Bertrand Burgalat - Interview

23/05/2012, par Rémi Mistry et Laurent Talon | Interviews |
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C’est au Studio Campus, dans le 11e arrondissement de Paris, que nous reçoit l’inénarrable patron du label Tricatel, Bertrand Burgalat. Il y répète avec la formation initiale d’A.S Dragon le concert du 8 juin au Trabendo qui accompagne la sortie de "Toutes Directions", un quatrième album solo sensationnel, empli à ras bord de tubes pop sublimés. Les nouvelles chansons de ce grand manitou de la pop française s’y révèlent plus accrocheuses et dansantes qu’à l’accoutumée, tout en cultivant le sens de la surprise mélodique et les miroitements sonores (arrangements sophistiqués, progressions d'accords virtuoses, digressions harmoniques, réverbérations irisées et autres ruptures de ton) qui balisent la cartographie musicale, tout en détours et sinuosités, de cet expérimentateur polymorphe. Bref, l'album de la maturité, comme on dirait chez Nagui.

Bertrand Burgalat

"Toutes Directions"? Titre paradoxal pour un album peut-être moins éclectique-hétéroclite que les précédents. On sent que vous avez joué l’épure et la concision plutôt que le mélange des genres et la luxuriance. 

Sûrement. Ce que j’entendais par "Toutes Directions", c'était moins l’éclectisme -  celui qui consiste à faire un morceau reggae puis un morceau dubstep – que le désir d’être concis… peut-être pour sortir du labyrinthe dans lequel j’ai tendance à m’enfermer à chaque disque. J’ai tendance à faire des albums-labyrinthes, avec plusieurs entrées, plusieurs sorties… Et cette fois, c'est plutôt un rond point, je suis un peu face à moi-même, face à plein de possibilités. Ça ne veut pas dire pour autant que je m’éparpille. Au contraire, j’avais la volonté d’être le plus clair, le plus direct possible, d’éviter tout ce qui me semblait superflu. Je n’avais pas décidé de tourner le dos à ce que j’ai pu faire auparavant mais simplement de progresser ; je ne voulais pas m’enfermer dans des recettes. J’aime pouvoir réécouter la musique en y découvrant de nouvelles choses à chaque fois. 
En préparant la sortie du disque, je me rends compte que la confidentialité peut anesthésier. Elle peut donner des convictions erronées, tout comme le succès. Il ne faut pas se poser les mauvaises questions, du type : "comment faire un disque formaté ?", là on fait fausse route. Je n’ai pas du tout essayé de faire un disque plus abordable, j’ai essayé au contraire d’être plus exigeant avec moi-même, de faire un disque où toute trace d’auto-complaisance soit gommée. C’était l’idée.

Cette fois, les changements de direction sont négociés en douceur. On les perçoit dans la succession des différents titres plutôt qu’au cœur de chaque composition. Moins de bifurcations - mais un soin apporté à la clarté de chaque ligne instrumentale…

Pas tout à fait. Prenez un morceau comme "Sentinelle Mathématique", dont la structure est très concise, avec couplets et refrains, bref une structure normale… tout à coup il y a un pont venu de nulle part. Même dans un morceau totalement linéaire comme "Bardot’s Dance", il y a quand même un moment où l’harmonie change. Et puis il y a des titres où c’est l’inverse… "Sous les Colombes de Granit", où rien ne se répète, se développe un peu comme une lettre adressée à quelqu’un. J’ai tenté d’épouser la musique interne aux paroles de Marie Möör, écrites avant que je ne compose la musique. Quand elle m’a envoyé son texte, c’était encore un premier jet. Je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas le modifier, qu’il fallait garder tout ça, que si je le rationnalisais, le texte perdrait justement toute sa force, toute son originalité. 


Il y a autre chose : j’ai naturellement tendance - c’est aussi par fatigue - à faire des choses qui soient toujours dans un tempo entre 90 et 120 battements par minute. J’aime bien le genre du "slow cosmique". Mais en ce moment, je me sens plutôt bien et je pense que cette énergie a tendance à se transmettre à ma musique. Dans l’album, il y a plus de morceaux enlevés et rapides que d’habitude. Et pourtant, c’est plus fort que moi… il y a encore quelques morceaux lents !                                  

"Bardot’s Dance" sonne comme un tube idéalisé. Y avait-il, au moment de la composition ou de la production, le désir avoué de dépasser le cercle de votre public ?

A aucun moment, je ne me suis dit en studio : "ce titre, ça pourrait être un single, ça pourrait être un tube". Auparavant, chaque fois que j’ai eu cette intuition, ça ne s’est jamais produit ! Sur les quinze titres de l’album, il y en a quatre ou cinq qui ne pourraient pas sortir en single mais qui pourraient devenir le support d’un petit film. C’est même presque trop évident pour un morceau comme "Réveil en voiture". Mais on ne peut pas non plus tracer une frontière entre morceaux tubesques d’un côté et morceaux cinématographiques de l’autre. "Double Peine" par exemple est très direct, comme "La Rose de Sang", "Dubaï my Love" ou "Sentinelle Mathématique", et pourtant c'est un titre pour lequel on prépare un clip. De toute façon, même si je faisais quelque chose en pensant franchir un cap d’audience, ça serait raté… Parce qu’ensuite, si on écoutait les programmations de la radio, je serais encore un outsider, un artiste hors format.

On vit pourtant dans une période assez chouette pour la musique : quand on sort un disque, les gens l’accueillent avec l’argument "j’aime ou j’aime pas", qui est infiniment plus recevable que "je trouve qu’il est mal habillé" ou "j’aime pas son style". Ça me fait un peu de peine quand on me dit ça, c’est d’un niveau assez lamentable. Le pire, à un moment, c’était : "ah oui un tel, bah ça vend rien". Ça s’est un peu calmé parce que maintenant même ceux qui vendaient ne vendent plus ! C’est les mêmes individus qui disent aujourd’hui : "oh et puis de toute façon plus rien ne se vend". Genre : "même si t’as du public, bah va mourir quand même". En tout cas, tous ces arguments, je ne les trouve pas intéressants. Ce qui est étrange, c’est que ces dernières années j’ai eu la possibilité de faire des choses pour des artistes beaucoup plus grand public que ce que je faisais moi. Ça m’a vraiment rendu le grand public super sympathique. C’est un autre monde. Il y a une spontanéité dans le grand public ! Je ne suis pas en train de dire que si un truc se vend, c’est que c’est bon ou vice versa. Mais je pense que ceux qui achètent les disques de Lavoine, Cabrel ou Johnny, ils achètent parce que ça leur plaît ! Ils achètent peut-être parce qu’ils ont beaucoup entendu ces trucs à la télé, mais quand ils achètent, ils écoutent.

Bertrand Burgalat

Du côté du public des musiques dites "indépendantes", il y a des amateurs sincères, mais il y a aussi des gens qui achètent les disques pour des raisons "sociétales" ; pour dire "je ne suis pas un beauf qui regarde TF1". Et c’est pourquoi la plupart des disques réputés "de qualité", aujourd’hui, ne se vendent qu’une fois, qu'ils soient bons ou mauvais. Les gens de l’industrie n’ont toujours pas compris ça. En général ils vendent un disque, mais pas le suivant…J’ai compris ça avec l'album de Henri Salvador : quand il a fait son grand retour, il en a vendu des pelletées et c'était mérité. Après, il a fait un autre album qui ne s’est presque pas vendu ! Pareil pour le premier disque de Carla Bruni qu’elle a vendu à 400 milions ! L’album d'après, elle en vend deux mille et pourtant c'est la même chose. Alors, les responsables des maisons de disques se disent : "on aurait peut-être dû faire la photo autrement". Les choses s'effondrent… Avant tu faisais un disque qui se vendait à 400 000 exemplaires ; et après, même si tu faisais le pire disque de ta vie, tu en vendais 200 000. Aujourd’hui, on passe de 400 000 à 10 000 sans aucun problème. Ça, c'est ce que j’appelle le "disque de table basse" : on l'a chez soi et quand on à des amis qui viennent, on le met en fond sonore. Un chercheur a fait une étude très intéressante : dans les années 80, on a commencé à acheter des produits pour affirmer son statut social. On consommait en fonction de son milieu et de sa classe. Les choses ont progressé et maintenant le plaisir ne se manifeste plus dans la possession mais quasiment au moment de l'achat, avec la certitude d’être quelqu’un de raffiné… Donc si demain, par hasard, mon disque se vendait plus que les autres, il y a de grandes chances pour que le suivant soit un retour au point de départ.

Actuellement, on prépare la sortie du disque et j’ai plutôt confiance. Bon peut-être que c'est présomptueux. D’habitude, je joue le remboursement des frais de campagne, là je peux encore rêver au deuxième tour, tant que le disque n’est pas encore sorti. Le plus important, c’est d'avoir eu l'impression de ne pas me répéter, de progresser. Pour moi, c'est une victoire. Ça m’apporte une certaine sérénité, une certaine assurance. En tout cas, je suis extrêmement touché par toutes les réactions que j'ai recueillies depuis qu’on a commencé la promo. Ça me fait plaisir de sentir que le disque est compris. Après, on peut comprendre et ne pas aimer... 

Mieux compris que les précédents ?

Oui sûrement. Parce qu’il est plus clair, probablement. En tout cas, je ne me sens pas du tout dans la posture de l’incompris. Ce qui serait marrant, ce serait de vendre soit 20 albums, soit 40 000 ! 20 albums, c'est pas si mal parce qu’on peut toujours dire : "je me suis cassé le cul pour faire un truc et j'en ai vendu 20 !". Alors que 2000, c'est énervant, tout le monde te dit que c’est bien alors que ce n’est pas suffisant pour s’en sortir.

A propos du succès, Jean-Jacques Schuhl a l’habitude de dire qu’au delà de 10 000 exemplaires vendus, c’est un malentendu. Pas nécessairement ! Ce qu’on appelle la musique pop c'est justement un art "populaire". L’un des premiers disques qui m'a vraiment influencé, c’est "Dark Side of the Moon". C’est extraordinaire, l'inventivité, la recherche, l'ambition de cet album, et le succès incroyable qu’il a rencontré. Au hasard de recherches sur Internet, je suis tombé sur le site d’un fan de Pink Floyd et j’ai lu un article qui m'a fait pleurer. Le premier concert que j'ai vu de ma vie, c'était Pink Floyd à Colmar, le 22 juin 74. Sur le site, le mec disait qu’il était lui aussi à ce concert à Colmar ! Il avait 14 ans à l'époque. Moi j'avais dix ans et demi. J’étais avec un ami plus vieux que moi. C’est un concert un peu mythique des Pink Floyd, des disques pirates circulent, c'était pas une tournée mondiale, il y avait juste 4 dates en France, le groupe se rodait … en fait, c'était la fin de leur ancien répertoire, ils jouaient quelques morceaux de la période " Ummagumma" une dernière fois, et ils commençaient à jouer ceux de la période Roger Waters, que j'aime moins. C’était dans un amphithéâtre moderne, de style romain. Il s’est produit cette chose que je croyais avoir rêvée, mais que le type confirme dans son article : un avion s’est posé sur l'aérodrome de Colmar ! Et le mec raconte que c'était l’avion du groupe ! Il y avait 15 000 mecs venus de toute l’Europe qui attendaient ce concert. Ce sont des choses réconfortantes : à ce moment, l’opposition entre underground et mainstream volait en éclats. "Dark Side", personne n’avait fait ça avant, l’utilisation des synthés, l’influence de Terry Riley… Même avant "Sergent Pepper", il y avait eu "Pet Sounds" - qui n’avait pas rencontré un tel succès. Le champion du crossover, c’est Bowie : il s’inspirait de choses, il les citait, mais à l’arrivée il faisait un truc très différent. Ce que je n’aime pas dans l’époque actuelle, c’est qu’on pique des trucs sans dire qu’on les a écoutées ; du coup, on fait pareil mais en moins bien. Bowie, il écoutait Kraftwerk et il composait "V-2 Schneider ", l’hommage était assumé ! Et pourtant, ça n’avait plus rien à voir avec Kraftwerk. Quand il écoute de la soul, ça donne l'album "Young Americans" ou un titre comme "Golden Years", rien à voir avec la soul traditionnelle !  Ça, c’est magnifique.

Le clip de "Bardot’s Dance" est très soigné plastiquement. Qui l’a réalisé ?

             

C’est l'équipe de Parfum de Films, que j’avais rencontrée l’an dernier. L’une de mes amies, Agnès Guillaume, une artiste contemporaine, avait travaillé avec eux. Ils se nomment Pierre Maillard, Christophe Gand, Alexandre Icovic…ils ont 23 ans, ils sont brillants, cultivés, ce ne sont pas des "clippeurs". Ça faisait longtemps que je rêvais de travailler avec des gens de l’image. On avait eu l’occasion de travailler avec des cinéastes à rebours de tout ce qui m’agace dans la façon de faire des clips actuellement. Quand Serge Bozon a réalisé le clip de Count Indigo, c’était exactement ce qu’on recherchait. Dans le cas de Parfum de Films, il a suffi de dix minutes, lors d’une première rencontre, pour que je leur dise : "Les mecs, maintenant vous dirigez le département audiovisuel Tricatel Vision !". Maintenant, ils nous accompagnent dans tout ce qu’on fait : clips, captations de sessions et de concerts… Là, ils sont en train de finir un clip pour "Double Peine" ; ça va être formidable. Ce matin, on a tourné avec eux un EPK (= Electronic Press Kit = film promotionnel, n.d.r), ils sont parfaits. Ça fait longtemps que je rêvais de ça : une vraie collaboration, qui ne soit pas juste un truc de prestataire avec une maison de disques. Pierre Maillard, qui est extrêmement jeune, est un authentique réalisateur. C'est-à-dire qu’il "dirige". Il a une idée en tête, il s’y tient avec une vraie cohérence. En plus, tout ça se fait avec des moyens financiers assez faibles. J’ai toujours en tête des trucs sur le principe du scopitone : plutôt que faire 40 plans avec des mecs qui s’agitent en coulisses à toute vitesse, prendre le parti de l’épure. Le clip de "Bardot’s Dance" a été fait très vite : on cherchait un endroit pour le faire, ils ont pensé à une usine de mannequins et nous l’ont appris la veille. Pierre Maillard a écrit le scénario et le découpage dans sa tête la veille… Il doit y avoir 8 plans. Il me disait : "là tu fais ceci, là tu fais cela", c’était une vraie chorégraphie. En fait, j’avais pas tout à fait fini le morceau, donc j’ai réalisé le play-back sur la voix-témoin de la maquette. Après il a fallu que je réenregistre la voix en me calant sur les images - un peu chiant ! (rire)

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