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Disques

MEMORIALS – All Clouds Bring Not Rain

« All Clouds Bring Not Rain ». Littéralement, Tous les nuages n’apportent pas la pluie. Ou plus simplement, nous ne nous fions pas aux apparences. Cette formule issue de la sagesse populaire élisabéthaine rappelle une évidence intemporelle : les signes les plus menaçants ne débouchent pas toujours sur des conséquences réelles. L’expression peut avoir une double lecture. Négative et/ou positive. C’est dans cet héritage de prudence et d’ambiguïté que s’inscrit l’album du même nom.
MEMORIALS est un projet musical relativement récent, formé par deux artistes bien connus de la scène rock britannique, à savoir Verity Susman, ex-chanteuse et multi-instrumentiste du quatuor Electrelane, et Matthew Simms, guitariste depuis plus de quinze ans de Wire. Autant dire que nous avons ici du très lourd. MEMORIALS est né d’un terrain d’expérimentation d’abord dédié aux musiques de films (“Tramps!”, “Women Against The Bomb”), travaillant sous la contrainte d’accompagner des images avant de décider de faire de ce nom un espace plus libre, dédié cette fois à leurs propres albums.
Le duo indiquait dans une interview que leur méthode de travail reste profondément collaborative : les morceaux naissent d’une idée musicale première, autour de laquelle viennent se greffer textes et arrangements, dans un processus très ouvert où la musique guide l’ensemble. Loin d’une écriture conceptuelle figée, ils revendiquent une approche intuitive, presque empirique, où les directions peuvent changer au fil des séances en studio. Les deux multi-instrumentistes déploient ainsi guitare, claviers et batterie pour façonner un univers singulier et captivant, à la croisée de l’art-rock mélodique et d’une pop psychédélique, où se mêlent boucles hypnotiques et explorations plus expérimentales.

“Life Could Be a Cloud” ouvre l’album et dégage une très grande douceur, donnant une sensation de flottement, presque d’apesanteur. Au fur et à mesure, une dérive lente s’installe, où le ciel devient autant un refuge qu’un piège. Le titre nous invite à un moment de perception fragmentée, songeur, quasi cosmique, avant un finale triomphal et extatique. On retrouve ce sentiment de contemplation, de dérive temporel sur le lumineux “Watching the Moon”, qui suit. Avec son rythme galopant, le morceau avance comme une observation suspendue du réel : “The thinness of time stretched out on the edges of life”.
Sur “Cut Glass Hammer”, littéralement « Marteau en verre taillé », le réel est trompeur, instable : “Nothing is exactly as it feels”. Le texte est en tension permanente, musicalement, le titre est tranchant, hypnotique et d’une grande nervosité. Au-delà du tangible, l’album est traversé par des thèmes d’errance et de dérive, nourris par de nombreuses images issues de l’univers maritime. À cet égard, “I Can’t See a Rainbow” se distingue par sa profonde mélancolie, portée aussi bien par le chant que par les textures musicales. La mer
y devient la métaphore d’un amour abyssal, à la fois refuge et source d’égarement. Il en est de même avec
“In the Weeds”, qui peut nous rappeler les premiers albums de Tame Impala. La mer devient un lieu
d’isolement : “The storms came over suddenly/I dropped my anchor down/To wait among the tightening reeds/I am so lonesome now”.

Si le duo nous semble parfois pessimiste, il faut gratter un peu et lire entre les lignes, à l’instar de “Mediocre Demon”, qui malgré ses images de désastres, de désintégration, et une musique désarticulée qui accentue cette sensation, dégage quelque chose d’étonnamment optimiste. Tout comme “Bell Miner” avec la batterie qui rythme une pulsation continue, quasi incantatoire. Un lueur d’espoir continue de briller à travers l’obscurité des nuages. MEMORIALS conclut l’album en invoquant le sacré mais un sacré diffus, poétique et cosmique sur “Holy Invisible”, qui s’achève dans un tohu-bohu contrôlé.  

À travers ses textes fragmentés et mouvants, l’album de MEMORIALS dessine un monde en perpétuelle instabilité, où le temps, le langage et les repères se dérobent sans cesse, mais où subsistent malgré tout des lignes de fuite – le mouvement, la mémoire et la persistance fragile du lien à l’autre. Musicalement, MEMORIALS façonne une pop expérimentale libre et cinématographique, où se croisent folk, dub, krautrock et spiritual jazz. Le duo transforme ses influences en un langage singulier, à la fois mélodique et aventureux, entre pulsation organique et dérive psychédélique. Gardez bien en tête cette maxime : « All Clouds Bring Not Rain » !


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