences dans mon travail avant et après avoir eu des enfants. Ça m’a certainement influencé de façon inconsciente, mais au même titre que tout ce qui peut arriver dans ma vie.

 

Vous avez des fans fidèles, mais vous ne vous êtes jamais retrouvés, à  un moment de votre carrière, au centre de l’attention médiatique, contrairement à Tortoise par exemple. Est-ce quelque chose que tu regrettes ?

Non, au contraire. Nous ne serions pas le groupe que nous sommes aujourd’hui si nous avions dû faire face à un moment à un intérêt massif du public. Nous avons reçu suffisamment d’attention pour pouvoir continuer à travailler pendant toutes ces années. Il suffit qu’un nombre suffisant de personnes vienne nous voir jouer. A bien des égards, nous avons eu de la chance, car nous avons pu nous développer à notre rythme. Finalement, au fil des ans, beaucoup de gens ont été en contact avec notre musique. Ça me va, tant que nous pouvons jouer et enregistrer dans de bonnes conditions.

 Pochette 2

 Vos pochettes et titres de morceaux expriment souvent votre intérêt pour les formes, les structures, l’architecture... Vois-tu des similarités entre l’écriture de chansons et la réalisation de choses plus concrètes, comme des bâtiments ?

Il peut y avoir des similitudes, en effet... Je suis aussi peintre et “visual artist”, et je pense que c’est la même sensibilité que je peux mettre dans la musique. Et puis, ayant grandi à Chicago, où je vis encore, je suis forcément intéressé et influencé par l’architecture, les paysages urbains. C’est vraiment au coeur de mon esthétique, quel que soit le média que j’utilise. Il est plus logique pour moi de peindre un immeuble qu’un arbre à la campagne, par exemple.

 

Comme Archer Prewitt, le guitariste du groupe, tu as sorti quelques albums solo. Il y a des idées que tu ne te voyais pas développer au sein de The Sea and Cake ?

Ce n’était pas forcément le point de départ. Mon premier album solo (1999) a été enregistré avec d’autres musiciens de Chicago et aurait pu sortir sous un nom de groupe, mais je n’en ai pas trouvé. J’avais du temps libre dont je voulais profiter pour travailler avec d’autres personnes. Je ne tenais pas spécialement à leur imposer mes idées, j’ai juste choisi soigneusement les musiciens, suivant ce que je savais d’eux et ce qu’ils pourraient m’apporter. Mais je me demandais ce qui allait en sortir, si ça allait coller. Il y a eu quelques ajustements, mais dans l’ensemble mes intuitions se sont révélées bonnes. Il y a trois ans, j’ai enregistré un album électronique, vraiment en solo. C’était quelque chose que je voulais faire depuis longtemps, et qui n’a bien sûr rien à voir avec le groupe. Donc dans ce cas-là, en effet, c’est très différent. Mes deux albums solo précédents étaient plus dans la lignée de The Sea and Cake, mais avec des musiciens susceptibles d’apporter de nouvelles idées.

groupe 1

Sur la plupart de vos albums, et notamment sur le dernier, il y a quelques morceaux très pop, catchy. Penses-tu que cette dimension de votre travail est un peu sous-évaluée ou négligée ?

(Il réfléchit) Oui, c’est possible. Peut-être parce que la production de nos disques ne ressemble pas vraiment à celle des chansons pop habituelles. Je me souviens que quand nous avons enregistré “Harps”, sur le nouvel album, nous nous disions : “OK, faisons comme si c’était une pop song”. A d’autres moments, au contraire, nous essayons de faire quelque chose de moins immédiat, évident. Mais dans l’ensemble, on suit simplement nos envies. A un moment, je sens qu’une chanson va être un peu différente des autres. Pour “Harps”, il est vite apparu évident qu’elle avait des éléments de pop song, ce qui m’a plutôt amusé. Je l’aime bien, je ne dirais pas non plus que c’est ma préférée... Certains soirs, je la trouve vraiment très efficace, mais parfois je m’en lasse un peu. Ce qui n’est pas le cas de “New Patterns”, qui a un peu évolué en concert par rapport à la version du disque. Elle est plus forte et viscérale, dans le bon sens du terme.

 

Même si la musique de The Sea and Cake est assez différente, vous voyez-vous comme les héritiers, dans votre manière de composer, des maîtres de la pop baroque des sixities, Brian Wilson, Van Dyke Parks, Curt Boettcher, The Left Banke ?

J’admire beaucoup tous ces gens, mais je ne me suis jamais vraiment considéré comme un continuateur de leur oeuvre. C’est vrai néanmoins que certains changements d’accords dans nos chansons peuvent rappeler leur style. En fait, curieusement, je suis venu assez tard à cette musique. Plus jeune (il est né en 1964, ndlr), je m’intéressais davantage à la soul et au jazz. Et à la pop et au rock, bien sûr, mais des artistes plus tardifs. C’est quand j’ai commencé à faire moi-même de la musique que des gens m’ont vraiment fait découvrir les groupes de cette époque comme les Beach Boys.

 

Ta voix est assez particulière, à la fois détachée et porteuse d'émotions subtiles.

Quand j’ai commencé à faire de la musique, je ne me destinais pas vraiment à être chanteur, ça s’est fait un peu par hasard. Dès qu’une musique est chantée, l’auditeur a tendance à se focaliser sur la voix, alors que ce n’est pas forcément l’élément que je cherchais à mettre en avant. Mais j’ai fini par apprécier le pouvoir de la voix, sans pour autant l’exagérer. Je crois que la mienne a évolué lentement, comme le groupe dans son ensemble. J’essaie simplement de m’améliorer techniquement, de chanter plus juste, de façon plus mélodieuse et expressive. C’est un travail infini.

 Pochette 1

Avez-vous joué souvent en France ?

Je pense que nous avons fait halte à Paris sur la plupart des tournées, et nous avons également joué dans quelques autres villes. Notre dernier passage ici doit remonter à cinq ans, un bon souvenir. C’est vrai que nous avions intitulé l’un de nos albums “Oui”, et l’un de nos morceaux “Le Baron”, même si dans ce dernier cas, il s’agit d’un modèle de voiture américaine (une Chrysler, ndlr) !

 

Si la « scène de Chicago » est moins sous les feux des projecteurs que dans la deuxième moitié des années 90, elle semble toujours aussi forte et soudée.

C’est le cas. Contrairement à beaucoup de musiciens de Chicago, je n’ai jamais collaboré à d’autres groupes que le mien, parce que je n’aurais pas trop su quoi leur apporter… Il y a eu une époque excitante, où il se passait beaucoup de choses et où il y a eu beaucoup d’attention des médias. Ce n’est pas vraiment quelque chose que nous analysions, nous voyions seulement les choses de l’intérieur, mais cette exposition nous a bien sûr été bénéfique, ça nous a permis de continuer à faire de la musique. Personnellement, je ne me suis jamais intéressé uniquement au rock, à ce que faisaient les groupes de rock, et je pense que cette approche était partagée par les autres musiciens de la ville. Nous avons tous une palette de goûts assez large. Je n’avais pas forcément les capacités techniques pour jouer tous les types de musique, mais ce n’était pas vraiment un problème. De toute façon, je ne cherchais pas à reproduire ce que j’écoutais ; ces rythmes et ces sonorités différentes de ceux de la pop et du rock se sont instillés de façon naturelle dans ma propre musique.

TSAC concert 2 

Avez-vous prévu quelque chose pour les vingt ans du groupe en 2014 ?

Je n’y avais même pas pensé ! C’est vrai, le groupe aura vraiment vingt ans l’année prochaine ? Nous avons quelques projets en cours, mais pas avec The Sea and Cake… Il faut qu’on y réfléchisse !

 

Introduction par Julien Sauvageot.

Photos DR et V.A.

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