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Livres

“Je resterai inconnu (Paddy McAloon – Prefab Sprout)” de François Gorin

« Qui peut dire d’où vient une chanson ? » C’est par cette question que s’ouvre “Je resterai inconnu”, nouveau livre de François Gorin placé d’emblée sous le signe du mystère de la création. Les ouvrages francophones consacrés à Prefab Sprout et à son leader Paddy McAloon n’étant pas légion, cette parution constitue en soi un petit événement. Sa forme hybride, écartelée entre biographie et récit à la première personne, peut d’abord déconcerter. Mais sur la longueur, cet entre-deux lui confère précisément une justesse de ton assez remarquable.

Journaliste à “Rock & Folk” puis à “Télérama”, François Gorin a très tôt suivi ce groupe originaire du comté de Durham, près de Newcastle, tissant avec lui une relation forte et jamais démentie. Un soir de concert à Paris en 1985, McAloon réserve une surprise à l’auteur du livre, qui l’a interviewé la veille, lui souhaitant en public un joyeux anniversaire. « Je vous garantis que ça fait bizarre », témoigne aujourd’hui ce dernier – et on veut bien le croire.
De « Swoon » (1984) à « Crimson/Red » (2013), Gorin passe toute l’œuvre en revue avec un dosage presque parfait de sensibilité, d’érudition et d’humour. Chemin faisant, il dévoile par petites touches l’impact que cette musique a eu sur sa vie lors de sa découverte. L’histoire singulière, parfois douloureuse, de ce groupe et de ce grand songwriter qu’est McAloon méritait d’être racontée : il est heureux que ce soit chose faite et de façon si personnelle. Qui plus est, le livre regorge de réflexions stimulantes sur l’art d’écrire une chanson et l’évolution de la scène musicale depuis 45 ans.

Un regret, toutefois : que l’auteur ait semble-t-il conservé si peu de traces de ses trois entretiens avec le maître. On pourrait aussi trouver à redire sur certains jugements. Si la réhabilitation du mésestimé “Andromeda Heights” (1997) paraît judicieuse, l’album “From Langley Park to Memphis” (1988) vaut à notre sens mieux que ce qui en est dit ici. Le groupe était alors à son apogée commerciale, sa musique s’apparentant à un idéal de pop raffinée et suave, certes lustrée jusqu’à l’excès mais d’un charme et d’une vigueur incomparables. Pour Gorin, ce passage sous le feu des projecteurs semblait presque trahir l’étrangeté poétique des chansons fiévreuses de “Swoon” (1984).
Au croisement de ces deux styles, l’album “Steve McQueen” (1985) apparaît toujours à juste titre comme un chef-d’œuvre, magnifié par le travail d’orfèvre du producteur Thomas Dolby. À sa réédition en 2007, il fut accompagné d’un disque bonus sur lequel Paddy McAloon reprenait seul et en acoustique huit de ses onze chansons, dont les immortels “When Love Breaks Down” et “Goodbye Lucille #1”. Cette relecture intimiste fut une véritable révélation pour Gorin. Les pages qu’il y consacre comptent sans doute parmi les plus émouvantes du livre : « Il n’y avait trace de nostalgie ni dans le geste de Paddy McAloon renouant avec un répertoire chéri par beaucoup – lui compris sans doute – ni dans l’écoute d’un adepte déjà conquis, redécouvrant ses sensations à travers une brume acoustique où tout finissait par se détacher avec une netteté troublante. Il y avait un partage intime, et bouleversant deux fois plutôt qu’une, du temps passé depuis. C’était beau à en pleurer. »

Longtemps composé des frères McAloon (Paddy et Martin), de la chanteuse et instrumentiste Wendy Smith et du batteur Neil Conti, Prefab Sprout est devenu au fil du temps le véhicule artistique du seul Paddy McAloon. Le crooner aux airs de jeune premier est désormais un gentilhomme à la santé fragile, arborant une longue barbe blanche et vivant reclus, dont les derniers faits d’armes discographiques remontent à 2013. Hasard ou pas, on annonce en août prochain la parution en Grande-Bretagne d’un autre ouvrage (“Truly Gifted Kids”, par Nige Tassell) consacré à ce groupe et à celui que Gorin surnomme drôlement le « vicomte de Durham ». De quoi faire sortir celui-ci de sa tanière ? Il n’est pas interdit de rêver. En attendant, on ne peut que recommander la lecture de ce livre à la fois subtil et ardent, introduction idéale à une œuvre essentielle.

François Gorin, “Je resterai inconnu (Paddy McAloon – Prefab Sprout)”, éd. Le Boulon, 224 p., 22 €.

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