Pour parvenir à ce quatrième album, Monolithe Noir – alias Antoine Messager Pasqualini – n’a pas emprunté une ligne droite. Celui qui était installé à Bruxelles (pendant neuf ans) est rentré chez lui, en Bretagne du côté de Brest, région qui l’a vu naître et où il est devenu père. Une suite de bouleversements, dans lesquels le musicien puise une musique finalement lumineuse, qui élargit son horizon au-delà du krautrock qu’il affectionnait. Plus riche que ses précédents essais, “La Foi gelée” est une réussite totale, avec des morceaux qui louvoient en permanence entre plusieurs aspirations mais forment à la fin un tableau d’une belle cohérence, riche du parcours du musicien qui a déjà plusieurs vies derrière lui. Chose remarquable, chaque écoute du disque amène son lot de découvertes, ici une ligne de basse, là une explosion sonique, quelques réminiscences pop ou quasi post-rock qui éclairent certains titres, preuve d’un niveau de songwriting remarquable. Disque fort, disque plein et habité, il méritait bien que l’on s’y penche, et qui de mieux que son auteur pour cela ? Antoine Messager Pasqualini revient en long format sur ces huit titres (les interludes “Gate One” et “Gate Two” ont été laissés de côté) et donne à voir le cheminement derrière chacun.
Long Bridge
J’aime bien de temps à autre me replonger dans les démos qui ont dessiné les titres qu’on retrouve sur le disque. Parfois ce sont plusieurs chansons qui ont muté et fusionné pour n’en faire qu’une, parfois je n’ai qu’une boucle, une texture, qui constituent quand même un matériau essentiel pour développer une chanson. Pour “Long Bridge”, tous les éléments étaient plus ou moins là dès les premiers enregistrements – parfois, dans les démos, même si les sources ne sont pas très propres il m’arrive quand même de les garder dans la version finale -, à commencer par le motif de basse qui donne ce côté circulaire au titre. La démo était juste beaucoup plus lente et donc, en quelque sorte, la tonalité, plus sombre. La chose qui m’a le plus fait suer c’est finalement le chant et le texte qui ont mis un temps fou à s’aligner avant de porter un sens qui me convienne.
Virgox
À la base, il n’y avait pas de basse sur toute l’intro de ce morceau. C’est en discutant avec Alexis qui a mixé l’album qu’on s’est dit que ce morceau ne devait pas rester purement ambient et s’ouvrir sur une écriture qui pourrait rappeler certaines parties de “Laughing Stock” de Talk Talk qui m’a beaucoup influencé ces dernières années. J’ai donc encore pris la basse pour donner forme à la chanson, lui donner une structure plus solide. Le titre parle de manière très abstraite de ce moment où ma compagne et moi essayions d’avoir un enfant, un moment d’attente et d’espoir.
Down in
Dans “Down in”, je prends le point de vue de notre chatte qui était tombée pas la fenêtre de notre appartement et était probablement partie se planquer dans les recoins du quartier. C’est en tout cas ce que j’imagine : une créature flippée qui se terre et entend ma voix au loin, tout en restant pétrifiée, immobile, incapable de sortir de sa cachette tant le monde du dehors la terrifie. Ça parle aussi de la manière dont on négocie avec la disparition d’un·e proche et en réaction à laquelle on est obligé de fabriquer des explications, construire des fictions pour l’accepter. Je crois que c’est un des titres qui m’a le plus fait plaisir à enregistrer parce qu’il est assez simple dans sa forme tout en permettant de se défouler en studio – crier, mettre un max de disto, d’écho, tout en gardant une forme de retenue.
Seek You
“Seek You”, c’est typiquement le genre de titre qui vampirise l’attention dans la confection d’un disque, parce qu’il y a plein de parties, beaucoup de dynamique et d’intentions de chant différentes, tantôt dans les graves, tantôt dans les aigus, tantôt fort, tantôt soufflé. Sur le moment, on s’obstine dans la direction voulue à la base, un espèce de labyrinthe sonore, on est dans l’engrenage et on se dit qu’on doit aller au bout. J’étais donc tour à tour convaincu et sceptique de la direction. J’ai tenu bon, mais si c’était à refaire…
Running Fast
“Running Fast” fait partie d’une collection de chansons sur lesquelles je travaillais juste après “Rin” (2022). Le titre existait même avant “Rin”, en fait. Je pensais travailler sur un vrai EP et finalement je me suis rendu compte que j’avais supprimé les sessions par erreur et il ne me restait donc que les mp3. J’aime encore bien cette première version de “Running Fast” dont le son est un peu plus rugueux, mais c’était une esthétique que je voulais laisser derrière moi pour “La Foi gelée” parce que je voulais plus de clarté dans l’écoute et plus de lumière dans le propos de manière générale ! Ça me fait penser à cette anecdote de Sonic Youth qui avait transporté les bandes magnétiques d’un album à l’arrière de leurs amplis ; les bandes avaient donc été démagnétisées et le groupe forcé de tout réenregistrer. Pour moi c’est toujours un bon indicateur du fait qu’on doit se remettre en mouvement et revoir sa copie.
Threat on Me
C’est un des derniers morceaux que j’ai fabriqué à Bruxelles, dans notre local souterrain. La base du morceau, c’est cette boîte à rythmes d’orgue Hammond enregistré acoustiquement. Je trouvais intéressant qu’on perde presque la signature rythmique tellement le tempo est bas. J’ai improvisé ce chant que j’ai modelé à l’extrême pour le rendre fantomatique. C’est la prise originale que j’ai gardée, d’ailleurs. Il y avait une vieille Squire qui traînait dans la cave, le sélecteur de micro fonctionnait super mal comme souvent sur les Stratocasters ; je l’ai détuné d’une manière dont je ne me souviens plus et j’ai laissé aller en me laissant porter par ce drone microtonal. Toute la partie finale du morceau a été écrite à Brest sur une Gretsch quart de caisse, ce qui lui donne pas mal cette couleur Do Make Say Think, groupe qui m’a porté pendant des années. Enfin c’est notre chatte qu’on entend ronronner et me chiquer la main juste avant la fin du morceau, que je voulais à la fois épique et compacte.
Flutter
Ce morceau, ce sont deux personnes qui l’ont inspiré : Rebecca, ma grande cousine sur laquelle j’ai réalisé un documentaire sonore, et mon amie Aurélie Brousse qui pratiquait la nage vers le large, du type « le plus loin possible », ce que je trouvais à la fois inspirant et effrayant. J’ai réuni plein de musicien·nes que j’affectionne pour l’enregistrement de ce morceau (Clara Levy, Raphaële Germser, Isabelle Sainte-Rose, Christophe Claeys, Billy Fuller, Aurélien Auchain, Yannick Dupont). À la base, c’était juste un basse/batterie avec ce jeu sur le cordier d’une basse VI, c’est aussi le seul morceau que Christophe Claeys (batteur de la dernière formation live) a joué à la batterie sur le disque et je dois dire que je suis toujours aussi admiratif de son toucher, de sa manière d’amener les breaks à des endroits inattendus. J’ai l’impression que ce morceau c’était une manière de dire au revoir à Bruxelles où j’ai vécu presque neuf ans. Partir, c’était à la fois libérateur et déchirant pour moi. Monolithe Noir doit beaucoup à cette ville et aux personnes que j’y ai côtoyées et aimées.
La Foi gelée
En décembre 2024 j’ai envoyé une musique à mon ami Fabrice Detry (Fabiola) avec comme titre « La Foi gelée » dans l’idée de lui faire écrire un texte. Ça s’est finalement transformé en duo. D’un morceau plutôt lourd et presque post-rock, on est arrivé quelque part entre Swans et les Beach Boys. Je n’avais aucun thème particulier en tête au moment d’envoyer la chanson à Fabrice. Lui s’est inspiré d’un roman, “Petites Choses” de Benoît Coquil, qui parle du Mexique, de psilocybes [champignons hallucinogènes], de la CIA et de la contre-culture et du capitalisme. Originellement, le morceau finissait d’une manière explosive. Avec l’approche de Fabrice, j’ai voulu inverser complètement la tendance et finir dans une espèce de bain méditatif un peu second degré et en même temps complètement sincère. Les sonnettes à vent qu’on entend à la fin du morceau viennent en fait de mon documentaire sonore “Rebecca”. Elles sont pour moi la manière de boucler un cycle d’une paire d’années à travailler en parallèle sur ce disque et ce documentaire sonore.
J’ai assez vite su que je voulais tourner un clip pour “La Foi gelée”, parce que le morceau est assez long et se déploie petit à petit. Deux semaines avant le tournage qui s’est étalé sur deux jours, j’ai pensé à expérimenter un format hybride, entre session live et clip. Je savais que je voulais faire ça avec des amis. Je connais Nico Peltier depuis presque vingt ans, il est monteur et a coréalisé un portrait halluciné de Matt Elliott, “What a Fuck Am I Doing on This Battlefield” et “L’Archipel des âmes en peine”, une plongée documentaire dans une ville minière issue du goulag, Vorkouta. C’était évident qu’on arriverait à se mettre d’accord sur une esthétique sobre, un noir et blanc tranché et tel ou tel plan ou mouvement de caméra. Victor Blanchard qui joue pour la première fois de sa vie un personnage de fiction est ingénieur du son (c’est donc lui qui prend réellement le son – même si ça n’est pas dans cette régie qu’on voit au début et qu’on a reconstituée pour le fun) et réalisateur de docus sonores. Enfin Arnaud Kermarrec et Thibaut Derrien constituent avec moi le nouveau trio Monolithe Noir. Pour la session, on a investi un ancien centre de formation à l’image dans les Monts d’Arrée, devenu entretemps un studio de prise de son. Il reste encore ces grands panneaux bricolés et tendus de tissu qu’on a pu utiliser pour habiller la grande salle de prise de son. Il y a encore dans ce lieu une ambiance un peu à l’ancienne qui donnerait envie d’y fumer, si je fumais encore. On a tourné la session en journée et la partie fictionnelle à partir du soir même. Concrètement, rien n’a été écrit ou/et scripté. J’avais repéré des lieux, Victor avait ramené pas mal d’accessoires, ensuite on a improvisé. L’idée était simple : un type est en quête d’une plante, il est harnaché de matériel de prise de son, la quête devient de plus en plus fébrile jusqu’à ce qu’il la trouve et tombe dans un état d’extase. Pour moi ça parle du fait qu’en tant qu’Occidentaux on est toujours en quête d’un ailleurs, physique et psychique, comme d’un moyen de fuite, d’évasion, et que dans notre naïveté on est complétement prêt à investir et exploiter des espaces et ceux qui les occupent à ces fins-là. On s’inscrit tout simplement dans la continuité du colonialisme.
“La Foi gelée” est sorti le 27 février dernier sur le label Humpty Dumpty.
Merci à Antoine Pasqualini pour ses réponses et à Adrien Durand.
