Les post-tout de Horse Lords venus de Baltimore/Berlin ajoutent à leur kraut-Sael-minimal-jazz des voix vocodées et encore plus d’instruments à vent. Mathématique moderne et brûlot postpunk, le tout dans une production hyperclean.
J’aime bien le titre étrange du disque qui fait penser à un autre groupe de postpunk des années 2000 qui piochait son nom dans l’une des doctrines des évangélistes les plus siphonnés, The Rapture. Et donc à cet « enlèvement », vivant et dans sa corporalité, pour être emmené au paradis à la fin des temps. Comme pour The Rapture, j’y vois plutôt une forme de blague potache… et aussi un signe, documentaire, des temps. Au passage, Byron en parle aussi et on ne peut guère soupçonner le poète boiteux de crypto-christianisme…
Quant à la construction du disque, on trouve des titres, des intertitres, des mélanges entre les pistes. Comme une construction bien ordonnée qui se contamine d’une case à l’autre, comme des excroissances musicales qui poussent à droite, à gauche. Toute une poétique et politique des auteurs…
Effectivement, on retrouve les éléments constitutifs de Horse Lords, empruntant autant au rock des allers-retours entre Sahel et Chicago, au minimalisme contemporain… du siècle dernier, des salles de concerts classiques aux clubs de musique électronique, en passant par les centres d’art contemporain, au fameux post-rock enfin (claviers répétitifs, construction jazz, saxophone) que certains rock critiques de la rive gauche de Rouen appelaient le prof rock… La grande mixette d’une culture mondialisée à coups de téléchargement et de musique en location de l’ère numérique. Ajoutons la microtonalité puisque c’est si chic.
À ces fondamentaux déclinés sur une poignée d’albums depuis 2012, Horse Lords ajoute, sur celui-ci, voix et claviers (vocoders ?) qui ajoutent une touche, paradoxale, d’électro et de musique ancienne (Rotations), toujours dans cette grande machine à laver les influences : musique médiévale donc, Laurie Anderson évidemment, mais aussi les expériences plus récentes de Dirty Projectors époque ”Bitte Orca”, d’autres punks en roue libre qui n’en aiment pas moins les productions léchées. Il y a aussi finalement quelque chose de rohmérien dans cet album de Horse Lords, faire de l’ancien avec du neuf, ou réciproquement, comme un Janus musical.
Ces voix sont à ranger, au même titre que la clarinette basse (comment ne pas penser à Steve Reich… et/ou à Arrington de Dionyso) et le trombone dans un instrumentarium nouveau et qui, à mon sens, si Autotune il y a, renouvelle plutôt son utilisation, mais il peut aussi s’agir d’un plain-chant qui part en vrille dans les microtonalités, ce qui serait plutôt dans l’esprit des techniques de composition habituelles du groupe.
Plain-chant donc musique sacrée et ici populaire américaine, dans le sens de la pratique de la musique dans les églises communautaires, avec des paroles tirées de The Primitive Hymns, spiritual songs and Sacred Poems (Thomas Kelly, 1802) sur une musique de John P. Rees (1859) tirée du recueil The Sacred Harp pour le titre Eureka 378-B. Un esprit de musique populaire, au vrai sens du terme (avec une méthode d’écriture musicale simplifiée), et donc pour Horse Lords une relecture d’une des bases de la culture US, dans son flux et reflux entre les continents.
Sur Brain of the Firm, on retrouve la marque de fabrique du groupe, soit rythme chaloupé et percussions à la Konono n°1 mais, en plus, des guitares serpentantes comme les voix à la Steve Reich. Puis, sans transition, un funk froid déconstruit sous nos oreilles, virant en une post-rumba.
Les morceaux courts (Playing Reality) alternent avec des titres plus longs. Comme des extraits, des scansions lacaniennes. Et là encore, c’est plutôt neuf dans l’économie du groupe, plutôt lancé dans des morceaux longs et hypnotiques. Sur First Galactic Utopia, comment ne pas être happé par le groove de la basse ? On ne sait jamais quel élément instrumental ou rythmique va lancer la sauce, c’est finalement toujours une surprise. Sur Before the Law, les appels de cuivres rappelleront aux Européens les sirènes d’alarme mensuelles, sur des rythmes, au contraire, très tendus, basse et batterie jouant les échappées belles. Sur After the Last Sky, on apprécie la guitare presque folk, grubbsienne ou o’rourkienne, l’irruption de la batterie et de la basse tout en contretemps, et les cuivres jazz afro. Soit de longs aplats Alice Coltrane et une basse math-punk.
Enfin sur A City Yet to Come, on vire dans le free jazz, le math rock, avec les étranges entrelacs de voix retrofuturistes, des déchirures électro qui zèbrent la musique avant de prendre toute la place dans un esprit turntabliste.
Quand tout ce qu’on aime de plus varié est réuni, n’est-on pas au paradis ?
Avec l’aide de Johanna D, qui menace de ne pas venir au concert pour privilégier sa pratique du gamelan…
“Demand to Be Taken to Heaven Alive” est sorti en LP, CD et numérique le 12 juin 2026.
