Villette Sonique 2011

06/06/2011, par , Matthieu Chauveau, Guillaume Sautereau et Luc Taramini | Festivals |
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Samedi 28 mai 2011

A ma grande surprise, la Grande Halle de la Villette n'était pas vraiment pleine pour accueillir la fine fleur vieillissante du rock expérimental américain à la Villette Sonique. L'affiche était pourtant alléchante, du moins sur le papier : un groupe de rock indé vétéran et culte, un précurseur du mouvement no wave respecté de tous et l'une des têtes pensantes du plus important groupe noisy en activité, toutes périodes confondues - groupe qui n'est d'ailleurs sans doute pas étranger à l'utilisation de l'adjectif "sonique" dans le nom du festival.

La soirée commence avec Half Japanese, le groupe de Jad Fair. Du monsieur, je sais qu'il a travaillé, entre autres, avec Daniel Johnston et Teenage Fanclub. Ça en fait déjà un peu une légende. Et effectivement, le type et sa bande ont bien des allures de légendes sur scène. Cheveux grisonnants, bonnes bedaines et vêtements amples emblématiques de la mode vestimentaire de la dernière décennie du siècle passé (le groupe a côtoyé Kurt Cobain dans les nineties). Musicalement, ce n’est pas désagréable. Ca ressemble même un peu à Pavement pour le côté foutraque, l'évidence mélodique en moins.
En voyant le concert et -je l’avoue- en m'ennuyant un peu, je pense à mon camarade Vincent qui a interviewé Jad pour POPnews en début d'après-midi. Quelque chose me dit que l'interview sera plus intéressante que le concert. Un type qui arrache son manche de guitare en pleine chanson, le laisse pendre simplement retenu par les cordes avant de le remboîter dans l'instrument et de continuer à jouer sans se réaccorder est un type qui a sûrement plein de choses intéressantes à raconter. Finalement, dans son genre, Jad est un magicien de la six cordes.
Côté public, l'ambiance est plutôt sage pour un concert par ailleurs très rock'n'roll dans l'attitude - quoique assez midtempo dans la musique. Ceci dit, quelques fulgurances éthyliques sont à relever : un homme d'une trentaine d'années bien sonnées, pressé d'aller se ressourcer au bar, bouscule une jolie fille placée timidement à l'arrière de la salle et s'excuse en lui offrant une bière et en faisant remarquer : "Mais qu'est-ce que tu fais là ? C'est nul ici, c'est devant que ça se passe !" Mouais, pas sûr que le changement de perspective me fasse changer d'avis sur la prestation de Mr Fair et sa bande. Mais oui, c'est vrai : "Rock'n'roll !"

Après la prestation un peu vaine des Half Japanese qu'on a pourtant plutôt envie de défendre – c'est vrai quoi, Jad a l'air tellement sympathique ; vraiment pressé de la lire, cette interview de Vincent – c'est une nouvelle légende noisy, Glenn Branca, qui fait son apparition sur la grande scène de la Villette. Rien que pour l'allure du bonhomme, on se dit que le concert va valoir son pesant de cacahuètes : cheveux gominés en arrière, veste noire froissée avec crayons accrochés à la pochette de poitrine, air grincheux en commençant le concert. C'est sûr, Glenn Branca est un sacré personnage. A le voir, il pourrait autant être un vieux politicien crapuleux qu'un fonctionnaire en préretraite sans histoire. Tout sauf un héros de l'avant-garde noisy new-yorkaise.
Glenn Branca

Le truc de Glenn, c'est de considérer le rock comme une musique "savante" et de lui infliger un mode de traitement "légitime" : salut des musiciens en début de représentation, accordage des instruments un à un, annonce des noms de morceaux d'une manière solennelle avant chaque pièce musicale - bref, toute la mise en scène qui, justement, nous agace dans la musique "savante" (!).
Bon, ici, c'est vrai que c'est marrant. On n'est tellement pas habitué à ça. Ceci dit, passé l'effet de surprise, je suis un peu lassé par l'attitude pseudo-cérébrale qui règne sur scène. Branca tourne continuellement le dos au public en dirigeant son orchestre (quatre guitares, une basse à cinq cordes, une batterie) tel un Herbert Von Karajan possédé, la grâce en moins et les petits gestes ridicules de air guitar de la main droite en plus (il dirige sans baguette, les poings serrés !). Et, musicalement, il faut bien avouer que ça ne suit pas du tout. La mise en scène savante du concert n'arrive pas à cacher la pauvreté musicale des morceaux joués (un comble, quand même !). Aucune science des harmonies, encore moins de reliefs rythmiques. Rien des fulgurances mélodiques noisy promises. Quelques mois plus tôt se produisait sur cette même scène Godspeed You Black Emperor! et, de l'avis de ceux qui y étaient, c'était autre chose : tout ce que le concert de Glenn Branca cherche à être sans jamais y parvenir - grandiose, épique, majestueux, bruitiste...
Tiens, la jolie fille a terminé sa bière et a disparu - sans doute pas pour se rapprocher de la scène...

Ironie des choses, celui que beaucoup attendent ce soir a justement fait ses débuts aux côtés de Glenn Branca, influence décisive dans l'esthétique radicale de son groupe culte, Sonic Youth. Cette influence ne se fera pas sentir ce soir. Thurston Moore est ici en formation acoustique pour défendre son bien bel album vaporeux sous influence Brit folk sorti tout récemment, “Demolished Thoughts”. Un batteur, une harpiste, une violoniste et un guitariste entourent le héros de la no wave américaine qui n'utilisera pas une seule guitare électrique du concert.  
Autant le passage du temps aura laissé son empreinte sur les silhouettes de Jad Fair et Glenn Branca, autant Thurston Moore fait figure d'un Dorian Gray sans âge – son attitude apaisée nous rappelant quand-même qu'il a passé la cinquantaine. Et, de l'apaisement, il n'y en a pas que dans l'attitude du garçon. Les morceaux joués par la formation sont en effet d'une douceur alanguie rarement croisée ailleurs. Une sorte de rêve éveillé vaguement neurasthénique, égrainé par un grand type mince aux airs de sage bouddhiste dans sa longue chemise claire. C'est sûr, beaucoup de ceux qui ne connaissent pas les morceaux du nouvel album de Thurston Moore auront trouvé le concert légèrement ennuyeux. Essentiellement basées sur de l'open tuning, les compositions de Moore ont tendance à se confondre dans un ensemble onirique et psychédélique dont on a parfois du mal à discerner les contours - comme une impression d'entendre le même morceau décliné à l'infini tout au long du concert.
Thurston Moore

Le meilleur moyen d'apprécier à sa juste valeur la musique planante jouée par Thurston et ses acolytes reste encore de trouver un endroit où s'asseoir – voire s'allonger – dans la salle. Des petits veinards ont dégoté cet endroit spacieux à gauche de la scène. J'y rejoins la jolie fille - de retour dans la salle après Glenn Branca - qui, étendue sur le dos, les yeux clos, semble enfin apprécier la musique qui se joue en cette soirée de Villette Sonique. Je souscris tout à fait à cet avis m'ayant simplement été donné par son discret sourire enjôleur.

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