Sur leur second album, les Flamands mêlent trip-hop, pop, saudade, musiques africaines et latines pour nous offrir un périple musical introspectif tout en apesanteur.
Le portugais est un idiome très peu usité dans la musique pop. On peut le déplorer, car il apporte ici à la fois richesse, douceur, sens et complexité à nos oreilles peu habituées à entendre ces sonorités hors des standards chéris de la bossa, des déchirantes chansons de Cesária Évora ou des formidables explorations d’un Lucas Santtana. Ão, ainsi, signifie plein de choses à la fois, selon des prononciations assez proches les unes des autres (mais ressemblant globalement à la dernière syllabe du miaulement d’un chat, essayez). Cela peut qualifier quelque chose de beau, mais aussi de triste et douloureux, voire un sentiment d’extase. Ce qui résume assez bien, d’emblée, l’éventail de sensations ressenties à l’écoute du second album d’ Ão, Malandra, successeur du déjà passionnant Ao mar.
Précisons que les quatre membres d’ Ão sont belges, et flamands. Mais alors, le portugais ? Il se trouve que leur charismatique chanteuse, Brenda Corijn, s’ancre du côté maternel au Portugal mais aussi au Mozambique. Avec ses trois partenaires Siebe Chau (guitares), Jolan Decaestecker (électronique, percussions, production) et Bert Peyffer (percussions en tous genres), elle invente depuis plusieurs années un étonnant mix d’“electronica, art pop, afro-pop, saudade et musique latine alternative” qu’on ne peut rapprocher éventuellement que des prouesses de Rosalía sur son récent Lux.
Dès l’incipit, Me condena (“Condamne-moi”, en VF), le décor élégiaque de Malandra est planté, ainsi qu’est amorcée la veine introspective qui irriguera les treize titres de l’album. Les percussions, élaborées, s’installent, qui tout du long donneront sa couleur et sa tonalité singulière à Malandra. Ballade sur fond de charango, Orgulho (“Fierté”) maintient l’allure et instille dans l’atmosphère des fragrances vanillées et une agréable douceur tropicale. Talvez (“Peut-être”), déjà sorti en single, s’avère plus enjoué, flirtant même avec le r’n’b – indubitablement l’un des “tubes” de l’album (mais là nous parlons d’un monde où la dystopie dans laquelle nous vivons depuis quelque temps serait inversée, imaginez). Un peu d’autotune, utilisé à bon escient (c’est rare), infuse dans ce titre estival. Autre tube, autre single, “Sorte”, un peu plus loin, avec sa mélopée capiteuse, s’impose comme un classique lusitanien pour demain. Et joue sur du velours. C’est moins le cas de Cinza (“Gris”), dont le paysage sombre et gothique est illuminé par une voix qui a tout de sacré, et invite à l’élévation, sur fond d’orgue.
Malandra (“Filou”), titre éponyme du disque, tient du morceau de bravoure. Electro et organique à la fois, il se déploie sur un lit d’arrangements élégants et de percussions inventives, et s’aventure dans des chemins de traverse où l’on finit par se retrouver nez à nez avec d’émouvantes apparitions : les fantômes peut-être des rues de Maputo ? Seul titre en anglais, Aren’t You Tired est gorgé lui aussi de mini-expérimentations, reflet de la méthode qui a conduit à la réalisation de cet album, conçu à base de fragments de textes, d’improvisations, d’accidents… Les voix planent dans l’immensité des cieux, et les pulsations rythmiques, parfois déroutantes, ne le sont jamais au détriment de la musicalité.
Cada Vez (“À chaque fois”) nous emmène ensuite en Orient, et le madrigal Acorda (“Réveille-toi”) dans un Moyen-Âge enchanteur. En conclusion, Volta (“Dos”) nous regarde bien en face, et la tête haute nous offre de planer une dernière fois, avec une infinie douceur. Réputé pour retranscrire sa musique sur scène avec brio, dans un fascinant maëlstrom de percussions, d’électronique et de guitares d’où émerge la voix étincelante de Brenda Corijn, Ão sera en concert le 18 mars à Paris, au Pop Up de Label, le 19 mars à Luxembourg, le 26 à Bruxelles, et ce printemps à peu près dans toute l’Europe.
