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Disques

Tori Kudo – Kamakura

Tori Kudo rend hommage à ses maîtres en poésie lors d’une soirée concert, en compagnie de Michio Kurachi, et qui vire – pouvait-il en être autrement ? – au happening improvisé, avec d’un côté une poésie très écrite mais qui capte avant tout l’éphémère, et de l’autre une musique toute bancale, toute dans l’instant d’un musicien matois et facétieux.

Voici encore un nouvel objet proposé en remède à la maladie bien répertoriée sur ce site, la Kudoïte aiguë. Un objet comme toujours singulier : un simple CD, dont la galette est « décorée » d’un oiseau à œil rouge (colombe ? tourterelle ?) et enchâssé dans un livret contenant les paroles, de format A4 plié en deux dans le sens de la hauteur et agrémenté d’une agrafe maison dans le plus pur des styles DIY… c’est-à-dire pas bien au milieu.

Une description un peu longue pour montrer que l’objet n’est pas simple à appréhender et  encore moins à ranger. Et on sent que c’est, une fois de plus, pensé pour ne pas rentrer tout à fait dans le cadre, ni dans les étagères du collectionneur. 

D’ailleurs, on soulignera l’embarras du fan, récurrent aussi, pour répertorier les chansons, les titres des albums puisque Tori brouille les pistes mêlant japonais, kanji, anglais mais aussi français. De quoi embêter tout le monde, tous les claviers (les accents…), toutes les polices d’écriture et de la pensée. Un vrai merdier pour ceux qui se fadent la base de données Gracenote ou Discogs.

On se souvient que pour Yik Yak Records, Tori avait « produit » une céramique rince-nez, ou pour le label Siwa, “Light” (2008), un LP avec pochette en bois brut et petites cases individuelles pour chaque chanson, illustré par son fils, Namio Kudo. Ici, on est dans le CD-R bien connu des Kudolâtres non plus customisé comme “It’s All Over Now Baby Blue” (2022) : il faut en déduire que c’est le livret en papier qui est « l’objet ». Avec des paroles principalement en japonais mais aussi en anglais (avec citations de T.S. Elliot pour Miss You My Baby Doll), quelques accords notés à l’anglo-saxonne (C GE pour No Man Is an Island) mais aussi en notation standard, avec reproduction de portées pour le deuxième titre Plage au clair de lune. On voit les jeux de langage et d’écriture.

Finalement, l’intelligence artificielle et sa capacité de traduction vont mettre à mal les stratégies kudiennes puisque, désormais, on va enfin pouvoir comprendre la partie japonaise (abondante) dans ce nouvel enregistrement.

Enregistrement d’ailleurs détourné de son unicité d’objet à acheter puisque c’est un enregistrement de concert, visible par tous, sur une plateforme, savamment tronqué par l’angle pas terrible de l’enregistreur. Voulu tel par Kudo ou simple hasard d’un contributeur mal placé ? Le mystère reste pour l’instant entier.

Nous sommes donc dans le « Salon de Suigeikan », un bar visiblement surréaliste, tendance lourde, Dali-rhinocéros etc., une sorte de bric-à-brac européen comme dans les bars à la mode des années 50-60 qu’on voit dans les films d’Ozu, ici en version bohème trash.

Tori fait presque jeune (vu de loin) en costume et barbe bien taillée. Assez agité (nerveux ? alcoolisé ?) et visiblement prêt à jouer le chien andalou dans le jeu de quilles du concert. Un invité (de la même génération), Michio Kurachi, tient la guitare et Tori va, comme d’habitude, chercher à le sortir de sa zone de confiance : en lui faisant écouter sur son téléphone les accords sur lesquels il doit jouer, ou lui refourguer des partitions (pas forcément les bonnes), lui jouer des accords au piano et à la guitare pour le lancer dans un morceau dont seul Tori connait les ruptures ou la fin. Comme toujours, perturber les plus matois, les plus férus d’improvisation, c’est le sport national de Tori Kudo.

On remarque que certains membres du public ont à la main le livret et que certains vont même entonner le premier titre, en se levant de leur table. Sans doute des archi-convaincus ou des Kudophiles initiés, voire pré-entraînés. Les membres de la secte qui se renouvelle sans cesse.

Donc une excellente ambiance, et un beau bordel habituel où Tori joue des accélérations et ralentissements, de la guitare et du piano, oscillant toujours entre le propret et le brisé. La répétition, l’impression sur le vif, le politique, le jazz, la pop, la musique occidentale au sens large et la poésie. On reconnait Mer du Nord, No Man Is an Island, Miss You My Baby Doll, récurrentes récemment ou sur le long terme.

Voilà pour la première couche, celle du Kudophile occidental standard.

Pour le stade avancé du patient, celui qui s’est fadé les photos des textes et les traductions (écrire au webzine qui transmettra), on entre dans un nouveau monde beaucoup plus riche. En effet, les textes de Tori sont tirés de poètes, qui en dehors de l’anglais John Donne (1572-1631), sont principalement japonais : Ayukawa Nobuo (1920-1986), Morikawa Yoshinobu (1918-1942), Kitamura Taro (1922-1992), Makino Kotaro et surtout Nakahara Chuya (1907-1937) aka le Rimbaud japonais dont on donnera les deux premiers textes des chansons du disque ainsi que les notes de bas de page de Tori éclairantes à plus d’un titre :

« C’est du bois, là, au milieu des champs, près d’une scierie.

Il se dresse sous le ciel, là, du bois.

Le jour, baigné de soleil et réchauffé,

on sent facilement l’odeur de la résine.

Même à la tombée de la nuit, il est couvert de rosée, et au matin, il brille sous le soleil levant.

Il se dresse sous le ciel, là, du bois. »

Piste 1 : Bois de construction (Nakahara Chuya)

Note de Tori Kudo : 

« Nakahara Chuya visita le village de Togo, dans le district de Hyuga, où vivait la famille de Takamori, avec son camarade Takamori Fumio. La famille de Takamori possédait une scierie.

Chūya était si enthousiaste qu’il suggéra même d’abandonner la poésie pour devenir marchand de bois. Aujourd’hui, le musée littéraire commémoratif Wakayama Bokusui s’y trouve, et ce manuscrit, intitulé “Bois”, y est conservé. »

« Par une nuit de pleine lune, un bouton tomba sur le rivage. Je n’avais pas l’intention de le ramasser et de m’en servir, mais pour une raison inconnue, je n’arrivais pas à me résoudre à le jeter, alors je l’ai glissé dans ma manche.

Une nuit de pleine lune, un bouton tomba sur le rivage.

Je n’avais pas l’intention de le ramasser et de m’en servir, mais

je ne pouvais ni le jeter vers la lune, ni le jeter vers les vagues, alors je l’ai glissé dans ma manche.

Le bouton que j’ai ramassé par une nuit de pleine lune s’est enfoncé entre mes doigts, et dans mon cœur.

Comment aurais-je pu jeter un bouton que j’avais ramassé par une nuit de pleine lune ? »

Piste 2 : Plage au clair de lune (Nakahara Chuya)

Tout cela est bien beau et inattendu, à rapprocher de la dernière chanson, non créditée et donc supposément attribuable à Tori, qui n’a rien à envier aux poètes précédents :

« Marchant sur la route nocturne les yeux fermés.

On entend des voix diverses.

Il fait nuit noire, que mes yeux soient ouverts ou fermés.

Que je sois endormi ou éveillé.

Je marche sur la route nocturne, les yeux fermés.

Je croise des voitures de police et d’autres véhicules.

Il n’y a pas d’endroit où dormir, ni en haut ni en bas.

Mon pyjama et ma veste sont identiques.

Je marche sur la route nocturne, les yeux fermés.

Après dix pas, j’ouvre les yeux.

Chantée par celui qui m’a fait chanter.

La route et le trottoir sont identiques.

La poésie marche seule, les yeux fermés. »

Piste 12 : Marchant sur la route de la nuit les yeux fermés

Et nous de marcher de concert, les yeux désormais décillés. Pour plus de bonheur, on se jettera sur la vidéo de cet autre concert récent de Maher Shalal Hash Baz, très politique, avec un joyeux bordel scénique (et un enfant qui vient perturber la bassiste)… en activant la fonction du traducteur automatique. C’est une lecture, un pamphlet, du Lautréamont du Soleil levant.

Avec l’aide de Johanna D., exégète de salle de classe.

“Kamakura” est sorti en numérique et CD + livret en papier le 13 octobre 2025.

Liste des titres traduits :

  1. Bois de construction (Nakahara Chuya) 01:41

2. Plage au clair de lune (Nakahara Chuya) 01:32

3. Mer du Nord (Nakahara Chuya) 03:54

4. Partir et ne jamais revenir – Kyoto – (Nakahara Chuya) 05:43

5. Pluie froide (Ayukawa Nobuo) 02:37

7. No man is an island (John Donne) 02:06

6. Pente (Morikawa Yoshinobu) 02:18

8. Miss you my baby doll 01:32

9. Port Man (Kitamura Taro)

10. Kamakura 01:41

11. Chanson du fouet (Makino Kotaro) 01:42

12. Marcher sur la route de la nuit les yeux fermés

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