Suite et fin de notre rencontre avec Joseph Stone et Syd Kemp d’Ulrika Spacek. Le premier ayant dû nous quitter avant la fin pour aller prendre son Eurostar à la gare du Nord, c’est surtout le second qui parle ici, portant le regard d’un Français expatrié à Londres sur la scène musicale outre-Manche.
La première plage de l’album, simplement intitulée “Intro”, est un instrumental de 42 secondes. On peut distinguer quelques instruments, mais c’est surtout un mélange de bruits, de voix parlées, de sirènes, de percussions… Sur l’album précédent, il y avait aussi un bref morceau de ce type, “Through France With Snow”, qui était plus ambient. Aimeriez-vous aller plus loin dans cette direction expérimentale, peut-être pour des projets annexes ?
Syd : C’est intéressant, parce que je me rends compte que nous ne laissons pas tellement d’espace dans nos compositions aux passages instrumentaux, il y a toujours beaucoup de paroles et de parties chantées. Mais sur l’album précédent, nous avons quand même mis cinq minutes instrumentales à la fin du dernier morceau, “Stuck at the Door” [qui dépasse les 10 minutes, NDLR] et nous avions pris beaucoup de plaisir à faire ça. Surtout Joseph et moi, en fait, nous avions passé des nuits en studio à nous amuser avec un Prophet 5, à créer des effets avec des bandes, etc. Donc ce travail sur les textures sonores hors du format chanson, c’est quand même quelque chose que nous avons un peu fait et que nous aimons. Ce n’était pas vraiment l’idée pour ce nouvel album, mais clairement, c’est une direction que nous aimerions explorer dans le futur.
Joseph : Oui, complètement. Cela apporte des respirations dans un album, mais c’est vrai que nous n’avons pas trop développé cette approche pour ce disque-ci. Il reste donc cette “Intro” qui plante un peu le décor pour le reste du disque, et qui à l’origine était au moins deux fois plus longue.
Syd : Oui, au départ le morceau durait plus de 1 mn 30, presque 2 mn, mais on a dû le raccourcir pour qu’il rentre sur la première face A du vinyle. Il y a un enchaînement entre “Intro” et “Picto”, car à l’origine c’était une seule et même chanson, mais on a pensé que c’était mieux de la présenter en deux parties.
Sur le premier album des Pale Saints, par exemple, j’aime bien l’idée que la plupart des morceaux soient reliés entre eux par de courts passages bruitistes…
Syd : J’ai toujours beaucoup aimé ces transitions d’une chanson à une autre sur un album, cest vraiment plaisant.
Joseph : Parfois, il y a des passages comme ça sur un disque, dont tu ne te souviens plus où ils sont : à la fin d’un morceau ou au début du suivant ?
Syd : Ces segues, c’est quelque chose que nous n’avons jamais vraiment fait, mais il y a parfois sur nos disques une sorte de continuité entre trois ou quatre chansons. Elles ne sont pas vraiment séparées par des blancs, le volume baisse à la fin du morceau et le suivant s’enchaîne.
Comment vous situez-vous dans la scène britannique actuelle ? Je ne vois pas tellement de groupes qui vous ressemblent, mais j’ai l’impression que vous faites partie d’un mouvement d’artistes qui veulent expérimenter et qui ne cherchent pas le succès commercial à tout prix, même si certains l’obtiennent à un certain niveau avec une musique qui n’est pas forcément évidente au premier abord.
Joseph : Il est toujours difficile de nous assimiler à une scène. En tout cas, je ne me sens rattaché à aucune, sans que ce soit une distance volontaire de ma part. C’est juste que dès le début du groupe, on a voulu construire notre propre monde, et on n’a pas trop cherché à s’intégrer. On organisait nos propres soirées baptisées Oysterland, mélangeant musique et expositions, et on choisissait nous-mêmes les autres groupes avec lesquels on jouait.
Syd : Effectivement, il n’y a pas vraiment d’autres groupes qui suivraient la même trajectoire que nous. Bien sûr, on se connaît les uns les autres, on s’apprécie, on est basés à Londres mais on ne suit pas le même chemin et on ne sonne pas pareil. Je ne pense pas que nous soyons isolés, nous sommes plutôt au milieu de tout ça, et nous avons travaillé avec beaucoup de groupes britanniques de notre génération. Mais quand nous écrivons de la musique tous les cinq, nous ne pensons pas à la place que nous occupons dans ce milieu, nous cherchons juste à faire quelque chose qui nous satisfait.
Joseph : En tout cas, nous nous respectons beaucoup les uns les autres. La musique de Caroline, que nous connaissons bien [Syd a enregistré leurs disques et fait leur son en live, NDLR], ou de Black Midi est assez éloignée de la nôtre, mais nous avons tous en commun de chercher notre propre son, notre propre style, en essayant de ne pas être catalogués d’une façon ou d’une autre.
Syd : Et comme nous, tous ces groupes peuvent écouter des musiques très différentes, qui sont éloignées de celle qu’ils font. Donc on ne peut pas parler de scène dans le sens où il y aurait une unité stylistique entre ses représentants.
Vu de France, ce qui se passe outre-Manche rappelle un peu la période postpunk. Beaucoup plus que la Britpop, où le contexte social et économique était différent et où il pouvait y avoir une certaine compétition entre les groupes.
Syd [resté seul après le départ de Joseph parti prendre l’Eurostar] : Oui, absolument. C’est quelque chose qui m’a beaucoup surpris en travaillant avec pas mal de gens différents à Londres comme producteur ou ingénieur du son. Ils accordent de la valeur au fait d’être plutôt des artistes « de niche », pas très connus. Le Café Oto est l’un de ces endroits qui leur permettent de trouver leur public même s’il ne s’agit que d’une centaine de personnes, parce que ce n’est pas grand. Mais ces spectateurs reconnaissent l’importance et la pertinence de ces artistes, qui sont en quelque sorte légitimés par le fait de jouer dans un lieu bien identifié. Et ceux-ci ne se sentent pas frustrés de se produire pour un public restreint, ils apprécient d’être face à des personnes vraiment curieuses et passionnées. Il y a un changement de ce point de vue. Les artistes se sentent libres de faire ce qu’ils veulent, même si c’est très expérimental, même si ça peut paraître informe et inclassable. C’est un état d’esprit qui me semble beaucoup partagé en ce moment. Des gens venant de l’univers de la guitare classique et d’autres qui sont à fond dans la musique électronique peuvent se retrouver dans les mêmes endroits et jouir de la même popularité, de la même considération. Il y a aussi beaucoup de festivals qui rassemblent ce genre d’artistes, comme Unsound [consacré à la musique et à l’art, lancé à Cracovie en 2003, avec des éditions dans d’autres villes du monde dont Londres, NDLR]. S’il y a une scène londonienne, elle ne se caractérise pas par un son ou un style commun, mais pas sa grande liberté.
“Interesting Corners”, un morceau publié en mai 2025, qui ne figure pas sur le nouvel album.
J’ai l’impression aussi que les gens sont de plus en plus habitués à l’expérimentation sonore, qu’on va même trouver dans des genres mainstream comme le hip-hop ou le R’n’B.
Absolument, et c’est génial, hyper intéressant. L’une des choses les plus importantes en ce moment, c’est que tout le monde peut avoir facilement accès à presque toute la musique existante. Ce qui veut dire qu’il y a un langage commun. Ainsi, un artiste qui fait de la musique expérimentale, c’est aussi quelqu’un qui peut écouter du rap. Avant, c’était peut-être moins le cas. Et vice versa, une personne qui écoute principalement du rap peut aller vers la musique expérimentale et se rendre compte qu’il y a des beats, des choses qui vont l’intéresser.
D’après ce que je lis et entends, la situation pour les musiciens n’est pas évidente en Grande-Bretagne. De nombreuses salles et pubs ont fermé, et tourner est devenu de plus en plus cher et compliqué, notamment dans le reste de l’Europe à cause du Brexit. Est-ce que faire carrière dans la musique, c’est devenu compliqué, ou on arrive quand même encore à se débrouiller ?
C’est hyper compliqué… Pour la plupart des groupes et des artistes dont on dit qu’ils ont du succès, il s’agit souvent d’un succès d’estime maintenant.
Il y a aussi le fait que les gens achètent de moins en moins de disques…
J’ai une vue un peu différente sur ce sujet. J’ai l’impression que l’industrie de la musique se porte très, très bien. Du point de vue des chiffres, des statistiques, c’est l’une des plus grosses industries en Europe. Elle crée des emplois, et même si pour les festivals c’est un peu plus dur en ce moment, surtout en France j’ai l’impression, il y a quand même énormément d’argent. Les gens payent entre 10 et 15 euros par mois pour écouter de la musique, et quasiment tout le monde a un abonnement à un site de streaming, ça fait donc des revenus très importants. C’est juste que c’est mal redistribué, les artistes et les salles de concert ne reçoivent pas grand-chose, alors que c’est eux qui font vivre cette industrie.
C’est vraiment difficile aujourd’hui de tourner en Angleterre, il y a très peu de soutien de l’Etat contrairement à la France. En général, c’est dans un petit circuit et tu ne gagnes pas du tout d’argent. Au point qu’il y a beaucoup de groupes et d’artistes qui décident de ne même pas tourner dans le pays. Ou ils ne jouent que dans trois ou quatre grandes villes, alors qu’il y a encore quinze ou vingt ans, les groupes passaient dans plein de petites. Reading, c’est un très bon exemple. Il y a le festival, évidemment. Mais il y avait aussi beaucoup de salles de concerts, de petits endroits où tu pouvais facilement jouer. Aujourd’hui, il y a très peu de groupes qui passent dans cette ville. Ça ne vaut pas le coup financièrement.
Jusque-là, vous étiez sur le label londonien Tough Love, et vous êtes passés sur Full Time Hobby pour ce nouvel album. Pourquoi ce choix ?
C’est juste une évolution logique car Full Time Hobby est un label un peu plus gros, ils ont plusieurs employés. On reste en très bons termes avec Tough Love, on est proches des groupes qui sont à leur catalogue comme The Proper Ornaments, Toy, Cindy ou Peel Dream Magazine, avec lesquels on a beaucoup joué. Steven, qui s’en occupe, a un goût très sûr en matière de musique. Il écoute beaucoup de choses différentes et il a une super boutique à Londres, World of Echo, qui est aussi le nom d’un sous-label de Tough Love avec une ligne moins pop. Les sorties sont surtout des rééditions de disques obscurs et de la musique expérimentale, qu’il se fait un plaisir de passer dans le magasin. Parfois, ce sont même des choses qu’il a reçues et qui ne sont pas encore parues.
Concernant Full Time Hobby, qui comme Tough Love existe depuis une bonne vingtaine d’années, j’avais déjà travaillé pour eux comme producteur, avec Dana Gavanski. Ils ont un discours qu’on apprécie beaucoup, ils sont notamment à l’origine du mouvement Music Declares Emergency qui regroupe plein de labels et d’artistes et dont le but est d’éviter le gâchis écologique dans l’industrie de la musique. Ils font pas mal d’actions importantes dans ce cadre, et nous sommes totalement alignés avec leur vision. Ça se passe très bien avec eux – comme avec Tough Love ! – et on est très contents.
Dans une interview, tu évoquais vos concerts et tu parlais du travail que vous faisiez sur les éléments visuels, les lumières… Peux-tu nous en dire plus ?
On continue, on ajoute des choses progressivement, qu’on fait toujours nous-mêmes. Là, on a créé un petit processeur et développé un programme avec un ami du groupe, Andrew Reiner, qui synchronise les lumières avec la musique qu’on joue. C’est comme si on jouait les lumières en live, de façon aléatoire et très personnelle. Ce qui veut dire qu’on doit apporter nos propres éclairages, habiller la salle avec des toiles en fond de scène… On dit au technicien lumière de la salle d’en faire le moins possible, c’est nous qui nous occupons des projections. C’est impressionnant… enfin, je veux dire, c’est impressionnant le nombre de choses qu’on doit faire nous-mêmes (rires). Mais généralement le public apprécie beaucoup cette dimension visuelle de nos concerts.
Pour terminer, est-ce que vous vous voyez comme les continuateurs d’un esprit psychédélique, qui semble connaître un regain d’intérêt depuis quelques années ?
En tout cas au tout début, le groupe était plutôt catalogué psychédélique, du genre qui joue au Psych Fest, etc. C’est vrai que le rock psychédélique, ça nous a toujours beaucoup plu, c’est le genre d’ambiance que l’on recherchait tous quand on a commencé à écouter de la musique. Mais plus on évolue, plus on se rapproche d’un psychédélisme qui est plutôt celui qu’on trouve depuis toujours dans la techno, la musique électronique… Un mouvement qui a sans doute été plus important en Grande-Bretagne, avec les raves, qu’en France. On s’est rendu compte après coup qu’on poursuivait un peu ce chemin, en utilisant beaucoup moins de guitares qu’avant. Après, on reste un groupe plutôt trippy sans être purement psychédélique, même si c’est de toute façon un genre difficile à définir aujourd’hui.
Photo : Anya Broido.
Le groupe sera en concert à Paris (La Maroquinerie) le 18 octobre.
