Encore un petit chef-d’œuvre de la pop d’ici, aux paroles fines comme la production en dentelle et riche d’un rock fouilleur dans tout le meilleur des cinquante dernières années. Matthieu Malon, magicien de studio au service de chansons élégamment troussées, démontre une nouvelle fois son talent… immense.
Ah, septembre… La fin de l’été (en principe), la rentrée des classes, les premières manifs qui sentent encore leurs terrasses, les discours vides ou mensongers à l’ONU…
C’est aussi – plus réjouissant – la rentrée des vétérans, avec, conjonctions désastres, le dernier Arab Strap et le nouveau Matthieu Malon, strapiste de toujours et visiblement pas encore prêt à rendre les armes, qu’il n’a jamais eues puisque Matthieu Malon est, comme nous, toujours dans le camp des perdants.
Alors à ce jeu de qui perd gagne, Matthieu Malon avec “La Poudre aux yeux” rafle une fois de plus la mise, qui ravira la centaine d’heureux possesseurs d’un beau vinyle transparent et surtout les amoureux de chansons gentiment dépressives.
Lâchons les chiens : une poésie intime, une écriture blanche à la Dominique A, une exploration méthodique et sampleuse de la lose amoureuse à la Jean Bart, un peu de rage électrique et politique à la Michel Cloup mais qui évite la hargne pleine de rancœur de Bouaziz. C’est un peu à tout ça que l’on pense en écoutant les chansons noires mais bien éclairées de l’ours Malon.
Ça n’a pas l’air d’aller fort, entre ruptures des deux côtés, climat politique plombé, résurgences amoureuses d’adolescent et d’adulte toujours meurtri, bref des deuils en tout genre, un deuil permanent en quelque sorte, des rencontres non avenues et des déboulades en plein dans le mur. Disons que tout ça ne sent pas trop sa pensée positive…
Et malgré tout, c’est un disque qui n’est, finalement, qu’amour, rencontre, mélanges, envie énorme de bonheur. La vie, quoi, même si elle fuit de partout. D’où un disque sombre, gris, mais sans cesse troué de lumière, à moins que ce ne soit l’inverse. Et la production est à l’avenant, une production pour tout dire énorme, chiadée dans des détails, des atmosphères incroyables avec des brouillards de claviers, des chambres pleines d’échos, des textures de dingue, des chansons habillées avec classe et profondeur qu’on scrute comme des tableaux, sans oublier la facture pop, des guitares qui tachent ou clairettes comme la rivière dans laquelle on plongeait minots.
Hors-jeu, par exemple, avec une guitare qui serpente, dans le désert d’une production lourde qui rappelle le Scott Walker des grands albums tardifs, les aventures de Sunn O))) (avec le cornet), ou les productions malades de Trent Reznor quand on l’écoutait encore (Le Sablier, avec une guitare à la Adrian Belew). Chansons punk, ou triturage électro de malade, Malon ne choisit pas et nous non plus puisqu’il remplit tous nos désirs, coche toutes les cases de nos étagères de vieux CD. Et surtout, il sait encore nous surprendre, le vieux Matthieu, comme avec cette entrée en matière(s) dans tous les sens du terme, La Poudre aux yeux. Énumération narquoise, tout en rime en « eu » et où tout est fabuleux :
C’est parfois un diner pour deux
Un parapluie sous un ciel bleu
L’annonce d’un nouveau cessez-le-feu
C’est un président vaniteux
Un petit jeu très dangereux
L’affiche d’un massif montagneux
Pour cacher la tache comme on peut
Chansons coup de poing, tire-larmes, bluettes angoissées (La Rivière presque Silvain Vanot), ambient ouaté, “La Poudre aux yeux” est un magnifique kaléidoscope de tout ce qu’on a aimé et qu’on aime toujours. On y pensera encore jusqu’à la mort. Sans doute le meilleur album de Matthieu Malon. Jusqu’au prochain.
Avec l’aide de Johanna D., qui aime le poudré de la République
“La Poudre aux yeux” est sorti en LP et numérique le 18 septembre 2026.
