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Track by track – “Nous voyagerons dans la nuit” d’Hyperrêve

Depuis 2023, Hyperrêve nous envoie à intervalles réguliers des albums brefs mais d’une ambition indéniable. Samuel Lequette, en plus de ses talents d’auteur-compositeur et de chanteur, sait s’entourer. Son premier album rassemblait les voix de Verity Susman (Electrelane), Barbara Carlotti, l’actrice rohmérienne Amanda Langlet ou encore l’écrivain de science-fiction Alain Damasio tandis que sur le suivant, les guitares étaient confiées aux aventureux Yan Péchin, Lee Ranaldo et Marc Ribot. Pour le magnifique “Nous voyagerons dans la nuit”, sorti en février dernier chez Médiapop/Kuroneko, il a fait appel à la comédienne Laure Calamy et à l’Anglais francophile Bill Pritchard, avec qui il avait déjà collaboré – et qui vient par ailleurs de sortir “Haunted”, un album digne de ses plus belles réalisations des années 80 et 90. Profond et poétique mais jamais empesé, arrangé avec beaucoup de goût et de méticulosité, l’ensemble n’est pas sans rappeler Frédéric Lo et Daniel Darc (ensemble ou séparément). Séduits autant qu’intrigués, nous avons demandé à Samuel de nous en dire un peu plus sur ce nouveau disque.

Préambule

« Je suis un praticien du rêve. Mes chansons relient et défigurent des sensations, des impressions et des souvenirs. Elles répondent au désir de rendre compte avec simplicité d’expériences complexes et peu conscientes. Elles sont aussi des formes autonomes, séparées de moi, dont je ne maîtrise plus tout à fait la signification. Aussi donner l’origine ou le contexte d’écriture, de composition, de ces chansons, ne peut en rien résoudre pour moi l’énigme de leur apparition. C’est comme raconter un rêve au réveil et être confronté à l’incapacité de formuler l’étrangeté de ce que l’on a “réellement” vécu. Je procéderai donc par associations successives, par substitutions. »

Cette chanson est un duo avec Laure Calamy. J’ai vu presque tous les films dans lesquels Laure a joué. Elle incarne en tant que comédienne et en tant que personne une liberté grande, parce qu’elle déjoue les assignations de genre. Elle est à la fois authentique, drôle et profonde. Sa présence sur cette chanson, l’une des deux enregistrées avec elle, est un honneur.
Le titre de cette chanson est aussi celui d’un livre du poète André Frénaud, sans que j’aie souhaité cependant établir une référence.
Les paroles combinent des couplets très allusifs et des refrains marqués à l’inverse par l’absolu et l’irrévocable. La litanie des crises et des blessures alterne avec l’évidence de l’absence d’un arrière-monde et celle de la connaissance amoureuse.
J’aime le rire de Laure à la fin de l’enregistrement, qui semble avoir été capté par accident, comme s’il échappait à la maîtrise artistique et à ses illusions. 

C’est le titre éponyme de l’album. Le voyage nocturne renvoie certainement à une forme d’onirisme, j’ai beaucoup lu les surréalistes. 
C’est également une vision qui me hante. La catastrophe et l’exil. Des populations entières forcées de quitter leur maison, leur ville, leur campagne, leur quotidien, leur métier pour fuir les désastres et les violences de tous ordres. C’est le sort de millions de migrants dans le monde. Dans le nord de la France, où je vis, des femmes, des hommes et des enfants tentent chaque nuit, par centaines, de traverser la mer à bord de canots pneumatiques. 
J’ai enfin à l’esprit une photographie de Cartier-Bresson, “Dans un train”, prise en Roumanie en 1975, qui montre un homme et une femme enlacés, endormis sur la banquette d’un train de nuit.

Les réseaux renvoient ici à la fois aux réseaux sociaux, à l’immédiateté anxiogène qu’ils suscitent et qu’ils entretiennent, mais aussi aux nouvelles formes d’organisation – discrètes, furtives, transnationales – de communautés de pensée et de luttes radicales, révolutionnaires et universelles. Le passage du français à l’anglais permet cette relation, cette translation. J’ai écrit les paroles en français, Bill a écrit les paroles en anglais. Il existe trois versions de cette chanson : une version française, une version anglaise, et celle retenue sur l’album qui mêle les deux langues.

La musique de ce titre existait depuis longtemps, j’avais la mélodie et les principaux motifs mais je ne trouvais pas les premiers mots. Un jour, j’ai trouvé. Le sujet ? Aimer, est-ce devenir un autre ? Peut-on devenir cet autre et se découvrir soi-même ? Ce que cette chanson dit ne peut être dit autrement qu’en chanson.

L’être aimé reste toujours un autre. La relation amoureuse, même « fusionnelle », ne réduit jamais tout à fait le sentiment d’altérité. Le désir de connaître l’autre en reconnaissant sa différence est la dynamique de la dialectique amoureuse. Entre union et séparation, harmonie et conflit… C’est comme ça, « en général ». Et il y a une forme de folie à vouloir « découvrir » totalement les pensées – les voyages intérieurs – de celui ou celle que l’on aime.
Sur ce titre également, j’ai écrit les paroles en français, et Bill a écrit les paroles en anglais.

J’avais à l’esprit Pétrarque, la célébration de Laure, idéale, inaccessible, parfaite. L’amour impossible et souffrant. Plus Pétrarque l’aime et l’adore, plus il souffre. Évidemment Pétrarque, déjà, reprend les codes de l’amour courtois au Moyen Âge et joue avec ses propres conventions. Cette chanson, tout en maintenant une forme de sincérité mélancolique, ironise sur le sort (tragique) de la femme aimée, supposée recueillir les soupirs de l’amant éperdu. Le « false start » du piano presque jazz, puis le banjo haletant fonctionnent je crois assez bien en ce sens.

C’est à la fois l’amour comme force vitale absolue : l’aimée incarne la Vie elle-même, capable de transformer le monde en beauté et de consoler face au néant.
C’est aussi une manière de reconsidérer le prétendu dualisme entre humanité et nature, qui a conduit à une subordination du monde naturel et des femmes.
Cela dit avec les moyens dérisoires d’une chanson.

C’est le dernier titre de l’album, en duo à nouveau avec Laure Calamy, dont la voix parlée, très proche et sans effet, réapparaît ici pour ouvrir la voie à une remémoration de la vie des amants par les amants eux-mêmes, peut-être après leur mort.
Ce morceau ressemble à une marche, entre gravité et lumière, dont le roulement de caisse claire final se prête à plusieurs lectures : fanfare populaire, marche militaire ou cortège funèbre. J’aime particulièrement la présence du ukulélé – une idée de Bill et Scott [Ralph, qui a coréalisé l’album avec Bill Pritchard, NDLR] – qui apporte des sonorités cristallines et un allant inattendu.



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