Derrière The Tallest Man on Earth et The Bones of J.R. Jones se dissimulent deux musiciens singuliers, le Suédois Kristian Matsson et l’Américain Jonathon Linaberry respectivement. L’un et l’autre proposent depuis une vingtaine d’années des albums originaux aux inspirations blues, folk, rock, renouvelant ces genres par leur approche volontairement décalée et lo-fi. Tous deux sortent ces jours-ci un nouvel album qui témoigne d’un même mouvement : revenir à l’essentiel de leur musique tout en s’isolant du monde, écrivant “Just Beyond Endless Mountain” et “Radio Waves” depuis la campagne reculée, suédoise ou américaine, où ils se sont chacun réfugiés.
A noter que The Bones of J.R. Jones joue le 16 octobre à Petit Bain (Paris), et que The Tallest Man on Earth se produira le 15 février 2027 à la Gaîté Lyrique (Paris).
The Tallest Man on Earth – Just Beyond Endless Mountain
Sur la pochette de son dernier album, Kristian Matsson est photographié par Anton Corbijn dans une attitude qui peut rappeler les séries de photographies que ce dernier a réalisées avec Tom Waits. Le contraste d’un noir et blanc rugueux, l’espace désertique en arrière-plan, l’attitude théâtrale et la solitude de Matsson dans l’image évoquent, de façon similaire aux portraits de Waits, les tonalités roots et brutes de ces deux musiciens à la voix rauque et caverneuse. Cette filiation a, par ailleurs, toujours été affirmée par Matsson lui-même qui reconnaît son tribut au musicien américain dont il a repris plusieurs titres en concert. The Wildest Of His Dreams, qui ouvre Just Beyond Endless Mountain, aurait d’ailleurs pu figurer sans difficultés sur Swordfishtrombones avec sa tonalité de ritournelle mélancolique sur laquelle la voix brisée de Matsson vient se poser.

Cette pochette et ce premier titre ouvrent un album, le huitième de The Tallest Man on Earth, qui manifeste clairement un retour de Matsson vers la simplicité de ses premières compositions. On y retrouve ce dépouillement qui caractérisait The Wild Hunt, Sometimes the Blues Is Just a Passing Bird, There’s No Leaving Now que POPnews avait chroniqués en leur temps. Installé à New York pendant plusieurs années, Matsson était revenu en Suède après la pandémie. Les deux albums parus alors, Too Late for the Edelweiss et Henry St., avaient pu être reçus comme des tentatives inégales de renouvellement de son style en collaborant avec de nombreux musiciens et en cherchant à moderniser et complexifier ses arrangements afin de les rendre moins austères. Prenant sans doute acte des impasses vers lesquelles le conduisaient ces choix, Matsson effectue un nouveau déplacement, physique et musical, cette fois de Stockholm vers la Delarna, sa région rurale natale.
Ce voyage est d’abord motivé par une raison personnelle. Son père, atteint de la maladie d’Alzheimer, est en train de s’éteindre et Matsson l’accompagne dans ses derniers moments. Contrairement à Neil Hannon, confronté à la même situation, qui avait écrit un titre poignant, The Last Time I Saw the Old Man, sur le dernier album de The Divine Comedy, Rainy Sunday Afternoon, Matsson refuse tout pathos. Dans ses interviews, il explique que son père était un homme joyeux, positif et ayant de l’humour. Il aurait refusé un hommage lugubre et mortuaire. C’est notamment pour cette raison que Matsson inclut sur Just Beyond Endless Mountain une chanson comme Overboda, initialement écrite pour célébrer le mariage d’un ami et jouée pour la première fois durant la cérémonie religieuse. La chanson est interprétée en duo avec la chanteuse folk suédoise Sophia HK, sa voix douce contrastant avec celle de Matsson.
Le clip montre Matsson parcourant la campagne suédoise sur une tondeuse pour rejoindre ce qui semble être une salle de spectacles dans un village. La référence à The Straight Story (Une histoire vraie, 1999) de David Lynch est évidente. Au-delà de la simple citation, l’album de The Tallest Man on Earth est avant tout un éloge de la lenteur, de la contemplation, du lâcher-prise. C’est d’ailleurs le thème d’une chanson comme Deliver Me for Trying, accompagnée d’un clip où l’on voit Matsson s’occuper de ses chevaux, entretenir ses plantations, rénover une salle de concert villageoise, des activité manuelles qui occupent sa vie agreste actuelle.
Ce retour aux origines, aux espaces et à la culture dans lesquels il a grandi, est aussi une occasion pour Matsson d’embrasser pleinement les traditions folkloriques musicales suédoises qu’il avait ignorées jusque-là, préférant puiser sa musique aux sources de Tom Waits, de Bob Dylan ou du blues traditionnel américain qu’il admirait adolescent. Ainsi, la musique de The Tallest Man on Earth accueille, sur Just Beyond Endless Mountain, la flûte et le fiddle du folklore suédois avec le même enthousiasme que le shuffle et la pedal steel sur ses premiers albums d’obédience américaine.
Peut-être plus personnel et intime qu’aucun autre album de The Tallest Man on Earth, Just Beyond Endless Mountain oscille entre morceaux joyeux, contemplatifs ou mélancoliques. Comme sur le très beau Times, il se veut à hauteur d’homme, chroniquant les instants simples d’une vie pastorale apaisée.
The Bones of J.R. Jones – Radio Waves

On connaît peut-être moins ici l’Américain Jonathon Linaberry qui, sous le nom de groupe The Bones of J.R. Jones, enregistre depuis 2012 des albums de dark folk teintés d’americana et de blues. Pourtant, plusieurs de ses chansons se sont retrouvées sur les BO de séries populaires comme True Detective (saison 4), Suits ou Daredevil.
Originaire de New York où il a longtemps vécu, Linaberry est aujourd’hui installé dans les Catskills, ces montagnes boisées situées au nord de la ville qui ont accueilli Bob Dylan un temps, le festival de Woodstock et de nombreux hippies et artistes en recherche d’un cadre bucolique et bohème. C’est là qu’a été écrit Radio Waves, le sixième album de The Bones of J.R. Jones, avant d’être finalisé à Toronto, dans les studios de Robbie Lackritz, producteur notamment de Feist. Paru en 2025, l’album fait enfin l’objet d’une sortie française.

Son titre est inspiré par ses souvenirs des émissions radio tardives proposant des découvertes musicales que Linaberry écoutait adolescent, armé d’un enregistreur à cassettes pour en garder quelques traces imparfaites. C’est cette tonalité lo-fi, bricolée et vivante, qu’il cherche à transmettre dès l’ouverture de Radio Waves avec le titre Car Crash, une chanson portant sur l’acceptation et la résilience.
S’il est construit sur ce souvenir d’enfance, l’album est pourtant loin de toute nostalgie brumeuse. Le propos, volontiers introspectif, est porté par des morceaux clairs et lumineux, reposant pour un certain nombre d’entre eux sur une rythmique électronique qui en constitue le socle. Comme l’explique Linaberry : « Beaucoup de ces chansons ont commencé sur une boîte à rythmes, ce qui était intentionnel. Je voulais me concentrer sur la simplicité, sur le dépouillement des morceaux, aller à leurs éléments les plus essentiels afin que la mélodie et la voix puissent briller. » Shameless en est une bonne illustration.
Linaberry explique aussi qu’il voulait que l’album sonne comme une soirée d’août où, dans une cuisine, sont rassemblés quelques amis. Dans la chaleur de la nuit, l’un évoque un chagrin d’amour, un autre essaie juste de comprendre le monde, un troisième parle de sa jeunesse passée… On entend le bruit des bouteilles et des verres qui s’entrechoquent, une chanson passe à la radio, les souvenirs, regrets et espoirs des uns et des autres sont égrenés à mi-voix jusque très tard. Comme Matsson, il cite Tom Waits comme une influence majeure sur sa musique et la conception de ses paroles volontiers narratives et personnelles, parfois sombres et absurdes, parlant avant tout de choses qu’il connaît. Il se souvient également qu’à six ans la chanson My Father’s House sur Nebraska de Bruce Springsteen, diffusée sur le tourne-disque de la maison, l’avait profondément marqué. Sans en comprendre les paroles, il en avait intuitivement saisi le sens, imprégné par la voix spectrale du Boss. Et il y a peut-être un écho de cette expérience dans Start Again, le morceau en forme de prière chuchotée, tendre et fatiguée, qui clôture Radio Waves.
Dans ses entretiens, Linaberry revient fréquemment sur son installation dans une vieille maison à l’ouest des Catskills où il accueille sa famille et ses amis pour des dîners ou des soirées animées sur la terrasse. Il a trouvé là une petite communauté solidaire où les gens sont avant tout attentifs à chacun. « C’est là que ma vie ralentit et que ma tasse à café est remplie », dit-il, quasiment en écho aux propos de Matsson affirmant être retourné dans la Delarna pour fuir nos existences ponctuées aujourd’hui par les applis et cannibalisées par les IA. L’un et l’autre, Linaberry et Matsson, offrent, à travers leurs deux derniers albums, un contre-récit à notre monde, une échappatoire salutaire et bienvenue.
