Le BBmix 2014 présenté par ses programmateurs

12/11/2014, par | Festivals |
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On vous le dit chaque année, mais on insiste : l’automnal BBmix est l’un de nos festivals préférés. Et ce, pour plusieurs raisons : la programmation est toujours éclectique, pointue et exigeante, riche en artistes culte et rares ; il donne aux Parisiens l’occasion de franchir le périph puisqu’il a lieu à Boulogne-Billancourt ; les conditions d’écoute sont excellentes ; et les places, à un prix modique. Comme l’an dernier, nous avons demandé aux programmateurs, Pascal Bouaziz, Marie-Pierre Bonniol et Jiess Nicolet, de présenter, chacun à sa façon, les artistes de la présente édition – la dixième – en accompagnant leurs propos d'une petite sélections de vidéos, clips et captations live. Et de Will Oldham alias Bonnie Prince Billy à Faust en passant par Trans Am, le moins qu’on puisse dire est qu’il y a du beau monde.


Le festival commence le jeudi 20 novembre à 19 h 30 par une soirée gratuite (sur réservation) avec les Genevois inclassables de l'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp.


Marie-Pierre Bonniol, fondatrice et coprogrammatrice, présente la soirée du vendredi 21 novembre avec Faust, Ghédalia Tazartès, La Morte Young et Charles Hayward.

Il existe un petit musée caché dans chacun d’entre nous où les musiques n’ont pas besoin de lecteur pour exister. Dans ces pièces, des mélodies, des agencements de voix, de sonorités nous habitent. Entendues une ou plusieurs fois, elles s’accrochent en nous comme d’autres airs rebondissent, se transformant en lignes dont nous sommes tissés. Nous emportons ces airs de partout avec nous, silencieux, prêts à émerger lorsqu’une émotion – cet éclat d’état qui échappe au langage – nous rencontre. L’air, la ligne, devient son analogie, et chantonné en nous, il ouvre un espace où le sentiment peut prendre forme et lieu.

Ce musée portatif, je l’appelle Musée des musiques imaginaires : c’est un musée qui, si il a des portes, n’a ni matérialité ni cloisons. Il a pourtant lieu et chacun de nous, comme passionnés, musiciens, programmateurs, l’incarnons.

Avec le festival BBmix, depuis 2005, nous essayons de partager, chaque année, des lignes et des airs qui nous composent. Les premières notes de “Wurlitzer Jukebox” de Young Marble Giants, “Logrundr III" de Moondog” ou encore “Les Ères d’Exil de Liszt” de Pierre Bastien, tous déjà programmés à BBmix, sont autant d’habitants de mon propre musée.

This Heat, Ghédalia Tazartès comme Faust et Camberwell Now, depuis longtemps, y tiennent un rôle important. La force, la singularité, la justesse de ces propositions artistiques m’ont laissée, alors que je les découvrais, sans voix, certains de leurs morceaux s’inscrivant dès la première écoute au plus profond de moi. Avec La Morte Young, dont BBmix accueillera le premier concert parisien, ces musiciens partagent le choix de la marge, d’une expression et d’une grille propre résistant aux canons, rentrant dans l’esprit que, depuis sa fondation, nous avons voulu donner à BBmix : celui d’un festival où formations historiques, auteurs d’airs qui nous habitent, s’actualisent au présent auprès de nouveaux projets qui continuent leurs mouvements.

 

Pascal Bouaziz, directeur du BBmix, présente la soirée du samedi 22 novembre avec Bonnie Prince Billy, Xylouris & White et Imaan.

1994 ? Peut-être à l’Erotica, boulevard de Clichy ? Premier concert de Bonnie Prince Billy à Paris, sous le nom de Palace Brothers. Après le passage douloureux sur scène d’un autre homme très seul, devenu depuis lui aussi célèbre, Bill Callahan, Will Oldham monte sur scène, seul, très seul. La scène est ici un bien grand mot pour une toute petite chose : sorte d’estrade, le long d’un bar miteux. Coincé devant les 50 personnes présentes, légèrement blasées et très mal installées, Will Oldham chante comme un perdu. Voix hésitante, guitare hésitante, chansons tremblantes, vacillantes, à la frontière de la folie et de la poésie pure… Chansons d’inceste et de meurtre, de dévotion et d’amour fou, portées par un homme qui semble si petit. Écrasé qu’il est sous le poids d’un monde si lourd et si obscur. Un monde dont il revient, seul, à peine sain et sauf, et pour tout nous raconter. Un monde de ténèbres décrit ailleurs par Cormac McCarthy ou William Faulkner. Un monde de noirceur absolue et de détresse panique, un monde éblouissant de beauté aussi : « Because I love my sister Lisa, most of all… I’m long since dead and I live in hell, she’s the only girl that I love well, we were raised together and together we fell : God is what I make of him », chante-t-il ce soir-là dans un de ces premiers morceaux stupéfiants, “Riding”, et comme il le chante au milieu de tant de chansons stupéfiantes de son premier album “There Is No-One That Will Take Care of You” (1993).

Bonnie Prince Billy

Will Oldham chante toujours et depuis toujours des chansons immémoriales : des chansons d’autres temps, de tous les temps et pour tous les temps à venir. Le choc de ce premier album écouté jusqu’à la lie et le choc de ce premier concert ont fait de votre serviteur ce qu’il est devenu : un accro. Combien de fois peut-on écouter “Viva Last Blues”, “I See a Darkness” ou “Arise Therefore” ? Comme chez tous les accros aux drogues dures : tout simplement, autant de fois que le corps peut le supporter.
Revu de nouveau seul quatre ans plus tard, au Café de la danse, à l’époque de sa compilation de raretés “Lost Blues and Other Songs” qui suivait déjà une belle série de chefs-d’œuvre impérissables, et puis une autre fois encore, en groupe cette fois-ci de nouveau au Café de la danse en 2001… Tous les concerts de Bonnie Prince Billy ou Will Oldham de son vrai nom ou encore, Palace Brothers, Palace Music, Palace, ses premiers alias, tous les concerts de cet homme s’incrustent dans le cerveau d’une manière indélébile sans qu’on sache vraiment pourquoi. Présence écrasante et pourtant presque absente, comme s’il était arrivé là par effraction, par un hasard qui lui échappait lui-même, par une chance qui ne devrait pas se reproduire, comme par miracle, peut-être… Présence sidérante qui pourtant semble si peu s’offrir, la plupart du temps Bonnie Prince Billy ne semble pas être tant là que télétransporté, hologramme, fantôme d’un autre monde, et pourtant tous les spectateurs, eux, ont la sensation d’être, pour une fois, totalement réveillés à eux-mêmes, l’impression, eux, d’être comme jamais immensément là.

Récemment, Bonnie Prince Billy chantait détendu, avec une sorte de distance, d’humour, presque heureux, accompagné d’un groupe impeccable : celui qui l’accompagnera au festival. Avec, en plus son vieux complice Matt Sweeney (Superwolf…), l’extravagant Dave Ferguson, one-man band à lui tout seul, croisement improbable entre Tom Waits et le jumeau perdu d’Elvis Presley. Pour l’occasion de cette sorte de soirée “Carte blanche”, Will Oldham a souhaité inviter le duo Xylouris & White : ça tombe bien, on n’aurait personnellement pas imaginé proposer mieux. Enfin, en toute première partie, la jeune Francilienne, régionale de l’étape, Imaan, à ne pas manquer pour son premier concert à elle sur une vraie scène digne de ce nom.
Vingt ans après ce premier concert, la chance que donne la vie parfois de pouvoir inviter Will Oldham pour la dixième édition du Festival BBmix est une grande chance. L’espoir de revivre au spectateur une nouvelle fois ce miracle, l’espoir de revivre une nouvelle fois à cette hauteur, à cette intensité. Le 22 novembre 2014, depuis les coulisses, Pascal Bouaziz prendra sa dose.

 

Jiess Nicolet présente la soirée du dimanche 23 novembre avec Turzi, Trans Am et The Intelligence.

“Jour du saigneur”

Le dimanche à Bbmix, c’est un peu le jeu de l’incertitude volontaire que les trois programmateurs souhaitent cultiver et qui fait finalement le sel de cet événement.

Jouer le décalage des esthétiques, des publics, du lieu ...

Swans il y a quatre ans nous avait gratifié d’un set d’une rare tension, rageur, teigneux, le tout dans les conditions d’écoute confortable d’un théâtre assis, un dimanche sous la neige. Cette soirée a sans doute posé les jalons des dimanches à BBmix.

Beak>, il y a deux ans, avait fait tourner les têtes “métronomiquement” sur une base de rythmiques choucroute, de perturbations synthétiques et de basses déstabilisantes, le tout engoncé dans les fauteuils rouges du Carré Bellefeuille. Pond, The Dones ou Skull Defekts ont aussi dérouillé les oreilles le jour du Seigneur.

Alors, pour nos 10 ans, il fallait aussi qu’on tente une nouvelle fois le pas-chassé de coté, travailler nos contretemps, préparer un programme surprenant, déroutant.

On commencera tôt avec le funambule Turzi (Fr./Record Makers), qu’on accueille en dehors de toute actualité discographique, car sa pop synthétique dérive du Krautrock qu’on chérit tant, ses ondes ont envahi les scènes de France et d’ailleurs au même moment que nos chouchous Neman et Étienne Jaumet (Zombie Zombie), et oourtant, bizarrement, Turzi avait jusqu’ici échappé aux mailles du filet du BBmix.

Dans la galaxie des groupes que l’on rêvait d’accueillir, il y avait Trans Am (US/Thrill Jockey). Formation historique du label de Chicago aux cotés de Tortoise, The Sea & Cake ou Bobby Conn, Trans Am dresse des ponts et, tel un Attila, les détruit derrière lui. On y lit les références aux maîtres du genre (Neu!, Can mais aussi Giorgio Moroder, des BO de films de séries Z inavouables...) et on se prend les pieds dans le tapis d’un riff qui vire au heavy metal, un drone sonore tout droit issu de l’imaginaire de Pan Sonic, une rythmique binaire qui rappelle l’énergie du punk rock 90’s... Finalement inclassable, mais aussi inépuisable.

Ce dimanche s’annonce décidément capilotracté puisque c’est l’un des fleurons du label californien In the Red qui le clôturera. Alors que les prolifiques Ty Segall ou Thee Oh Sees sont célébrés à leur juste valeur, BBmix a souhaité aussi honorer le lo-fi post punk du groupe de Seattle The Intelligence. Conduit d’un manche (de guitare) de fer par Lars Finberg (A-Frames ou les débuts de Thee Oh Sees), le groupe a commencé a tisser sa toile discographique de manière souterraine à coups d’éditions limitées, vendues sous le manteau à la fin des concerts. Huit albums, un paquet de singles, EP et split albums plus tard, The Intelligence a clairement développé un style garage unique et respecté par cette scène, mais aussi hautement aventureux, primitif dans les riffs, une rythmique "dry as a bone", des mélodies entêtantes et quasi pop... Un vrai coup de cœur !

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