Dominique A – Interview

06/06/2012, par | Interviews |
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Le premier semestre 2012 a été chargé pour Dominique A, avec la réédition généreusement augmentée d'une grande partie de sa discographie, des concerts célébrant les vingt ans de la sortie de "La Fossette" lors desquels il jouait son premier album en trio et en intégralité, la publication d'un court récit sur son enfance, "Y revenir", et bien sûr un nouveau disque, "Vers les lueurs", mêlant aux sonorités électriques celles d'un quintette de vents, et qui semble lui valoir l'intérêt d'un public élargi. Ce qui explique sans doute qu'on ait eu plus de mal que d'habitude à le coincer pour une petite discussion. De passage dans les locaux parisiens de son label Cinq7 avant ses concerts au Printemps de Bourges, l'auteur du "Courage des oiseaux" nous a finalement accordé une bonne demi-heure d'entretien. Riche, passionné et passionnant, comme toujours.

 Dominique A

Comment l'idée du quintette de vents t'est-elle venue ?

Elle est en fait arrivée en cours de route, avec l'arrangeur David Euverte. Au départ, on était partis sur un sextette avec quatre instruments différents. Il y avait aussi des cordes et une chorale et on voulait tout enregistrer en live, au Théâtre de la Ville. Il fallait donc éviter d'être dans un déficit d'arrangements, un propos trop resserré sur un groupe rock, car l'idée c'était aussi de travailler avec les musiciens de la tournée précédente. Je ne voulais pas qu'on enregistre live puis qu'on refasse plein de choses en studio, avec des overdubs en veux-tu en voilà… Au-delà des contingences matérielles qui sont arrivées en cours de route, on a finalement eu envie de donner plus de caractère au projet, de moins diluer dans une instrumentation "noble". On n'a donc gardé que les instruments à vent, parce que le son des flûtes, surtout, est quelque chose qui me poursuit. J'avais déjà enregistré sur l'album "Remué" (1999) un morceau, "Avant l'enfer", avec une partie de hautbois très écrite. Je pense que ces sonorités se rattachent à des émotions d'enfance, c'est un peu le flûtiau à la fin de "Bonne Nuit les petits"… J'aimais l'idée de revenir, à travers quelque chose de très écrit, sur des terrains où je ne m'étais pas montré très performant (rires). Sur "Tout sera comme avant", il y avait déjà cette ambition, certes dans un registre plus orchestral, et je n'en avais pas été totalement satisfait. Je savais que si je n'osais pas aller vers ces arrangements un peu "classiques", ce serait comme un regret éternel, car après les portes se ferment et je risquais de rester dans mon pré carré, bien délimité, celui de mon inspiration, de mes thèmes musicaux, ma façon d'aborder les mélodies, les changements d'accords… Pour en revenir au quintette de vents, c'est une formule classique, même si David m'a expliqué qu'on s'en était un peu éloigné. Par exemple, on n'avait pas de cor, dont je n'aime pas trop le son ; je n'avais pas envie de cuivres, et puis ça m'évoquait tout bêtement le sort du pauvre sanglier… (rires)

Quels instruments avez-vous utilisés, alors ?

Clarinette basse, clarinette, hautbois, flûtes, basson, sax soprano et cor anglais. J'aimais bien aussi la symétrie du quintette avec le groupe électrique. Même si je m'en défends, j'avais l'idée d'une confrontation, et pas seulement d'une fusion. En fait, il n'y a pas eu de heurts, ça a plutôt été une partouze musicale ! (rires)

Les musiciens classiques avec lesquels tu as travaillé avaient peut-être aussi envie de se confronter à un autre univers. J'ai l'impression que cela se fait de plus en plus, d'ailleurs.

Oui, Dieu merci. C'est comme les ingés son en France, ça s'est beaucoup ouvert, ouf… Les gens qui viennent du classique sont curieux d'autres genres musicaux, et de plus en plus réticents à l'idée d'un apprentissage très cloisonné, avec des codes très stricts. Sur les cinq musiciens, je connaissais déjà Michel Aumont et Daniel Paboeuf, qui ont l'habitude de travailler sans partitions, dans un registre plutôt free. Le premier soir, j'ai vu les trois autres qui regardaient des vidéos de Bérurier Noir sur YouTube… Ça m'a tout de suite rassuré… et un peu inquiété aussi, quand même ! (grand éclat de rire) Ça sentait bon son squat, quoi.

 

Dominique A

Pour ce nouvel album, tu as notamment été interviewé par Nikos Aliagas sur Europe 1. Tu as l'impression de changer de statut, de devenir un "chanteur populaire", quelque chose que tu as un peu rejeté à une époque ?

Cette idée du refus du grand public me poursuit, mais elle n'était déjà plus là après "Auguri". Pour moi, c'était un disque d'ouverture. "Pour la peau" aurait dû être un tube, je n'ai jamais compris pourquoi on n'avait pas travaillé sur ce titre. Enfin si, j'ai compris pourquoi… Si j'ai un regret, c'est celui-ci. Après, c'est vrai qu'en ce moment ça se passe bien, mais le grand public c'est autre chose, je suis en train de le découvrir. Disons que ça pourrait en prendre le chemin, les feux sont au vert. Moi, ce qui m'importe avant tout, c'est qu'il y ait du monde dans les salles, de l'enthousiasme. Qu'on sente que ça s'ouvre. Je ne veux pas me couper de la musique indé, c'est quelque chose que j'aime et j'ai quelques valeurs qui s'y rattachent. Mais je ne supporterais pas l'idée de mariner dans ce milieu-là. On a joué à Cavaillon devant un millier de personnes, et je pense qu'elles ne vont pas toutes sur POPnews… J'aime l'idée de toucher un public plus large, mais il faut le faire intelligemment et pas à tout prix. Des gens étaient surpris que je sois interviewé par Nikos Aliagas. En fait, je n'ai pas la télé ; je voyais bien qui c'était, mais je n'étais pas particulièrement fasciné par ça. Je n'ai appris qu'après qu'il présentait "The Voice". Moi, du moment que je suis bien reçu et que j'ai l'occasion de m'exprimer, tout va bien. Ce qui m'étonne un peu, c'est qu'avec ce disque ça s'ouvre rapidement. Mais c'est vrai aussi que le terrain avait été bien préparé : une bonne exposition médiatique, les rééditions il y a quelques mois… Ça a fait se dresser les antennes de gens qui sont plus dans le mainstream. On craignait une sorte de parasitage des rééditions, et donc de lassitude des médias, mais ça a eu l'effet contraire.

Tu es quand même surpris par le fait que des gens ne te découvrent que maintenant ?

Pas totalement. J'ai toujours été hyper exposé dans les médias spécialisés, et très sous-exposé dans les autres. Il y a donc forcément des gens qui n'ont jamais entendu parler de moi. Il y a deux ou trois ans, à l'époque de "La Musique", j'avais fait une interview assez édifiante sur une radio du Sud-Ouest. Le type commence (Dominique imite l'accent du Sud-Ouest) : "Bon, je suis le spécialiste de la chanson française sur cette station. C'est votre huitième album. J'ai envie de vous demander : où sont passés les sept autres, parce que je ne vous connais ni d'Eve ni d'Adam." Je me dis : putain, le spécialiste de la chanson française, il a jamais entendu parler de moi ? Je me suis rendu compte qu'on était en quelque sorte dans deux mondes différents. J'ai aussi fait un truc récemment pour le site Rue 89, et j'ai noté une certaine agressivité dans les commentaires, de la part de gens qui ne me connaissaient pas. Du genre : "Mais qui c'est ce gugusse, pourquoi il est exposé ?" C'est un drôle d'état d'esprit, d'ailleurs : parce que je suis pour eux un notable inconnu, je ne mériterais pas qu'on parle de moi. C'est assez perturbant, et en même temps c'est super, je suis un petit jeune ! Ce qui est bien aussi, c'est que les gens qui ne me découvrent que maintenant découvrent par la même occasion tous les wagons qu'il y a derrière. Ça ne repose pas que sur un moment, mais sur deux décennies.

C'est rare qu'il y ait encore une telle attente du public, après vingt ans et neuf albums. Souvent, on se lasse avant…

C'est quelque chose dont je suis justement très conscient. A chaque album, je me demande dans quelle mesure c'est encore excitant pour un journaliste de recevoir un disque de moi. Je pense à l'auditeur et à moi en tant qu'auditeur, à mon attitude par rapport à la musique… Ça ne tourne pas non plus à l'obsession, sinon je n'oserais rien sortir ; disons que j'ai l'impression que ce que j'ai fait jusqu'ici est bien, mais pas pleinement satisfaisant. Il y a une frustration qui me pousse à continuer, en renouvelant les cadres musicaux, et je pense que c'est ce qui m'a permis de durer. Je note aussi chez beaucoup une sorte de bienveillance à mon égard dont je ne peux pas donner les raisons profondes, l'envie que ça marche, vraiment, même s'il y en a bien sûr qui aimeraient me garder pour eux. J'avais déjà senti ça avec l'album précédent, "La Musique" : "Cette fois-ci on y va, faut que ça cartonne !" Le disque n'a pas cartonné, mais a bien marché. Et là, pareil : du coup, je me demande jusqu'à quand on va me donner cette chance-là (rires). En tout cas, j'ai l'impression qu'avec "Vers les lueurs", un cap est en train d'être franchi.

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