Ils le disent eux-mêmes : Pærish est une « anomalie » dans l’univers du rock d’ici. Un groupe anglophone, aux influences essentiellement américaines, mais bien français (parisien, pour aller vite), qui a dès ses premiers morceaux publiés suscité un engouement à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons. Pas de concerts dans les stades ni de disques vendus par palettes, bien sûr, mais des millions de streams, des tournées régulières à l’étranger et des premières parties prestigieuses. En France, le quartette très cinéphile a une solide fanbase, mais reste encore méconnu (y compris de l’auteur de ces lignes avant de rencontrer deux de ses membres).
Après plus de dix ans d’existence et trois albums, les choses seraient-elles sur le point de changer ? C’est en tout le cas le désir du groupe, qui effectue à la fois un recentrage et un pas de côté avec son EP (digital) “Acoustic Sessions – Live at l’ancienne abbaye Saint-Léger”. Recentrage car, comme le titre l’indique, ces quatre morceaux qui figuraient à l’origine sur le troisième album de Pærish sorti en 2023, “You’re in Both Dreams (and You’re Scared)”, ont été enregistrés – et filmés – en France, dans un lieu patrimonial de la ville de Soissons. Tout près de là où Mathias Court (chant, guitare), enfant du pays, les avait ébauchées – dans la maison familiale, pendant le confinement.
Et pas de côté car, comme le titre l’indique aussi, les chansons sont ici jouées façon MTV unplugged, finement réarrangées pour la circonstance. Dépouillées de leurs grosses guitares, enluminées d’instruments acoustiques, elles restent tout aussi accrocheuses mais dévoilent des nuances insoupçonnées, qui pourraient amener au groupe un nouveau public.
Nous avons discuté de toutes ces choses, et d’autres, avec Mathias et son tout aussi sympathique camarade Martin Dupraz (basse) – le groupe étant complété par Frederic Wah (guitare) et Loïc Fouquet (batterie).
Reconnus à l’étranger, encore émergents en France
(Mathias) « On n’est pas choqués quand des journalistes français nous disent qu’ils n’avaient jamais entendu parler de nous ! Déjà, on fait du rock en France, ce qui n’est pas forcément évident, et en anglais en plus. Du coup, on a, de façon assez naturelle, plus tourné ailleurs en Europe et même dans le monde que dans notre pays. Même si on a fait plein de dates à Paris pendant dix ans, on n’est pas forcément les plus populaires, les plus connus. Et c’est aussi pour ça qu’on est content de sortir cet EP, qui va sans doute nous exposer à un plus large public ici. »
(Martin) « C’est normal. On a toujours eu un peu le cul entre deux chaises, parce qu’on a un public qui est établi dans à peu près tous les pays du monde. Dans des villes comme Chicago, New York ou Los Angeles, des personnes connaissent bien nos chansons même si on ne joue pas dans des salles énormes. Donc en fait, on a une fanbase qui est assez “niche”, mais qui est répartie un peu partout. Ça fait des années qu’on essaie de mettre l’accent sur la France et de plus y jouer, mais pour beaucoup de gens, on en est encore au stade de la découverte. »
L’affiliation à une scène rock française ?
(Martin) « On peut dire qu’on fait partie d’une scène française au sens très large parce qu’il y a plein de monde avec qui on s’entend assez bien, beaucoup de groupes avec qui on est copains, avec qui on tourne, avec qui on a joué, partagé des moments sympas. Après, nous, ça fait dix ans qu’on existe, et cette scène a quand même beaucoup changé depuis nos débuts. L’avantage de ne pas être rattaché trop précisément à un genre, c’est qu’on peut se produire devant des publics assez différents. Par exemple, il y a un an, on a ouvert pour LANDMVRKS [prononcé « landmarks », NDLR], un groupe de metalcore marseillais, à l’Olympia. Ce sont eux qui nous ont invités, ce qui était hyper cool. Et en même temps, tu as aussi des groupes plus jeunes qui nous citent comme référence. C’est assez agréable d’être reconnus dans des scènes assez différentes, vu qu’on n’est ni hardcore, ni metal, ni punk. »
(Mathias) « Pærish a toujours été vu comme une anomalie. Dès notre premier album, on a eu accès à plein de tournées européennes qui nous ont très rapidement amenés à une sorte d’eldorado pour un groupe de rock français. On a joué au Royaume-Uni, nos morceaux étaient beaucoup streamés outre-Atlantique… On s’est mis à tourner en Europe avec Silversun Pickups [groupe californien] ou Sum 41 [groupe canadien] et on a été tout de suite acceptés par le public. On s’est vite habitués à avoir des fans anglais ou allemands. Et puis, parce qu’on recevait des messages de là-bas, on savait que les Etats-Unis nous attendaient, et on y a tourné plusieurs fois. Donc oui, on est un peu à part parce qu’on a déjà gravi ces échelons-là à l’international, alors que certains groupes français qui sont bien établis en France commencent juste à le faire ou en rêvent encore. Nous, on l’a fait au tout début, et maintenant on veut dire à la France qu’on a vraiment envie d’y jouer. On habite en France depuis toujours, on n’a jamais vécu à l’étranger. Mais il y a encore des gens qui croient qu’on n’est pas français ! C’est plutôt amusant mais ça peut aussi être un frein. »
Le passage à l’acoustique
(Mathias) « On a vraiment grandi avec les live unplugged de MTV, comme pas mal de gens de notre génération. Beaucoup de ces groupes de Seattle, Nirvana, Alice In Chains, Pearl Jam… faisaient du grunge et avaient un son très puissant, ils enregistraient des albums vraiment très électriques, très agressifs. Et en débranchant les guitares, en transformant leurs chansons, ils ont prouvé à tout le monde la richesse de leur écriture. Certains de leurs titres me plaisent d’ailleurs plus en acoustique, notamment ceux d’Alice In Chains qui est un groupe que j’adore. En fait, eux et Nirvana, je les ai peut-être même découverts par leur live unplugged.
On a donc voulu faire pareil, s’offrir ce plaisir. Rapport au budget, on a dû se limiter à quatre chansons vu qu’il y avait quand même un enregistrement audio et vidéo, ça revenait assez cher. Mais on avait vraiment à cœur de montrer la richesse de l’écriture derrière les murs de disto et de fuzz, en se disant qu’il y avait un public pour ça. On a une production très américaine vu qu’on enregistre à Philadelphie chez Will Yi qui travaille avec Turnstile, entre autres. On est fiers d’avoir ce son puissant, mais on veut montrer aussi que ce n’est pas un cache-misère. Des gens dans mon entourage me disent d’ailleurs qu’ils préfèrent les versions acoustiques. Même des potes qui, jusque-là, n’avaient pas trop osé me dire que Paerish n’était pas vraiment leur tasse de thé, adorent la version de “Still There”, ils l’écoutent tous les jours… Je trouve ça touchant parce que ça reste la même chanson, faite par les mêmes personnes. »
Le calme avant (de nouveau) la tempête ?
(Martin) « Ce qui est marrant, c’est que cette évolution vers une musique moins électrique n’est pas liée à des choses qu’on aurait découvertes récemment, mais plutôt à ce qu’on écoutait avant. Comme disait Mathias, on a grandi avec l’acoustique. On est très fans des Pixies, qui avaient sorti une version “UK Surf” de “Here Comes Your Man” [beaucoup moins électrique que celle d’origine, NDLR]. On a fait un peu pareil avec notre chanson “Still There”. Donc, c’est plus un retour à nos racines pures que de nouvelles influences. Mais si ces versions rencontrent un bon accueil et qu’on nous encourage à faire un album studio ou live complet avec une instrumentation acoustique, on sera ravis de le faire. Cela pourrait attirer de nouveaux auditeurs qui apprécieraient moins nos chansons plus “rentre-dedans”. Pour nous, a priori, ça reste quand même une parenthèse, d’autant qu’on a enregistré un album, qui sortira dans quelques mois, assez énervé, assez rock, avec des murs de guitares. On ne voudrait pas que ces deux aspects du groupe se télescopent. »
(Mathias) « Oui, c’est une chouette petite parenthèse et une façon de boucler la boucle de notre dernier album, “You’re in Both Dreams (and You’re Scared)” sorti en 2023, dont on a adoré jouer les chansons en live. On sort ces versions-là alors qu’on attend les mix de l’album suivant, c’est un bon enchaînement je trouve. »

Un lieu qui en impose et qui s’imposait
(Mathias) « Nous avons enregistré dans l’ancienne abbaye Saint-Léger à Soissons (Aisne). C’est ma ville natale. La base des chansons qui sont sur le EP, et dont les versions originales figurent sur notre dernier album, a d’ailleurs été écrite là-bas pendant le Covid, dans une maison qui se trouve juste à côté de l’abbaye. J’ai fait un tour de Soissons et c’était vraiment le lieu qui me plaisait le plus, et puis c’était un rêve de gosse d’y jouer et d’y tourner. Cette abbaye est désacralisée, c’est juste un musée, il n’y avait donc pas de problème pour s’y installer. L’acoustique est folle !
C’était aussi une façon de mettre en avant le fait que nous sommes français alors que, comme on le disait, beaucoup de gens ne savent pas trop d’où on vient. Bon, c’est sûr que ça peut surprendre notre fanbase américaine notamment, et des gens d’un peu partout dans le monde, mais ça me tenait à cœur et j’aimais bien l’idée de jouer ces chansons à quelques mètres de là où elles sont nées. Et puis ça me faisait plaisir de mettre en valeur ce lieu magnifique et ma ville natale, qui a été beaucoup moins filmée et photographiée que Paris. Soissons a une beauté et une étrangeté qu’on ne voit pas assez. Depuis les débuts du groupe, on a même un studio de répète là-bas, dans la cave de la maison de mes parents, avec un plafond en ogive comme dans l’abbaye, justement.
Je vis à Paris, mais j’ai écrit beaucoup de chansons à Soissons. Y retourner, c’était là encore une façon de boucler la boucle. J’étais très fier de faire rentrer mes potes, les musiciens et les ingés son dans un tel lieu. La mairie nous a mis l’abbaye à disposition gratuitement, parce que la municipalité considérait qu’on allait mettre la ville en avant et savait qu’on serait respectueux. »
(Martin) « On serait évidemment ravis de jouer devant un public dans ce lieu, ou dans un autre du même genre. Gamin, j’étais fasciné par le live à Pompéi de Pink Floyd. Je me disais : “C’est possible de faire ça ?” Plus tard, on a tous assisté à des concerts dans des lieux un peu inhabituels, en trouvant ça très cool, en rêvant de pouvoir faire la même chose. »
(Mathias) « C’est sûr que si on nous proposait tous les deux ou trois ans de jouer nos morceaux en acoustique, on accepterait avec joie. D’autant que là, on s’est concentré sur des extraits du dernier album, mais on pourrait très bien appliquer ce traitement au reste de notre discographie, en retravaillant les morceaux. On a trois albums dont certains ont été plus joués en live que d’autres, certains plus aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni… Il y a des chansons du premier album que je rejoue régulièrement dans ma chambre sur une guitare folk, je sais que ça rendrait bien. D’ailleurs j’écris souvent les morceaux sur une guitare acoustique. »
Des instruments inhabituels
(Martin) « Sur le premier morceau, “Houses of American Style”, on croit entendre de la mandoline, mais c’est en fait un bouzouki irlandais – et non grec. Pour enrichir nos compositions, nous nous sommes entourés de deux très bons multi-instrumentistes, Simon Meuret et Emile Cooper-Leplay, on leur a expliqué un peu les envies qu’on avait en matière de sonorités, et eux sont arrivés avec des instruments inattendus : deux flûtes (une traversière et une en sol), un saxophone, un ukulélé… A la première répète avec eux, sur cette chanson, Emile a joué au bouzouki le lead de guitare de la version originale et on a tous trouvé ça incroyable. On voulait éviter d’avoir quelque chose de trop classique, violon-violoncelle, et c’était parfait. Je ne pense pas que beaucoup de groupes aient enregistré un live acoustique avec un bouzouki ! »
Un groupe très cinéphile et visuel
(Mathias) « On voulait aussi avoir une réalisation de grande qualité, que ça ait de la gueule à tous les niveaux. C’est Martin qui s’est occupé de toute l’esthétique car c’est son métier. On a tourné avec du matériel de cinéma, et on a déjà eu de très bons retours sur l’ensemble, la musique mais aussi l’image, donc. Pærish s’est formé alors qu’on était étudiants dans une école de cinéma, plusieurs d’entre nous travaillent dans ce domaine en dehors du groupe et on prête une grande attention à l’image à tous les niveaux : les visuels, les clips, même nos publications sur Instagram. On ne veut pas faire les choses à l’arrache. »
(Martin) « On a toujours une caméra avec nous. On a fait une tournée en Italie en novembre, j’avais apporté une Super-8 pour tourner de courtes séquences qu’on a ensuite postées sur les réseaux sociaux. On aime beaucoup le cachet de l’image. Idem pour le live. On avait fait une release party au Badaboum en mettant un peu partout des télés qui passaient des extraits de films. On en a aussi samplé pour nos morceaux. On est un groupe cinéphile à fond, on n’arrête pas de parler de films entre nous. »
(Mathias) « Il y a beaucoup de références au cinéma plus ou moins cachées dans nos chansons, nos clips. Le titre du troisième album, “You’re in Both Dreams (and You’re Scared)”, c’est un emprunt à David Lynch. »
Face aux nouvelles technologies et pratiques
(Martin) « Un morceau de notre premier album a fait des millions de streams sur Spotify il y a une dizaine d’années et ça a tout débloqué pour nous. On ne peut pas trop cracher dessus même si je comprends évidemment les critiques de ce système. On essaie de suivre tout ça. Ce qui est compliqué, c’est qu’il y a beaucoup de choses à faire. Il faut être sur TikTok, sur Insta, sur Facebook, sur X, poster des vidéos… C’est compliqué même si on a quelques personnes pour nous assister. Parfois, on se dit : “Ah, putain, on n’a rien posté depuis trois jours !” Et puis, pour nous qui avons tous 35-40 ans, ce n’est pas évident de comprendre les codes et le fonctionnement de TikTok, par exemple. Ce n’est pas le même algorithme que pour Insta, tout ça… C’est un boulot à part entière. Aujourd’hui, être musicien, c’est plus que faire simplement de la musique.
(Mathias) Il faut créer des “contenus”, ce mot un peu diabolique… Quand tu es musicien aujourd’hui, tu as l’impression que 20 %, ça va être ta musique, et 80 %, une imagerie que tu dois créer. Ta marque, en fait. C’est à la fois très impressionnant, effrayant et assez émouvant. Tu vois des jeunes de 20 ans et qui ont parfaitement assimilé ces trucs-là, qui baignent complètement dedans. Nous, on est d’une génération de l’analogique, pré-internet.
Maintenant, tout doit absolument être filmé, documenté, mais on a passé l’âge de montrer à nos fans tout ce qu’on fait en tournée, ce qu’on mange… Ce n’est pas intéressant. Il faut donc trouver un juste milieu et proposer des images belles, d’une qualité cinématographique, ce qu’on arrive à faire notamment grâce à Martin. On ne veut pas être ces quadras gênants qui essaient de s’adresser aux jeunes en utilisant leur langage. Il faut s’écouter. La règle d’or, c’est : dès que tu sens que c’est un peu forcé, ne le poste pas, garde-le pour toi.
(Martin) « Ça rejoint aussi la façon de consommer la musique. On est encore attaché au format album, quand un disque sort on aime bien l’avoir en vinyle et l’écouter du début à la fin. Avec le groupe, on prête beaucoup d’attention au séquençage de nos albums. Heureusement, ça revient un petit peu. J’ai des neveux qui écoutent des albums entiers, qui achètent des vinyles.
Le problème, ce n’est pas tant le streaming que l’algorithme, il ne faut pas le laisser tout décider pour toi. »
