Jeanne Added - Interview

11/01/2012, par Luc Taramini | Interviews |
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Petit brin de femme d'une trentaine d'années, Jeanne Added, chanteuse, a déjà posé sa voix sur pas mal de disques de jazz et de musiques improvisées. Aujourd'hui flanquée d'une basse, elle explore l'univers rock et pop en solo dans un set minimaliste ou avec son groupe de rock bruitiste Linnake. La sortie récente de son premier EP chez les disques en carton est l'occasion toute trouvée de lui ouvrir la tribune de POPnews. Voilà qui est fait.

Jeanne Added

Comment te définis-tu artistiquement ?

Je suis d'abord musicienne, ensuite chanteuse. Après on peut ajouter auteur-compositeur, interprète et bassiste. J'ai traversé plusieurs styles à travers ma vie : le classique, le jazz, la musique improvisée, ainsi que le rock et la pop. Tout était un peu mélangé. J'écoutais les Bérus tout en étant au conservatoire à Reims.

 En même temps, on peut imaginer que tu as eu besoin de construire un parcours musical pour mieux t’en affranchir aujourd’hui ?

Oui, ça s'est fait ainsi même si je ne l'ai pas pensé de cette manière. C'est vrai que j'ai fait des études de musique sans savoir si je voulais devenir musicienne. Dans cet apprentissage là, le jazz et la liberté qu'il offrait ont été des vecteurs excitants qui m'ont donné envie de faire ce métier.

 Est-ce que le jazz offrait aussi la garantie d’être plus rapidement impliquée sur des projets professionnels ?

Non, c'est vraiment l'improvisation et le chant qui m'ont donné envie de faire de la musique. Après c'est vrai que j'ai appris beaucoup de choses, techniques et compliquées, pendant des années. Et puis, j'en ai eu marre. Aujourd'hui, je suis en train de désapprendre et de revenir à l'endroit le plus juste, qui a toujours été là mais sur lequel j'ai empilé des couches de connaissances sans jamais me les approprier totalement. Là, je me sens alignée avec moi-même artistiquement.

 A travers lequel de tes projets te sens-tu le plus en accord avec toi-même ?

A travers Linnake et le solo, les projets de chansons. Être toute seule sur scène, c'est assez particulier mais j'y prends goût. Ça fait deux ou trois ans que je fais ça. A la rentrée, j'ai fait une dizaine de dates seule avec ma basse en première partie de The Do. Ce fut vraiment une super expérience.

 A quel niveau ?

Au niveau de la concentration. Quand on joue avec d'autres gens, on peut se permettre de se déconcentrer passagèrement car le groupe rattrape toujours. Quand on est seule, il faut être en permanence attentif et vigilent. Ça devient une sensation incroyable.

 Quel est ton rapport au chant justement, cérébral ou physique?

C'est un truc de malade, le chant. La voix reflète tout ce qu'on vit au quotidien. C'est un instrument qui change. En 5 ans, ma voix a changé. Physiquement c'est aussi un plaisir incroyable. En lyrique, notamment, tout le corps entre en résonance, se met à vibrer. Quand on fait du rock, c'est un rapport à l'énergie et à l'expression de cette énergie. C'est libérateur, ça te met en contact avec des sensations auxquelles tu n'as pas forcément accès autrement. Quand on chante, on est obligé d'avoir la notion de son corps.

 Pourquoi un EP et pas directement un album ?

C'est une question de timing. Il me fallait un support pour la tournée de The Do. On a bossé sur une grosse dizaine de titres. A mon avis, il en manque encore quelques-uns. Il n’y a que des compositions musicales sauf le morceau "Little Red Corvette" qui est une reprise de Prince. Les textes sont empruntés à des auteurs.

 Comment en es-tu arrivé à faire ce disque solo ?

Au départ, je sortais de l'expérience de ce solo sur scène, formule basse et voix entre reprises et compos. L'idée initiale était de graver un témoignage comme pour un disque de jazz. Mais le contact avec Maxime Delpierre et Gilles Olivesi m'a permis de concevoir cet album différemment. C'est à dire en le produisant, en pensant aux arrangements, en en faisant un vrai projet de studio. L'idée c'était donc de faire des chansons, sur un mode minimaliste. Sur "Drinking" il n'y a qu'une ligne de voix et une ligne d'accompagnement. Cette ligne que je fais normalement à la basse a été enregistrée par plusieurs guitares. Le schéma dominant de ce disque, c'est une ligne de chant et une ligne de basse ou d'instrument en contrepoint.

 Avais-tu des idées en tête en faisant ce disque ?

Pas moi. Max peut-être. Je suis d'une grande naïveté.

 Est-ce qu'il y a des projets dans lesquels rétrospectivement tu as eu le sentiment de te perdre ?

Ta sensation est juste. J'ai eu une formation de musicienne, instrumentiste et interprète qui m'a conduit à être au service de. Et quand je suis sortie du conservatoire, j'ai été très sollicitée. Pour aller où j'avais envie d'aller, il fallait que ça passe par ce chemin. Ça m'a pris du temps. Maintenant c'est très très clair. J'ai fait plein de trucs différents. Il y a plusieurs projets que j'ai arrêté depuis deux ans. J'ai fait des choix. Du coup, j'ai appris énormément au contact de gens très différents. A la fois de l'impro, du jazz plus straight ou de la chanson française… Chaque projet m'a construit que ce soit par opposition ou par adhésion.

 Quelles sont les rencontres marquantes qui ont jalonné ton parcours ?

Je pense à Marc Baron qui est saxophoniste et qui fait aussi de la performance. Il a toujours été très exigent dans son approche musicale, sans concession. Et puis j'ai eu aussi un super prof de chant, quelqu'un d'incroyable, un ancien danseur contemporain qui a toujours chanté.

 Est-ce que tu pratiques toujours le scat ?

(Rires) Je n’ai jamais vraiment scaté mais l'improvisation oui. Parfois, je fais des lignes vocales que j'invente moi-même.

Je pense notamment à un set à la Fontaine avec Anne Pacéo. Je trouvais cette façon de « faire des lignes » assez pénible à la longue.

Moi, j'en garde un bon souvenir. C'était un set assez sympa de mon point de vue. J'ai encore un groupe avec lequel je fais de l’impro pure. Pas de façon classiquement jazz : thème, solo, re-solo, thème… c'est beaucoup plus mouvant. On joue ensemble c'est tout. Il doit bien y avoir quelque part des cassettes de jeunesse comportant quelques inflexions scats, mais pas beaucoup.

 Est-ce que la musique t'amène à croiser d'autres disciplines artistiques ?

Oui mais sans le vouloir vraiment. J'ai fait beaucoup de musiques de théâtre pour mon père qui est metteur en scène. Des décors sonores, ce genre de chose. Et dernièrement j'ai joué dans un spectacle "La chute de la maison Usher" d'Edgar Poe. J'avais un vrai rôle sur scène même si je ne faisais que chanter, avec des déguisements, des intentions, des répétitions. Mais c’est quelque chose que je ne suis jamais allé chercher.

 Est-ce que tu as la même liberté dans les musiques de théâtre ou de spectacles vivants que dans tes chansons ?

Pour le théâtre, j'ai appris que les musiques ont des fonctions. Finalement l'aboutissement de la musique pour elle-même, ce n'est pas l'enjeu. Il faut avoir envie de participer à la théâtralité d'un propos plutôt que de s'exprimer en tant que musicien. Je trouve cela intéressant car tu ne composes pas pour faire le plus beau morceau de la terre, mais pour que ce soit efficace. Ce sont des bons exercices.

 Jazz, musique improvisée, rock, pop… Tu navigues dans plusieurs circuits ou univers. As-tu déjà rencontré des difficultés à te faire identifier ?

Non pas vraiment car pour l'instant Linnake reste très confidentiel, même chose pour le solo.

 

photo : Victor Didlo

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