Bill Pritchard - Interview

31/08/2016, par | Interviews |
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Au début des années 90, il ne se passait guère une semaine sans qu’on mette un disque de Bill Pritchard sur la platine : “The Death of Bill Posters”, “Three Months, Three Weeks and Two Days”, “Jolie”… Puis on a un peu perdu de vue l’Anglais à la voix grave et aux chansons délicates, qui ne donnait plus que sporadiquement de ses nouvelles. On était donc d’autant plus heureux de renouer les liens il y a deux ans, sur scène à Saint-Lô (invité par les bienfaiteurs d’Un soir dans la Manche) et sur disque. “A Trip to the Coast” marquait son vrai retour, que confirme cette année “Mother Town Hall”, toujours sur le label allemand Tapete. A l’occasion de cette sortie, on recontrait au printemps dernier un fringant et très sympathique quinquagénaire, en constatant au fil de la discussion qu’on avait quelques amis communs. Un concert était prévu dans la foulée, début juin à Petit Bain (Paris), en compagnie du tout aussi talentueux Pete Astor, mais il avait été annulé en raison de la crue de la Seine. Il aura finalement lieu le 3 septembre – preuve, in fine, que la musique de Bill Pritchard est insubmersible.

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Après un assez long silence, tu as sorti un album en 2014, puis un autre cette année. Te considères-tu de retour dans le monde de la musique ?

Bill Pritchard : Disons qu’il y a davantage de continuité aujourd’hui. J’avais une idée claire de ce que je voulais faire avec ces deux derniers albums, et il y a une évolution entre le premier et le second. J’avais aussi vraiment envie d’en faire la promotion, notamment en donnant des concerts, en tournant. Je n’ai pas fait de tournée pendant plusieurs années, je n’ai pas joué à l’étranger… J’ai envie de rattraper le temps perdu.

Quelle est ta principale activité aujourd’hui ?

L’enseignement, et c’est toujours quelque chose qui me passionne. De ce point de vue, ça n’a pas changé… Là, j’ai des élèves autistes, et « c’est très enrichissant » (en français). Je le dis en français car il n’existe pas de mot vraiment équivalent en anglais ! J’arrive à concilier ça avec la musique, l’écriture et l’enregistrement de mes chansons… Si je vais jouer à l’étranger, en Allemagne ou au Japon par exemple, il faut que ce soit le week-end, ou pendant les vacances soclaires. Très rock’n’roll ! (sourire)

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Tu as encore des fans dans de nombreux pays ?

J’ai disparu pendant longtemps, et je pensais que l’intérêt des gens pour moi avait également disparu. Je suis donc agréablement surpris de constater qu’ils sont si nombreux à se souvenir de moi, un peu partout. Mes fans se rappellent même les chansons mieux que moi ! J’ai ainsi dû réapprendre des morceaux que j’avais oubliés et qu’ils voulaient entendre.

Dans le temps, tu as écrit quelques chansons sur des sujets politiques et sociaux. Cela t’inspire toujours ?

C’est une bonne question… Sur mon premier album en 1987, il y avait en effet des chansons ouvertement politiques, et assez tranchées, en noir et blanc (référence à “Black Souls Under White Skies” et “White City” ?, ndlr). Maintenant, elles le sont de manière plus subtile sans doute, car je pense toujours que tout est politique. Je ne prends plus position de façon ouverte, évidente, je préfère écrire de petites histoires à partir de diverses situations que de faire des commentaires sur l’état de la société. C’est davantage fondé sur l’observation.

Je considère ton album “Jolie” en 1991 comme le sommet de ta carrière. On misait beaucoup sur toi à l’époque, tu avais fait la couverture des “Inrockuptibles”… Regrettes-tu que le disque n’ait pas connu un plus grand succès ?

Dans tout ce que l’on fait, il y a une part de pari, et je ne veux pas chercher d’explications au fait que cet album n’ait pas mieux marché. Je pense qu’il était bon, mais il avait peut-être suscité trop d’attentes avant même qu’il ne sorte. C’est curieux comme la réception d’une œuvre peut modifier le regard qu’on porte sur elle. Qu’il ait été acheté par une seule personne ou par un million, c’est toujours le même disque à l’arrivée ! Je n’ai pas été vraiment déçu car je n’attendais rien de particulier, pour être honnête. Et c’est toujours le cas !

Tu étais quand même conscient que certains morceaux avaient un certain potentiel commercial, notamment grâce à la production de Ian Broudie ?
Oui, mais j’ai tendance à n’être jamais totalement satisfait de ce que je fais. Je trouvais le disque un peu surproduit et j’étais assez désabusé. On avait tellement passé de temps sur les chansons qu’elles avaient perdu de leur spontanéité. Mais Broudie a vraiment fait un travail fantastique sur celles qu’il a produites. A l’arrivée, le disque a été un succès critique, et les gens l’écoutent encore, notamment au Japon où j’ai pu me rendre ces dernières années.

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Quels sont tes souvenirs de l’enregistrement de l’album “Parce que” avec Daniel Darc, qui est devenu culte depuis ? Et d’où était venue l’idée de travailler ensemble ?
Je vais te raconter comment ça s’est passé. Dans les années 80, j’étais parti étudier pendant six mois à Sciences-Po à Bordeaux. C’était la grande époque des radios libres, et j’avais une émission avec un gars qui s’appelle Pascal Bertin (future plume des “Inrockuptibles”, ndlr). La radio s’appelait… (il cherche) La Vie au grand hertz, et l’émission “A Drop in the Ocean”. Pascal m’a fait découvrir beaucoup d’artistes français, dont Taxi Girl, notamment la chanson “Paris” dont je trouvais le texte particulièrement brillant. Quand, plus tard, je me suis retrouvé sur le même label que ce chanteur si talentueux, je me suis dit qu’il fallait absolument qu’on fasse un album ensemble. J’avais des chansons, des idées. On s’est rencontrés à Bruxelles et on a enregistré l’album à Play It Again Sam (le label Pias, ndlr), dans le sous-sol. Une très belle expérience. Je me souviens qu’on partageait un appartement lors de notre séjour là-bas. J’étais très fier du résultat, notamment de la pochette dont j’avais conçu le design, inspiré d’un des premiers disques de Françoise Hardy.

Françoise Hardy chantait justement les chœurs sur ta chanson “Tommy & Co”, tirée d’un album produit par Etienne Daho. A l’époque, as-tu eu l’idée d’écrire des chansons pour des artsites français ?

Non, je n’y ai jamais pensé, je n’ai jamais raisonné en ces termes. Je n’ai jamais eu de véritable plan de carrière, en fait. Je me suis contenté d’aller de l’avant, de façon très instinctive. Il aurait pu sembler logique que je travaille davantage avec des Français, mais je ne pensais pas que tout cela allait durer. Je suis quand même resté près d’une année à Paris, entre République et Bastille. Pas très loin du Bataclan… (silence)

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Dans tes textes, il y a d’ailleurs beaucoup de name-dropping en français : des lieux, des prénoms féminins… Eprouves-tu un plaisir particulier à chanter ces mots ?

Oui, et il peut même m’arriver d’interpréter des morceaux en français. Il y a quelques semaines, je donnais des concerts en Allemagne et j’ai ainsi chanté “Rien de toi”, un morceau de Daniel tiré de “Parce que”, avec un très beau texte. “Mont Saint-Michel”, sur le dernier album, vient d’un moment où rien n’allait, où des gens mouraient autour de moi. Je suis allé au Mont Saint-Michel, et je me suis tout de suite senti mieux, comme je le dis dans la chanson. Ça n’avait rien de religieux. Ça aurait pu être à la gare de Stoke-on-Trent ! (sourire) J’aime bien chanter “Angélique”, aussi. Les sonorités du français, me plaisent. Mais je suis incapable d’écrire un texte complet en français, je suis loin d’être bilingue. En fait, ce qui est étrange, c’est que j’ai enregistré une chanson totalement en français sur l’avant-dernier album, “Tout seul”, et qu’à l’origine c’est une ballade des Fugs (groupe de rock new-yorkais satirique et pacifiste, actif de 1965 à 1969, signé sur le mythique label ESP, ndlr), “Morning Morning”. Un Québécois, Richard Huet, a interprété la chanson en français au début des années 70, sous le titre “Tout seul, tout seul”. Elle n’a pas eu de succès à l'époque, mais j'ai découvert son existence en m’intéressant aux Fugs. Etonnante histoire !

Comment es-tu entré en contact avec les gens du label de Hambourg Tapete records, qui ont aujourd’hui un catalogue impressionnant : Lloyd Cole, The Monochrome Set, The Lilac Time… ?

Je suis très heureux d’avoir de tels compagnons de label ! Il y a aussi Robert Forster, ex-Go-Betweens. En fait, je n’étais plus très intéressé par l’idée d’enregistrer… ou plutôt par l’idée de sortir encore des disques, mais un ami qui revenait s’installer en Angleterre après avoir vécu aux Etats-Unis m’a proposé qu’on fasse des choses ensemble. Je pensais qu’il emmenégeait à Londres, où je n’avais aucune envie d’aller, mais en fait c’était à Stoke-on-Trent. Et effectivement, on s’est mis à faire un peu de musique, presque comme un prétexte pour se voir. Les personnes de Un soir dans la Manche m’ont ensuite proposé de donner un concert en Normandie, à Saint-Lô. J’ai passé un très bon moment, et après avoir entendu mes nouvelles chansons, ils m’ont dit que je devais vraiment en faire quelque chose. D’autres amis m’ont suggéré quelques labels, en premier lieu Tapete, où les gens se sont avérés partriculièrement enthousiastes. C’est donc en quelque sorte une suite d’accidents heureux ! Le label a une très bonne image aujourd’hui, car ils ont à leur catalogue des songwriters brillants. Bid du Monochrome Set est vraiment l’un de mes héros. On s’est rencontrés récemment à Hambourg, on faisait un showcase dans une boutique et il est venu m’écouter. J’étais évidemment ravi d’avoir l’un de mes héros musicaux parmi mes spectateurs !

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Quel est ton public aujourd’hui ? Des gens qui écoutaient déjà tes disques fin années 80-début années 90, ou des personnes plus jeunes, qui te découvrent juste ?

C’est assez mélangé. Un fan de longue date est venu me voir à Londres accompagné d’une jeune enfant, et m’a dit que c’était le premier concert que celui-ci allait voir ! J’ai au moins deux générations à mes concerts, maintenant. C’est d’ailleurs amusant, quand je viens faire de la promo en France, de revoir des gens perdus de vue depuis des années, et qui n’ont pas tellement changé.

Tu vas jouer à la même affiche que Peter Astor. Vous vous connaissez depuis longtemps ?

Oui, on s’était rencontrés à quelques reprises par le passé. Je trouve que c’est un très, très bon songwriter, et il pense aussi du bien de ma musique. J’ai donc renoué le contact en lui proposant qu’on fasse des concerts ensemble, seuls ou avec des musiciens selon les possibilités, et il a aimé l’idée. Je pense que ça devrait être pas mal !

Photos : Vincent Arquillière, sur et autour de la Coulée verte à Paris.

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