La scène néo-folk canadienne a dernièrement vu l’émergence de nombreux artistes talentueux collaborant fréquemment les uns avec les autres. Essentiellement basés à Toronto, ces musiciens proposent, depuis quelques années, une réinvention de la musique traditionnelle nord-américaine. Aux côtés de formations bien établies comme Great Lake Swimmers ou The Weather Station dont les albums récents sont remarquables, on peut également citer Abigail Lapell, moins connue dans nos régions. Multi-récompensée dans son pays, elle est l’auteure de sept albums parus depuis 2011. A quelques jours de son concert parisien (le 12 novembre à L’Archipel dans le cadre du festival Les Femmes s’en mêlent), nous vous proposons son portrait à travers trois de ses disques majeurs.
“Stolen Time” (2022)
L’album s’ouvre sur Land of Plenty, une chanson qui évoque la crise des migrants de façon allusive. On pense à l’écriture de Woody Guthrie, à ses Dust Bowl Ballads qui parlaient aussi de déracinement, dressant le portrait d’Américains jetés sur les routes par la Grande Dépression et les tempêtes de sable qui ravageaient alors le pays. Le chant de Lapell, mélancolique et solennel, y fait penser à ces voix hors du temps, celles de Karen Dalton ou de Sibylle Baier.
Sur un titre plus nerveux comme Ships, c’est avec le folk-rock des années 70, celui de Neil Young notamment, que l’on trouve des échos. On y entend une tension rythmique lente et calme, zébrée de riffs de guitare similaires à ceux que l’on peut rencontrer sur Cortez the Killer ou Danger Bird du Loner. Ponctuée par un solo de saxophone final, la chanson use de la métaphore maritime pour évoquer le déchirement entre le départ vers de nouveaux rivages et le calme des terres familières.
Entre ballades folk (Pines) et influences country (la chanson-titre), Stolen Time est un album construit sur de solides références totalement maîtrisées par Abigail Lapell, s’inscrivant dans une certaine tradition musicale assumée. Les paroles, tantôt intimes, tantôt narratives, sont portées par la belle voix claire et expressive de la chanteuse.
“Anniversary” (2024)
Anniversary peut être considéré comme l’album de la maturité pour Lapell (née en 1980). Si l’on y retrouve encore l’ombre de Neil Young sur des titres comme Wait Up ou Blue Blaze, la musicienne s’en détache pour aller à l’essentiel, simplifiant ses arrangements et construisant par exemple un morceau comme Flowers in My Hair sur des voix, des percussions corporelles et des claquements de mains.
Le travail de producteur de Tony Dekker (Great Lake Swimmers) tout au long de cet album est remarquable, donnant une ligne claire à l’ensemble. Cette tonalité ample est aussi le fruit d’un enregistrement dans une ancienne église, St. Mark’s, située à Niagara-on-the-Lake (Ontario). Rattlesnake, qui fait penser à une vieille mélodie des Appalaches chantée autour d’un feu de camp, en est une excellente illustration.
Anniversary est aussi un album plus introspectif que les précédents dans lequel la chanteuse évoque son couple (Stars) ou ses parents (Footsteps écrit pour le quinzième anniversaire du décès de son père). Si l’amour y est une thématique centrale, c’est sous toutes ses formes, de l’engagement à la perte, du souvenir à l’espoir d’un futur. La limpidité des morceaux et de leur enchaînement fait d’Anniversary un album à fleur de peau, profondément émouvant et essentiel.
“Shadow Child” (2026)
Paru cette année, Shadow Child est, en quelque sorte, un concept-album. Pendant de nombreuses années, Abigail Lapell a essayé d’être mère, recourant à la FIV et vivant plusieurs fausses couches traumatisantes, dont une sur scène en plein concert en 2023. En 2024, enceinte, elle a réservé des heures de studio à Vancouver pour écrire un album durant sa maternité, avec l’aide du producteur Colin Stewart : une chanson par mois, soit neuf chansons pour composer un album qui reflète ses craintes et ses espoirs tout au long de sa grossesse.
La chanson qui ouvre Shadow Child, Whistle Song (One in a Million), évoque ce miracle d’attendre un enfant et d’enfin vaincre, peut-être, les probabilités de le perdre, avec ce couplet terrible sur la résilience et le deuil :
I sing a song for the one I carry
Little prayer for the ones I buried
In riverstones and statuary
And tears of fire
Chaque chanson de l’album progresse vers la célébration de la vie à venir, s’attachant au moindre signe. Sur un titre comme Shadow Child, Lapell transmet l’émotion ressentie devant la première échographie, devant la première image du nouveau-né et l’écoute pour la première fois des battements de son cœur, audibles à la fin du morceau. Elle y est accompagnée par Frazey Ford au chant, une des quatre amies, avec Jill Barber sur Hazel (qui fait irrésistiblement penser à Pentangle), Pharis Romero sur How Long et Dana Sipos sur Mockingbird, qui ont accepté de la rejoindre sur l’album. Toutes les quatre sont des musiciennes et chanteuses folk, toutes les quatre sont mères, accompagnant et entourant ainsi Abigail Lapell dans sa maternité.
L’album se termine par la reprise d’une comptine pour enfants des années cinquante, I Can Sing A Rainbow d’Arthur Hamilton, chantée à l’époque par Peggy Lee. La chanson est utilisée dans les écoles américaines pour apprendre aux enfants les couleurs. Le cycle des morceaux de Shadow Child couvre la variété des émotions qu’une mère peut éprouver durant sa grossesse, la perte, la crainte, l’espoir, la joie…, jusqu’à la naissance de son fils, en novembre 2024 pour Abigail Lapell.
À travers la variété de ses approches du folk, traditionnelles, épurées et intimes, Abigail Lapell se révèle comme une artiste profondément authentique qui puise dans ses expériences personnelles, parfois les plus douloureuses, la source de son inspiration. On a hâte de la découvrir sur scène.
