Christopher Owens - Interview

02/12/2014, par | Interviews |
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De passage à Paris pour un excellent concert au Badaboum, nous avons rencontré Christopher Owens pour en savoir plus sur son dernier album "A New Testament"

 

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D’où vient l’idée du titre de l’album ?

Je ne me souviens pas de quand ou comment l’idée m’est venue. Souvent je cherche des idées de titres pour mes morceaux. Quand une idée me plait vraiment, je la note et tu peux être certain que je vais l’utiliser à un moment ou à un autre. Je trouvais juste que si l’on fait abstraction du cadre religieux, " A new Testament " sonne superbement pour un titre d’album. Même si par le passé des titres de chansons ou d’albums comme " Lust For Life " ou bien " Father, Son and Holy Ghost " faisaient référence à la religion, cette fois-ci ce n’est pas le cas.

"A New Testament" est très influencé par la Country et le Gospel. Même si quelques influences de ces styles se ressentaient sur tes précédents albums, qu’est ce qui t’a donné envie d’y consacrer un album entier ?

Tous les gens qui ont participé à l’album ont joué avec moi à un moment ou un autre dans Girls. Une fois qu’ils m’ont tous confirmé vouloir s’investir dans " A New Testament ", je me suis demandé quelle direction musicale je souhaitais prendre avec eux. J’ai donc réfléchi à ce que chacun pourrait apporter, le son de l’orgue, les sonorités gospels… J’ai donc puisé dans mon stock de chansons pour trouver celles qui s’adapteraient le mieux à ce collectif. Le reste s’est fait naturellement. D’autant plus qu’on se connaissait tous très bien, il n’y avait plus cette phase un peu stressante où l’on doit apprendre à travailler ensemble. Ils ont tellement apporté au disque que c’est la raison pour laquelle j’ai souhaité qu’ils se retrouvent sur la pochette de l’album avec moi.

Quelle place occupe la country dans ta culture musicale et comment y es tu venu ?

Je pense que les gens ne le réalisent pas, mais la country occupe une grande place dans la pop music actuelle. A la base la country était quelque chose de très mélodique avec des paroles très simples. Si l’on remonte assez loin dans le temps, tu t’aperçois que cette simplicité est en décalage total avec le Blues et ses structures complexes ou bien la musique de Broadway avec ses textes très intelligents. Pour moi, la country s’entend partout dans les pop songs. Elles ont la même structure couplet-refrain-couplet avec des textes qui vont à l’essentiel. Certaines chansons de Lana Del Rey s’assimilent à de la country pour moi. " Ride " par exemple. Quant on chante "I will always love you ", ça sonne  country parce que c’est accessible, ça parle à tout le monde. C’est comme ça que je définirai ce style : accessible. C’est ce qui me séduit. Tu n’as pas besoin d’être un cowboy pour être touché par ça !

N’ayant pas grandi aux Etats-Unis, tu n’as pas été bercé par cette culture dès le plus jeune âge.

Toute mon enfance, les seules chansons que j’entendais étaient celles que nous jouions nous mêmes à la maison. C’était des morceaux très Folk, joués à la guitare et au tambourin, car soyons honnêtes, nous étions une communauté de Hippies. Mais la musique folk et la Country ont des bases assez similaires. J’ai fait ce rapprochement quand j’ai déménagé au Texas où j’ai habité 9 ans. C’est pendant cette période que ma passion pour la Country a commencé. J’allais voir beaucoup de concerts, j’achetais pas mal de disques. Je n’ai pas vraiment eu le choix, cette musique était partout.

 

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Y a-t-il des albums que tu as pris comme référence au moment de te lancer dans " A New Testament " ?

Comme je te le disais tout à l’heure, quand tous les musiciens ont donné leur accord pour participer à l’album, j’ai tout de suite su que ce disque serait très spécial. J’ai mis sur la table mes chansons Country mais je les ai laissées s’exprimer comme ils le souhaitaient. C’est pour ça que l’on retrouve ces aspects Gospel, R&B, des solos de guitare, et non parce que j’avais des idées piquées sur d’autres disques. Quand le guitariste m’a demandé quel son je voulais donner à l’album, je lui ai répondu que je souhaitais quelque chose de traditionnel, comme l’album des Byrds " Sweetheart Of The Rodeo ". On s’en est un peu inspiré pour le son de la pedal-steel. Au moment du mixage, j’avais en tête le son des morceaux Country et Gospel d’Elvis.  En dehors de ça, tout s’est fait naturellement, sans que j’ai à trop donner de directions pour arriver à mon but.

La chanson " Stephen " sur la mort de ton frère est très personnelle. As tu hésité avant de la publier ?

Non. Pour moi, partager mes émotions est une des raisons pour lesquelles je fais ce métier. Effectivement, je cite des gens dans cette chanson. Mais par rapport à tout ce que j’ai écrit par le passé, ce n’est pas plus extrême que ça. J’ai quand même composé des chansons sur le fait que je voulais me suicider. C’est encore plus difficile à exprimer que de parler de ta famille. Ma famille a toujours soutenu mon travail depuis les débuts de Girls. Même à des périodes où la presse était loin d’être subtile et mettait en gros titre des événements peu glorieux de leur passé…  Ca n’a pas dû être facile pour eux mais ils ne m’ont jamais fait la moindre remarque. Tu sais, j’ai commencé à composer à 27 ans. Avant j’ai fait une tonne de petits jobs alimentaires comme remplir des rayons, faire la plonge car je n’avais reçu aucune éducation. Maintenant ils savent que je fais quelque chose qui donne du sens à ma vie et ils n’ont pas envie d’y mettre un frein, quitte à encaisser quelques coups durs dans mes textes ou dans la presse. Mais ça nous a rapproché car ils connaissent mes sentiments à travers mes chansons et veulent en parler avec moi. Avant, nous ne parlions quasiment jamais. Une année entière pouvait passer sans que nous ne nous parlions, alors qu’aujourd’hui on se contacte presque toutes les semaines.

 " A New Testament " est ton album le plus accessible à ce jour. Est-ce un choix délibéré ?

(Semble flatté) Merci beaucoup ! Non,  pas du tout même si j’espère sincèrement que les gens vont le prendre en tant que tel. Tu sais, une des raisons pour laquelle je compose ce genre de chansons, c’est parce qu’à San Francisco, tous mes amis font de la musique que j’adore, mais elle est souvent grunge ou hardcore. C’est super d’aller les voir en concert, les gens qui gravitent autour de cette scène sont cool.  Mais au fond de moi, j’ai toujours voulu être le gars qui joue de la pop music et que tout le monde aime. Ce n’est pas pour autant que je n’aime pas faire sonner certaines chansons un peu indie. Mais ce que tu dis a du sens car j’ai eu des réactions mitigées à la sortie du disque à cause de ça. Je pense qu’il est naïf de croire que les journalistes sont toujours objectifs sur ce qu’ils écrivent. Les magazines et les blogs ont des lignes directrices qui changent. Ils doivent décider ce qui est cool ou non à un instant T. C’est pourquoi au lieu de dire qu’ils ont aimé le disque ne serait ce qu’un petit peu, ils se sentent obligés d’en faire des tonnes sur les aspects qu’ils n’aiment pas. Mais que ce soit des critiques sur mes disques ou ceux des autres, ces remarques en disent plus sur le fonctionnement du monde de la musique que sur l’album chroniqué en question. C’est dommage mais il faut s’y faire. De toutes façons je n’ai pas le choix, c’est mon gagne-pain ! (rires)

Es tu quelqu’un qui angoisse avant la sortie d’un disque ?

Non, je ne suis pas plus stressé que ça.  Je suis même plutôt impatient que le disque sorte enfin , que je puisse partir en tournée. Surtout pour mes deux derniers albums où pour la première fois les gens ayant participé à l’enregistrement de l’album assurent sa promotion avec moi. Pour cette tournée par exemple le guitariste et l’organiste ont aussi enregistré " Father, Son, Holy Ghost " avec moi. Nous pouvons donc jouer ensemble pour la première fois en live des titres de cet album. Idem pour les choristes, même si j’ai déjà joué ces chansons en live précédemment, leur présence et leur apport donnent une dimension supplémentaire au concert.

 

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Tu rejoues donc des chansons de Girls sur scène, quels rapports entretiens-tu avec ces morceaux ?

Ces chansons sont comme mon sang. Elles sont mon ADN. Je n’ai pas hésité une seule seconde à les ajouter à la setlist dès que j’ai eu confirmation des musiciens qui allaient m’accompagner en tournée. Lors d’un des premiers concerts, un ami est venu me voir une fois le set terminé et m’a dit qu’il était étonné et ravi que je joue ces chansons. C’est plutôt moi qui n’ai pas compris qu’il soit étonné de les entendre à nouveau. Ce sont mes chansons et je les jouerai jusqu’à ma mort. Je ne réfléchis pas en termes de chansons de Girls ou de ma carrière solo, elles sont toutes des chansons de Christopher Owens. J’y ai mis tellement de moi-même. J’espère vraiment qu’un jour les gens ne feront plus la différence entre Girls et ma carrière solo, mais je sais que ça va prendre du temps.

Pendant une longue période il était quasiment impossible pour toi de garder un groupe de musiciens stable pour les concerts et les enregistrements studios. Tu le regrettais fortement. Recherches-tu toujours cette stabilité aujourd’hui ou cela te parait-il moins important maintenant que tu es en solo ?

J’ai laissé tomber cette idée. Je me contente juste de le faire à petite échelle, comme sur cette tournée. S’engager sur la durée d’un album n’est pas facile pour tout le monde. Même si l’idée parait séduisante tu t’engages quand même pour un an de ta vie. Tu n’imagines même pas le nombre de gens à qui j’ai proposé de rejoindre Girls. Si la réponse est souvent positive au début, beaucoup changent d’avis quand arrive le moment de la tournée. Pourtant qu’est ce que j’aimerais avoir un vrai groupe pour plusieurs années. Mais trop de mes amis ont d’autres groupes, des vies de famille et consacrer leur vie à jouer mes chansons n’est pas leur priorité, ce que je conçois aisément.

Comme pour chaque album, tu as puisé dans votre stock de chansons composées ces dernières années. En t’y replongeant, n’as-tu pas été tenté d’en proposer à d’autres artistes ?

J’y ai souvent pensé, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Peut être que la meilleure façon serait de rencontrer l’artiste en question pour tenter de composer ensemble quelque chose de très organique. Il y a eu quelques tentatives de collaborations engagées par ma maison de disques par le passé, mais ça n’a mené à rien. Des gens m’ont également contacté. Lykke Li dont j’adore la voix voulait que l’on travaille ensemble, mais j’étais en tournée et ça ne s’est pas fait. Il faut pourtant que je me donne les moyens d’y arriver un jour car je suis convaincu que certaines de mes compositions sonneraient mieux si elles étaient interprétées par d’autres artistes. Quand tu es dans un processus créatif, tu rêvasses souvent. Il est assez fréquent que j’imagine quelqu’un d’autre que moi chanter les paroles dans ces moments-là. Donc, oui aux collaborations, mais comment s’y prendre pour que des chanteurs talentueux popularisent mes chansons avant que je sois mort (rires).

Un titre inédit, " America " viens juste d’être publié sur Soundcloud. Pourrais-tu nous en dire plus sur ce morceau ?

C’est une chanson récente composée l’année dernière au moment de l’enregistrement de "A New Testament". Ce titre a un goût amer pour moi car les gens semblaient l’apprécier et j’avais donc décidé de l’utiliser en face B du deuxième single de l’album. Mais pour des raisons financières on m’a annoncé qu’il n’y aurait pas de deuxième single car les gens n’en achètent plus. Je suis vraiment déçu car je voulais laisser une trace physique de cette chanson. La sortir en mp3 ou la mettre sur Soundcloud signifie que la chanson sera oubliée à un moment ou un autre. Mais le fait qu’ils assurent un minimum de promotion derrière me rassure tout de même car un minimum de gens vont tout de même pouvoir en profiter. Mais c’est la première fois de ma carrière que je suis confronté à un refus de publier un titre sur disque. Ca a été difficile à encaisser pour moi car ce que j’aime plus que tout, c’est sortir des disques. On m’a fait de grands discours sur la façon dont le monde de la musique change et bla bla bla. Pour répondre à ta question, c’est une chanson un peu dans l’esprit de « Stephen », dans le sens où elle parle du passé. Pendant longtemps, j’ai composé des textes sur ce qui m’arrivait dans ma vie de tous les jours, mais maintenant que j’en ai un peu abusé, je commence à me retourner vers mon passé. Ces deux chansons sont les premières composées en regardant dans le rétroviseur et je pense qu’elles ne seront pas les dernières car j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire.

 

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On parle beaucoup de la gentrification de San Francisco où tu habites ? Quel rapport entretiens-tu aujourd’hui avec cette ville ?

Pour moi, la première conséquence, c’est que tous mes amis quittent la ville. Je ne connais presque plus de groupes qui habitent San Francisco. Ty Segall, Thee Oh Sees et d’autres ont du partir à Los Angeles parce que la vie y est moins chère. A un niveau personnel, ça ne m’a pas affecté du tout . Mon appartement n’a pas été touché par les hausses de loyer, donc je ne peux pas me plaindre. Heureusement, car j’aime tellement cette ville qu’il m’est impossible d’imaginer habiter ailleurs. Une seule chose pourrait me faire quitter San Francisco, c’est une belle maison perdue au milieu de nulle part où je vivrais seul. Mais bon c’est juste un fantasme car je pense sincèrement que je ne tiendrais pas deux semaines (rires). Il faudrait vraiment que la ville change radicalement pour que je m’en détache. Et quand bien même ! J’ai quitté ma petite ville du Texas par envie d’habiter une grande ville où les gens et les quartiers changent avec le temps. J’avais besoin de mouvement permanent après la vie à la campagne. Il va juste falloir que je me trouve de nouveaux amis ! (rires)

Gardes tu un œil sur la scène locale ? As tu de nouveaux groupes à nous recommander ?

Entre les groupes qui partent et ma carrière, je n’ai malheureusement pas de groupe à te recommander. C’est bizarre, c’est comme si je ne faisais plus partie de cette scène maintenant. Ah si j’en ai un, mais je ne vais pas te donner son nom car quand je les ai vus la semaine dernière, ils m’ont annoncé leur séparation. Désolé ! (rires)

 

Crédit photos : Benoît Daviou

Merci à Thierry et Alexis chez Caroline.

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