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Disques

Bill Pritchard – Haunted

Quarante ans après ses débuts, l’Anglais francophile livre l’un de ses meilleurs albums, du niveau de ses plus belles réussites de la fin des années 80 et du début des années 90.

Notre première rencontre musicale avec Bill Pritchard en 1988 fut plus ou moins fortuite, sur un disque partagé avec Daniel Darc, “Parce que”. On y découvrait une adaptation en français de “Stephanie Says” de Lou Reed, ainsi qu’une reprise de “Parce que” de Charles Aznavour. Cet ensemble, à la fois familier et décalé, avait immédiatement retenu notre attention, nous donnant envie de nous attarder davantage sur le travail de l’Anglais. Un peu plus tard, son album “Jolie” (1991) s’imposa d’emblée comme un véritable chef-d’œuvre pop, un disque resté trop discret, et qui mériterait aujourd’hui une forme de réhabilitation. Bill Pritchard appartient à cette catégorie rare : celle des musiciens dont la présence tient autant de l’évidence que de l’effacement. Depuis ses débuts, il avance à pas mesurés, comme s’il refusait délibérément de se laisser saisir tout à fait. Après un ralentissement dans les années 90-2000, sa discographie a retrouvé depuis une douzaine d’années une certaine régularité (la plupart de ses disques sortant désormais sur le label allemand Tapete), mais l’homme semble se tenir à l’écart du business de la musique, au point que sa discrétion devient presque une forme d’esthétisme. 

C’est donc avec une immense joie que nous accueillons “Haunted”, le nouvel effort du plus francophile des Britanniques. Une fois de plus, la plume et la voix de Bill Pritchard enchantent. Son talent de mélodiste éclate autant sur les morceaux les plus enlevés, plutôt placés en début d’album, que sur d’autres plus dépouillés et mélancoliques. Les arrangements sont fins et variés, avec mention spéciale aux ponctuations de cuivres charmeuses sur “The Quarter” ou plus éclatants sur “Lillie”..

Observateur et poète de l’urbain, le chanteur vise juste dès le premier morceau, “Perpetual Tourist”, évoquant un sentiment d’errance moderne, presque universel, où chacun ne fait que traverser la vie sans s’ancrer. Mais aussi avec “Suburb of the World”, morceau à la fois ironique et satirique où il observe à la loupe la vie une banlieue somme toute ordinaire: la vôtre, la nôtre, la leur. Idem avec “The Quarter”, écrit en vers, qui évoque l’énergie foisonnante de la vie de quartier : “New music, passing bus, so complex without the fuss, twilight bars by the park, Lights up March after dark”. Pas très loin de l’univers de son compagnon de label Pete Astor.

Si Bill Pritchard semble s’accommoder du moment présent, il ne peut s’empêcher ici et là de jeter un œil dans le rétro. Sur le morceau titre de “Haunted”, le narrateur est obsédé par une rupture amoureuse qui le tourmente. Ou comment (sur)vivre avec une relation trépassée et continuer de la porter au quotidien. Nous retrouvons ce thème de la nostalgie avec “Curious Feeling”, joyeuse ballade, dans laquelle le Britannique fait référence à Billy Liar, personnage de roman (puis de film) qui, pour tuer l’ennui, trompe son entourage en s’imaginant une vie qui n’est pas la sienne. Vague à l’âme toujours avec “Intrigue and Wonder” : même si le monde et les gens changent, il faut garder sone âme d’enfant. “May you never grow up, may you never go under, Keep that look in your eye full of intrigue and wonder”.

Si les morceaux dans leur ensemble peuvent avoir différents niveaux de lecture, quelques-uns font davantage appel à notre libre interprétation. Par exemple “Sweet Melody”, au son délibérément poussiéreux, ou “Lillie”, et son romantisme dramatique. “Sunsets In Poland”, d’une brièveté qui rappelle ses premières chansons, crée une atmosphère quasi cinématographique, le paysage défilant devant nous au fur et à mesure… pour s’arrêter brusquement ! Symboliquement, le morceau retentit comme la fin d’un cycle. 

“Haunted” confirme que Bill Pritchard est un artiste singulier aux multiples talents, un observateur du genre humain, du quotidien au service de la poésie. Tout au long de l’album, l’Anglais nous sert une pop à la fois nostalgique et lumineuse. Nous y retrouvons toute la délicatesse, la sensibilité et la sincérité d’un artiste qui continue de tracer son chemin à l’écart des modes. 

Avec Vincent Arquillière.


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