Amoureux de la pop en chambre, unissez-vous (si c’est possible). Quelquefois, c’est compliqué et Joni île en a fait un disque, en ramassant ses lambeaux et ses instruments qui traînaient. Et c’est de la broderie-chirurgie maison.
No man is an island mais Joni, qui est une fille de Lille, oui. C’est donc un projet autarcique, de solitude pop moderne comme on s’en entiche régulièrement, et qui devient une vraie passion puisque depuis qu’on s’est mis “Jetlag” dans les oreilles en ce début d’année, on n’écoute plus que cela et c’est tant mieux. D’autant que c’est sorti en 2025 donc en dehors de toute pression éditoriale et des tops de fin d’année à boucler : “Jetlag”, c’est aussi le plaisir d’être à contretemps.
On pourrait presque tirer un théorème à la Archimède de la pop minimale qui serait : moins elle en fait, plus elle touche. Et c’est valable pour “La Fossette” de Dominique A comme pour les albums de Jean Bart, qui tant en durée courte qu’en matériel de fortune, visaient à l’épure et se sont gravés pour toujours dans nos petits cœurs de beurre.
Outre les claviers de “La Fossette” et la touche très minimale du corsaire de Genève (pas celui qui aimait fumer sur un baril de poudre), avec Joni île, on pense aussi à Agathe du groupe Regrets, pour son côté à la fois timide et assuré.
Après un “Météorage” (et désespoir) qui nous avait conquis en 2022 (avec un Château Fort impérissable et imprenable), ce “Jetlag”, bien loin de nous coller à terre, nous transporte avec son concentré de soupe à la grimace, d’amours déçues, d’attente, d’échecs, de souvenirs douloureux.
Joni Île transforme la mélancolie de son cœur grenadine en chansons gaies, tubes parfaits pour gambader, et se casser la gueule, sur les trottoirs gelés pleins de neige de ce début d’année (du moins à Stockholm). L’œuvre au noir pastel de Joni île va comme un gant fourré aux masses épaisses de blanc poudré.
Encore plus que sur « Météorage », Joni île semble avoir élagué sa musique et c’est presque pour le mieux. Un clavier qui vrombit sur Amour et quelques notes égrainées suffisent à irradier la répétition de la persistance amoureuse.
« Amour
quand tu me tiens
je préférerais que tu m’oublies
J’ai le cœur lourd entre les mains
qui ne sait plus
par où s’enfuir
Amour
dis-moi pourquoi
dans la vie il faut faire des choix
et ce moral
qui ne cesse de choir
quand pour un temps
je n’peux vous voir »
Plus loin, c’est l’irruption, façon combustion spontanée, d’une basse à la New Order qui fait le job sur Tout le monde me fait la gueule. Ou, dans Les Déserts d’autoroute, c’est Laurie Anderson option pop sur canapé, avec une batterie minimale parfaite qui nous lance dans de la motorik de chambre, du meilleur effet.
Tout y est parfait, juste, équilibré, avec cette voix qui va droit au cœur, sans concession, avec beaucoup de pudeur comme dans Cyanotype, lâcher prise de la noirceur du ressentiment dans un flot de paroles ininterrompu et chaloupé.
« Si tu le laisses
mon cœur bien sûr
j’peux rien en faire
il a trop de blessures
je t’avais dit
pourtant
que l’absence me fait peur
que je meurs
à me donner
à donner
autant »
Sommet de production du disque : Léopard, où comment enthousiasmer avec une maracas, une batterie qui déboule, doublée par une basse qui rappelle Olivier Marguerit alias O ou Thousand mais avec l’air de ne pas y toucher, de ne surtout pas alourdir le propos car ici c’est la discrétion qui prime, le détail qui fait mouche.
« Disparaître des radars
comme si c’était rien
j’attendrais j’attendrais
j’attendrais bien
Mais l’attente griffe de toute part
Sous le ciel, sous le ciel
léopard »
Enfin, Joni île touche au sublime sur Loin d’Ici (vidéo ici), petite cousine de “La Porte” (2023) de Charlène Darling, pop fine et délicate qui se construit peu à peu et nous porte à des sommets inattendus, avec trois bouts de ficelle musicale, où chaque touche, comme en peinture, est pesée et décisive.
Rendons grâce donc à Séverine Cagnac qui épaule l’autrice-compositrice Marion Plouviez.
« Je ferai ce que je peux
pour refermer la porte
et te laisser tranquille
loin de moi, loin de moi
si tu ne m’donnes aucun signe
pas facile
mais j’viendrai pas j’viendrai pas
je répète chaque fois
chaque fois je répète
Que tu n’as pas besoin de moi
Que tu n’as pas besoin de moi
je répète je répète chaque fois »
(ad lib)
On connaissait bien la rupture gueule de bois, voici la rupture « jetlag », celle qui laisse présent absent à soi-même après un voyage-révolution sans toucher terre.
Dans Bulldozer, Joni île chante (avec peut-être une allusion, l’air de rien, au Merchant of Venice) :
« Mes deux pieds sur les tiens,
vivre loin des requins
et sans mon téléphone
n’être qu’une once de personne.
Et être
dans un an peut-être
enfin un bulldozer.
Je ne suis moi-même
qu’en vos bras ouverts. »
Nos oreilles et nos bras le sont. Et on attend déjà le prochain album, dont un titre fabuleux nous est laissé en apéro depuis le 3 janvier dernier : Si je le croise (écoutable ici). La voix de Joni île est déjà, comme elle le chante si bien « une de mes nombreuses maisons », et une des plus douillettes.
Avec l’aide de Johanna D., bastion local.
“Jetlag” est sorti en numérique et en CD ultra-limité et déjà épuisé, hélas, le 14 février 2025.
