Avec sa 34e édition été, la Route du rock a connu sa meilleure fréquentation depuis douze ans, rassemblant environ 30 000 spectateurs sous un soleil qui ne tapait pas trop (il y a encore quelques années de cela, on ne l’aurait sans doute même pas précisé…). Complet depuis des mois, le samedi a vu le sacre de Fontaines D.C., parti pour jouer désormais dans les stades et les arénas. Si on ne peut que se réjouir de ce succès, aussi bien pour le groupe que pour les organisateurs – on se souvient de certaines années où le public du Fort de Saint-Père était nettement clairsemé –, une telle foule rendait le site difficilement praticable à partir d’une certaine heure. Les programmateurs visant deux soirées sold out l’an prochain, il faudra sans doute repenser l’organisation et les flux, à défaut de pouvoir pousser les vieux murs de Vauban. Peut-être en exploitant davantage les douves, où avait été aménagé un espace détente (avec bar, stand de galettes saucisse, merch, disquaire…) plutôt agréable ? Pour ce qui est de la musique, en tout cas, la programmation de cette année restera sans doute comme l’une des plus consistantes de l’histoire du festival, avec des groupes et artistes contents de venir ou revenir en terres malouines, appréciant la cohérence des plateaux et l’esprit de camaraderie qui règne ici. Compte rendu en mots et en photos.
Jeudi 13 août
Si le festival a officiellement démarré le mercredi soir à la Nouvelle Vague avec les concerts d’Elias Rønnenfelt, Just Mustard et Gurriers (précédés par l’éclipse), il commence pour nous le jeudi à 18h30 au fort de Saint-Père avec les trois jeunes Américaines de Horsegirl. Avec deux albums remarqués à leur actif, elles auraient pu prétendre à un passage un peu plus tardif, mais ce créneau moins exposé est sans doute ce qui convient le mieux à ces musiciennes plutôt réservées, voire timides. Pas de grands échanges avec le public, donc, mais des chansons toujours aussi accrocheuses même quand on les entend pour la première fois – pas vraiment du genre à se reposer sur ses acquis, le groupe joue plusieurs inédits et un seul titre du premier album –, et quelques idées originales : la basse remplacée par une guitare baryton, une guitare ceinte d’une écharpe sur un morceau, ou l’usage de gaffer pour maintenir une touche de clavier enfoncée et créer ainsi une sorte de drone. Bon esprit DIY !




C’est leur productrice Cate Le Bon qui leur succède sur la grande scène, dans une formule nettement moins minimaliste. Cinq musiciens l’accompagnent (tous en blanc ou beige), avec claviers, saxo et basse au son bien rond. Si les influences des années 80 sont perceptibles dans son set centré sur son dernier album “Michelangelo Dying”, la Galloise globe-trotteuse et érudite (la preuve ici) en explore plutôt le versant arty chic. Le rendu est un peu froid mais les chansons, toutes très inspirées, sont impeccablement exécutées. La quadragénaire quittera d’ailleurs la scène en laissant son groupe terminer sans elle “I Know What’s Nice”, avec notamment un magnifique solo de piano à la Bruce Hornsby. Sinon, on aurait bien aimé voir ses yeux à un moment, mais la position du soleil face à la scène rendait sans doute indispensable l’usage de lunettes appropriées.




Un petit changement de plateau puis c’est Neil Hannon et ses complices qui prennent possession de la scène – tous en noir, eux. Bien que The Divine Comedy ait beaucoup tourné en France dès ses débuts, ce n’est que la troisième fois que le groupe se produit au festival, la dernière remontant à 2002. Il avait alors fait un temps épouvantable (même pour un Irlandais), alors que cette année personne ne se souvient de la dernière fois qu’il a vu de la pluie. Evidemment, même avec un créneau plutôt généreux d’1h20, chacun sait qu’il n’entendra pas toutes ses chansons préférées. Si “Something for the Weekend”, absent des setlists des deux dates à Pleyel, fait un joli retour en ouverture, on n’aura droit ni à “In the Indie Disco”, ni à un extrait de “Liberation”, ni, plus étonnant, à “Our Mutual Friend” qui est généralement l’un des moments forts de ses concerts mais qu’il s’est peut-être un peu lassé de jouer (dans tous les sens du terme). En revanche, l’hilarant “hydration break” lors duquel Neil sert cocktails et autres boissons à ses musiciens ne sera pas oublié, les bons mots non plus, et son guitariste, l’excellent Tosh Flood, trouvera le temps de jouer l’intro de quelques tubes (signés Led Zep et The Jam, de mémoire). Les titres plutôt graves – et magnifiques – du dernier album sont placés dans la deuxième moitié du set pour ne pas plomber l’ambiance, et le tout se termine dans la joie avec, comme d’habitude, le très entraînant “Tonight We Fly”.






Le concert du duo féminin et scandinave Smerz (augmenté d’une section rythmique) aura pas mal divisé. Ayant décidé que c’était le bon moment pour une pause empanadas, on n’en aura pas vu ni entendu beaucoup. Ce peu n’était somme toute pas désagréable, mais on comprend que sur la longueur, le côté poseur ou « pub pour shampooing » de l’affaire – l’une des deux chanteuses arrive sur scène avec son sac à main, l’autre a les cheveux dans le vent (d’un ventilateur) – ait pu en fatiguer certains.


On aurait sans doute davantage apprécié le concert de Darkside confortablement allongé que debout, comme quand on écoutait un vieux Pink Floyd au casque dans son lit. La formule du trio fonctionne cependant très bien, mélange parfaitement maîtrisé de guitare, percussions et machines, le très cultivé Nicolas Jaar donnant aussi de la voix par moments (par ailleurs il parle bien notre langue, sa mère étant française). Même s’il est difficile de s’y retrouver sans être familier des compositions, l’alternance de moments planants et d’autres plus rythmés – sans être vraiment dansants – et la diversité des ambiances maintiennent l’intérêt tout du long.



Représentant d’un post-punk anglais sombre apprécié par les programmateurs de la Route du rock, Ditz (qui en fait se réclame plus d’un certain noise rock américain) était déjà venu il y a quatre ans, à l’époque de son premier album, puis revenu pour la Route hiver l’an dernier. Autant dire que le quintette de Brighton, qui adore jouer en Bretagne, est ici comme chez lui. En vêtements féminins comme à son habitude, le chanteur Cal Francis descend d’ailleurs dans le public dès le morceau d’ouverture, “Taxi Man”, lançant le premier concert défouloir de cette édition. Un peu épuisant à la longue mais indéniablement puissant, avec en bonus une reprise de “Fuck the Pain Away” de Peaches…


… qui terminait la soirée sur la grande scène, et qui elle-même joua bien sûr ce petit tube. Pas sûr qu’on puisse vraiment parler de concert puisqu’il n’y avait aucun musicien sur scène, mais ce moment au-delà du bon et du mauvais goût fut en tout cas le plus fou du festival : succession de tenues plus délirantes et provoquantes les unes que les autres, structure gonflable difficilement descriptible, chorégraphies suggestives avec deux danseurs/danseuses en transition, slogans sans équivoque (“Trans Rights Now” sur un body)… Sans oublier une traversée portée par le public jusqu’en bas de la tour régie… où elle poursuit son show face à la grande scène ! Certes, musicalement ça ne va pas toujours très loin même si on aura pu apprécier ses talents vocaux sur quelques passages chantés, dont son karaoké final sur “People” version Barbra Streisand.





Vendredi 14 août
On attendait beaucoup de Bibi Club l’après-midi sur la plage de Bon-Secours et on n’aura pas été déçu, même si cela nous aura obligé à partir au milieu de la conférence “Power trio & duo” de Christophe Brault. On ne sait pas si les Québécois Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque forment un « power duo », le genre de qualificatif qu’on appliquerait plutôt aux White Stripes ou aux Black Keys, mais il se dégage en tout cas une grande intensité de leur musique assez inclassable, faite pourtant de peu de chose. Debout ou allongé dans des chaises longues, le public apprécie et les deux musiciens semblent ravis de jouer face à la mer.




Au Fort, c’est Alice Costelloe qui ouvre la soirée sur la petite scène. Après avoir sorti trois albums dans les années 2010 avec le duo shoegaze Big Deal, la Londonienne – qui, selon Discogs, est l’arrière-arrière-petite-fille de Sigmund Freud ! – évolue désormais en solo, accompagnée sur scène par deux musiciens. Modeste, elle s’excuserait presque de jouer des morceaux calmes et mélancoliques de son premier album dans un festival rock, mais c’est bien sur les ballades, où elle troque la basse pour le Mellotron, que ses talents de mélodiste et de chanteuse sont les plus éclatants. Une artiste à suivre de très près.



Changement d’ambiance avec Dry Cleaning, dont on commence à bien connaître la formule : parlé-chanté désincarné sur riffs rugueux qui tournent en boucle. Celle-ci a toutefois un peu évolué au fil des ans, et la présence d’un musicien additionnel, généralement aux claviers, permet d’enrichir le son. La setlist qui pioche dans tous leurs disques, y compris les EP des débuts, montre le chemin ascendant parcouru en sept ans tout en affichant une grande cohérence. Derrière ses lunettes de soleil et ses vêtements oversize, Florence Shaw reste imperturbable alors qu’à ses côtés, le guitariste sévèrement tatoué Tom Dowse (qui remerciera leur tourneur français) et le bassiste Lewis Maynard se donnent à fond. Intrigué par le T-shirt “A Year Without Summer” de la frontwoman, porteur d’un message a priori très ironique, on découvrira après quelques recherches qu’il fait partie du merchandising du spectacle du même nom de la chorégraphe autrichienne radicale Florentina Holzinger. A creuser à l’occasion…




Bien que l’intrigant trio Moin (augmenté ici d’un musicien aux machines) ait sorti trois albums depuis 2021, il nous avait jusque-là échappé, noyé dans une offre pléthorique de formations monosyllabiques. Pourtant, celle qui mène le groupe aux baguettes, Valentina Magaletti, n’est pas une inconnue : on l’a notamment croisée chez Vanishing Twin (qui avait joué au festival en 2022 et sort bientôt un nouvel album) et dans une tripotée de projets plus ou moins expérimentaux. Son jeu de batterie particulièrement riche et original est accompagné par les guitares (ou la guitare et la basse, selon les morceaux) de Joe Andrews et Tom Halstead, tandis que la plupart des parties vocales, parlées ou chantées, sont des boucles enregistrées. Le résultat est une musique dense, un peu déconstruite, à cheval sur plusieurs genres (il y a même des accents stoner ou doom par moments), qui s’avère captivante pendant les 40 minutes du set – durée idéale pour un premier contact.



On n’est jamais déçu par un concert de Mogwai, mais évidemment pas aussi excité et fasciné que quand on découvrait les Ecossais il y a une trentaine d’années. On aura pourtant retrouvé ce frisson des débuts à plusieurs reprises lors de leur concert, dont la setlist (qui n’est jamais tout à fait la même d’un soir sur l’autre), propre à ravir les vieux fans, alignait justement plusieurs extraits de leurs premiers disques, et seulement deux du dernier album. Avec leurs alternances de calme et de furie, “New Paths to Helicon Pt. 1” ou “Mogwai Fear Satan”, qu’ils ont bien dû jouer des centaines de fois, font toujours énormément d’effet. On espère d’aussi beaux moments à Rock en Seine.



Place ensuite à l’artiste le plus clivant de cette édition 2026 (qui, comme Mogwai, était déjà venu plusieurs fois). Tout dépend à quel degré on prend le jeu de scène quelque peu outrancier de Baxter Dury… Et il faut reconnaître que même si les nouveaux morceaux sont plus orientés dancefloor (et donc particulièrement efficaces en live), et si la claviériste-choriste brune semble être différente à chaque tournée, la formule ne se renouvelle pas trop. Mais même si l’Anglais est un brin cossard, on est toujours content d’entendre de vieux classiques comme “Pleasure” ou “Cocaine Man”.



Les Dublinois de Sprints étaient précédés d’une réputation scénique très flatteuse, et même si leur concert était un brin décousu, on a pu constater que celle-ci n’était nullement usurpée. Extrêmement charismatique, la chanteuse Karla Chubb semble ne craindre rien ni personne et sait se mettre tout de suite le public dans la poche sans flagornerie : sa déclaration d’amour au festival est de toute évidence sincère. Le propos est clairement engagé (« Free fucking Palestine ! », entre autres), mais on retient surtout des chansons très accrocheuses et hyper énergiques, où affleure sous le boucan un lyrisme typiquement irlandais.



La Canadienne Marie Davidson a aussi de l’énergie à revendre, mais nous plus tellement à 2h du matin : on partira donc au bout de quelques minutes de son set voix/machines.

Samedi 15 août
On avait déjà vu Lael Neale – toujours accompagnée du fidèle Guy Blakeslee – sur scène, mais jamais dans un cadre aussi enchanteur que celui de la plage de Bon-Secours. Peu bavarde, l’Américaine finira d’ailleurs par dire que c’est le plus bel endroit où elle ait jamais joué. Outre une sélection de titres de ses précédents albums, le concert donne l’occasion d’en découvrir quelques-uns du prochain, qui ne sort qu’en novembre. Les douces sonorités de l’Omnichord dont elle s’accompagne se frottent au son psyché-garage de la guitare saturée de Guy, qui toutefois ne vole jamais la vedette à sa voix toujours aussi renversante. Magnifique moment.




Sur la petite scène du Fort, Snuggle remplace Ciel, ce qui a priori nous fait une belle jambe. Cinquante minutes plus tard, on est conquis. Rien d’absolument nouveau pourtant chez ce duo basé à Copenhague, formé de la chanteuse et guitariste Andrea Thuesen et du guitariste Vilhelm Strange (qui, avec son catogan, nous fait curieusement penser au personnage interprété par Tim Robbins dans “High Fidelity”), auquel s’est adjoint un batteur. Mais des compositions plus solides que l’ordinaire de la dream pop, portées par une très belle voix et dont l’habillage sonore soigné rappelle par moments My Bloody Valentine (en beaucoup moins bruyant). Extrêmement séduisant.




A l’heure du soleil rasant, Aldous Harding et ses musiciens livrent comme d’habitude une prestation superbe malgré une communication assez limitée avec les spectateurs. Grandes chansons, interprétation au cordeau, la Néo-Zélandaise à l’attitude parfois déconcertante maîtrise parfaitement son sujet et nous offre l’un des plus beaux concerts de cette 34e Route du rock, à défaut d’être le plus explosif.



A la musique épurée et déliée d’Aldous Harding succède, sur la scène des Remparts, celle nettement plus bouillonnante d’Ulrika Spacek, un groupe qui, hors festivals, se produit généralement devant des publics plus restreints. Cernés par des ampoules clignotantes au sol, jouant devant des images projetées en fond de scène (vieux manuel technique d’une voiture ou opérations dentaires, ce genre…), les cinq Londoniens nous plongent dans leurs univers quelque peu tortueux, mais moins sombre que celui de beaucoup de leurs collègues. Confirmant en live que leurs chansons sont de véritables créations collectives.



Les fans de Fontaines D.C. se sont massés au pied de la scène du Fort dès l’ouverture des portes et le foule n’a fait depuis que grossir. On suivra donc le concert de Kurt Vile and the Violators d’un peu loin, mais avec le même plaisir que d’habitude à l’écoute des chansons suprêmement cool de l’enfant de Philadelphie.


L’avantage, c’est qu’on peut en revanche facilement accéder à l’autre scène et voir de près Friko, formation de Chicago dont le deuxième album sorti en avril dernier a été très remarqué. On sent que le quartette cherche à faire forte impression : Niko Kapetan chante à gorge déployée, le bassiste David Fuller saute dans tous les sens et fait d’étranges smacks dans le micro, et le son est (un peu trop) massif. Cela pourrait être un brin agaçant, mais on finit par céder face à cette tornade, d’autant que ces chansons pleines de sève sont souvent enthousiasmantes – curieusement, on est renvoyé une vingtaine d’années en arrière, quand on découvrait avec émerveillement les premiers titres d’Arcade Fire ou Clap Your Hands Say Yeah. Entre deux hymnes potentiels, le groupe calme intelligemment le jeu avec de magnifiques ballades comme “Certainty” où Kapetan passe au clavier. Friko nous quitte avec une reprise de “Ceremony” de Joy Division/New Order qui prend le contrepied de celle de Galaxie 500 : chant fébrile et tempo légèrement accéléré. Quinze jours plus tôt, les Américains jouaient en Chine, à Taiwan et au Japon : succès mondial en vue ?




On aura surtout vu les Fontaines D.C. sur les écrans géants, de loin (ou d’un peu plus près depuis la plateforme de l’espace VIP, mais dans des conditions pas franchement idéales). Suffisant toutefois pour apprécier l’irrésistible ascension des Irlandais qui venait pour la troisième fois et qui est devenu une machine scénique puissante et bien huilée, mais avec une âme et le sens du partage (Kurt Vile accompagnait le groupe sur “Roman Holiday”, un morceau dont le style serait inspiré du sien). Et puis, des musiciens qui arrivent sur scène au son de Boz Scaggs et repartent sur le “Some Velvet Morning” de Lee et Nancy ont indéniablement du goût, même si leurs tenues ne le laissent pas forcément supposer. Prochain passage en France à l’Accor Arena, selon toute vraisemblance.



En clôture, les Parisiens de Chest (qui s’écrit « chest. ») ne laissent pas retomber la pression. Ce groupe de collègues du Supersonic, bar parisien qui propose des concerts tous les soirs de semaine, n’a pas grand-chose à envier à ses correspondants postpunk britanniques ou irlandais, dont certains sont d’ailleurs des amis à eux (ils ont notamment tourné avec Ditz). Un choix idéal pour refermer une édition qui aura tenu toutes ses promesses.



Galerie photo











































































