The Divine Comedy - Interview

23/08/2016, par et | Interviews |
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Retour en fanfare du prodigieux Neil Hannon avec “Foreverland”, 11e album de Divine Comedy. “Le meilleur depuis Casanova” selon certains collègues. Nous rîmes beaucoup alors qu’il se confiait sur sa passion du clavecin, les featurings animaux et Telly Savalas. Entretien express avec le lauréat pop ultime, 25 ans de panache vous contemplent.

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Tes premières amours musicales sont souvent celles qui déterminent la musique que tu vas créer. Tu étais fan de U2, de R.E.M., puis des Pixies et du shoegaze. Cela se ressentait un peu sur le premier EP du groupe. Pourtant, dès ton premier album, la direction musicale était à l’opposé de tout ça. Comment en es-tu venu à écouter une musique plus orchestrée voire baroque qui t’a donné envie de l’adapter dans un format pop inédit ?

Ado, je dévorais le "NME" et le "Melody Maker". Un nom revenait sans cesse dans les interviews, celui de Scott Walker. Je n’avais aucune idée de qui c’était. Quelques années plus tard, alors que nous enregistrions notre premier mini-album avec Sean O’Neill des Undertones, ce dernier m’a dit que je sonnais parfois comme Scott Walker. Je me suis dit, quoi, encore lui ! (rires). A cette période, une compilation mêlant des titres des Walker Brothers et de Scott Walker solo venait de sortir. Je l’ai achetée et tout a changé pour moi, c’était comme une renaissance. Ce n’est pas pour autant que du jour au lendemain je me sois mis à faire de la musique qui sonnait comme la sienne. Cette découverte m’a juste montré qu’un autre style de musique existait, avec plein de possibilités. J’ai poursuivi sur cette lancée avec des disques de Jacques Brel, de Michael Nyman, Kurt Weill, etc. “Liberation”, le titre de mon premier album, suggère tout ça. Je me sentais libéré musicalement. Mais ce n’est pas pour autant que je renie mes racines indé, j’en écoute toujours.

En référence à ton adolescence, tu as affirmé, que d’une certaine façon, ta passion d’ado pour Nik Kershaw avait influencé ta façon d’aborder les paroles. Tu reviens aujourd’hui avec un album dans lequel tu te livres comme jamais tu ne l’avais fait avant. Considérerais-tu que tu as franchi une nouvelle étape en matière de textes avec ce disque ?

Je ne sais pas, peut-être. S’il y a une différence, elle vient du fait que je ne me suis pas mis la pression. J’ai pris le temps nécessaire pour être entièrement satisfait. Il existe même plusieurs versions de chaque titre. C’est ridicule, mais j’ai enregistré douze versions de “Napoleon Complex”. Ma manageuse préfère la huitième (rires). Un jour je devrais sortir un album de “Napoleon”. Bref, prendre son temps a aussi eu des effets négatifs. Certains titres de l’album sonnaient trop travaillés, j’avais l’impression de les avoir ruinés. Du coup je revenais trois mois en arrière à une version que je préférais. Mais il n’y a pas eu de volonté consciente de changer de style. Tu évoquais Nik Kershaw dans ta question. J’ai commencé à vraiment écouter de la musique vers l'âge de 8-9 ans. Principalement la radio et "Top of the Pops" à la télé. Par contre je n’ai pas acheté de disques avant mes 12-13 ans. Et c’est pile le moment où Nik Kershaw était énorme. Et Howard Jones ! (rires) J’ai revu de vieux clips de Nik Kershaw. Mon dieu, ses vêtements étaient horribles (rires). Par contre je trouve encore aujourd’hui que c’était un excellent compositeur, avec des idées très intéressantes. Il n’avait pas peur de changer de tonalité sans raison valable. Du couplet au pont, du pont au refrain, c’est comme s’il jouait des centaines d’accords (rires). Ce que j’admire chez un chanteur pop car c’est plutôt inhabituel.

“Foreverland” est ton onzième album. A ce stade de ta carrière, ressens-tu plus d’angoisse qu’auparavant avant de te mettre au travail ? Eprouves-tu la crainte de te répéter ou de ne plus être original ?

J’ai peur de me répéter, c’est certain. Ça m’arrive souvent, je ne peux m’en empêcher. Mais je le fais certainement moins qu’un groupe, qui sonnera toujours, quoi qu’il arrive, comme une addition de personnes. Alors que si je décide d’enregistrer un disque qui sonne comme Abba, ça m’est possible. C’est une bonne idée d’ailleurs ! (rires) En fait, je travaille sans stress. Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque mon planning me permet de me mettre au travail sur un nouvel album. Car une fois celui-ci sorti, il est très difficile de retourner en studio car tu es en promotion non stop pendant deux ans. Et j’ai aussi tendance à me lancer dans des projets un peu fous. Je dis oui aux idées les plus intéressantes, mais parfois je le regrette (rires). Mais c’est bon de s’imposer des challenges.

Onze albums en vingt-trois ans, c’est tout de même un bon rythme. Comment te comparerais-tu avec tes collègues musiciens qui ont commencé comme toi dans les années 90 ?

J’ai gagné la bataille car j’ai sorti plus d’albums qu’eux. Mais je parle de la quantité plus que de la qualité (rires). Il m’est impossible de m’évaluer. Beaucoup des artistes de l’époque tentent des come-backs. J’admire ceux qui sont encore présents aujourd’hui, car comment font-ils pour se supporter au sein d’un groupe après si longtemps ? J’évolue seul et j’ai déjà du mal à être d’accord avec moi-même ! Mais globalement, beaucoup d’artistes de cette période étaient excellents, avec des chansons qui tiennent encore la route aujourd’hui. Pas mal sont devenus des classiques. Mais si je suis tout à fait honnête, je ne trouve pas que j’étais bon à l’époque. Je suis devenu bien meilleur musicien depuis. J’étais capable d’écrire des chansons accrocheuses et d’obtenir quelques hits, et c’était génial. Mais si on raisonne en termes de qualité, il m’a fallu du temps pour m’entraîner encore plus et m’améliorer. Il faut veiller à ne pas perdre ton originalité. Mais je ne pense pas que l’originalité soit quelque chose qui me caractérise. Je me considère plus comme un artisan qui s’acharne jusqu’à obtenir un objet parfait. Je ne m’améliorerai qu’en continuant à travailler encore plus.

Ce travail sans stress se ressent ici volontiers. “Foreverland” donne l’impression d’un album apaisé, sans réelles contraintes, que tu as pris beaucoup de plaisir à composer et enregistrer.

Oui, c’est vrai, même si certains moments sont plutôt stressants. Il n’y a rien de plus effrayant que de se lancer dans l’enregistrement d’un orchestre à cordes par exemple. Ce furent deux jours terrifiants. Je pense en particulier à “To the Rescue”. Personne n’arrivait à jouer correctement car j’avais composé des partitions trop étranges. J’étais plutôt fier de moi (rires). Normalement, j’écris des parties très simples car je ne suis pas violoniste. Ce n’est pas que c’était super compliqué sur papier, mais juste que la tonalité était très difficile à jouer au violon. Je ne devrais même pas dire ça car ce sont des musiciens exceptionnels…

L’ambiance semble tellement détendue que l’on entend même un âne sur “How Can You Leave Me on My Own?” !

Il faudrait que je vous montre une photo de Wayne. Wayne, comme John. On a deux ânes : Wayne et Peanut. C’est Wayne qui “chante”. En fait, ce sont des créatures très sonores. Le studio est à côté de la maison, Wayne était juste à 10 mètres. J’écoutais des versions de “How Can You Leave Me on My Own?”. Et il s’est retrouvé sur la bande alors qu’il était plutôt calme, mais son intervention collait bien à la chanson : il s’agissait de gémir (rires). Je l’ai ensuite enregistré et il a été excellent.

La première prise fut la bonne ?

Oh oui, il suffit d’agiter un peu de nourriture et il se met à hennir (imitation convaincante de Wayne par Neil Hannon).

“Foreverland” est un album qui, sans ressembler à tes disques du début, pourrait séduire les fans de la première heure qui t’auraient perdu de vue.

Pourquoi n’ont-ils pas suivi ma carrière ? Que faisaient-ils ? (rires) Je connais un mec, vous savez, celui qui travaillait avec Ricky Gervais sur la série “Extras” : Stephen Merchant. Mon ex-femme l’a rencontré et il lui a dit : “Oh oui, j’aimais bien The Divine Comedy sur le premier album. Tout le monde s’est mis à l’aimer et je n’en avais plus rien à foutre.” Celle-ci est pour Stephen Merchant (rires).

Comment as-tu réagi au succès de “Something for the Weekend” ?

J’ai eu quelques singles à succès (sourire). Ma réaction ? “Super, applaudissements !” En réalité, j’étais dans un taxi à Paris quand ils m’ont appelé pour me dire : “ 'Something For The Weekend' est classé 15e dans les charts britanniques !”. Bordel, tous mes rêves d’enfant se sont réalisés ! C’est un moment extraordinaire car tu essaies toujours de faire du bon boulot, ça n’a rien à voir avec les tubes. Et ensuite tu fais un hit et tout ton travail s’y rattache. “Je reprends tout pour moi, je suis tellement excité” ! C’est fantastique : tu fais “Top of the Pops” et toute la clique ! Les problèmes commencent quand cette parenthèse se referme, et tu dois alors accepter qu’elle se termine et penser à la suite. Je n’étais pas triste de ne pas être si connu, j’étais une célébrité “mineure” de toute façon (rires). Il s’agit de revoir tes ambitions, de te demander pourquoi tu fais ce métier, et ce fut plutôt facile pour moi : je me suis rappelé à quel point j’adorais la musique (rires). Et combien j’aimais la créer et la jouer. Heureusement, j’ai pu conserver un public assez large. Merci, mon Dieu. (rires)

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“To the Rescue” sonne déjà comme un classique. Peux-tu nous raconter l’histoire de la chanson ?

Au départ, la chanson sonne comme du Tangerine Dream, un truc au synthé. J’avais cette grille d’accords que je me suis mis à jouer ensuite comme une ballade à la Elton John (rires). Ce n’est que plus tard que j’en ai fait une version plus swing (il fredonne chaque étape, ndlr). Un moment agréable car j’ai eu ainsi une vision globale du titre. La façon dont la guitare sonne, etc. A l’origine, le morceau portait un autre titre, les paroles étaient complètement différentes. J’avais écrit “To the Rescue” dans mon carnet de notes, mais c’était juste une idée pour un titre. Je pensais aussi à Cathy (sa compagne, ndlr), qui recueille volontiers les animaux. Tous ces éléments additionnés forment la chanson, elle est écrite et j’en suis ravi.

Au long de ton parcours, on entend du clavecin sur presque tous tes albums : pourquoi apprécies-tu autant cet instrument ?

(Il réfléchit). La plupart, mais pas tous. Y a-t-il une seule note de clavecin sur “Regeneration” ? “A Short Album About Love” ? Pour le reste, tu as raison (rires). Je me suis rendu compte il y a deux jours que mon amour du clavecin remonte à “Golden Brown” des Stranglers, qui est un des mes titres favoris. Il a eu beaucoup d’impact sur moi quand je l’ai découvert enfant. Le clavecin y possède un son fantastique. On peut aussi citer Michael Nyman qui l’utilise sur beaucoup de ses œuvres, et j’adore quand il le fait dans un style baroque où le clavecin tient littéralement le rôle de la batterie, avec ce son percussif. C’est lui qui fait tenir tout le reste. On peut aussi voir le clavecin comme l’équivalent piano de la guitare, grâce à ce son pincé si caractéristique. C’est comme un piano mais en plus excitant. Cependant, il ne faut pas trop en abuser, sinon il perd de son attrait.

“Funny Peculiar” sonne très chanson française, limite bande originale de film. Broadway est aussi mentionné dans la bio. Quelles sont les influences derrière cette chanson ?

Toutes ces influences à la fois, comme vous pouvez l’imaginer. Même si la chanson peut volontiers rappeler les productions de Broadway, celles-ci furent influencées par la chanson française (“French chanson”, dixit Neil, ndlr). Il y a clairement des échos de ce style. On voulait rendre hommage au son des 40’s, 50’s, jusqu’au début 60’s. J’adore “Something Stupid” par Frank & Nancy Sinatra, par exemple. J’ai essayé de réécrire cette chanson pendant des années (rires). Mais je crois que j’ai réussi cette fois !

Il y a souvent des passages parlés dans tes chansons. Une pratique à risques chez certains artistes, mais chez toi, ça marche ! Une explication ?

Je l’ai fait sur certains albums et j’ai trouvé la chose embarrassante après coup (rires). J’ai une voix de radio parfois. J’ai toujours pensé que j’aurais une seconde carrière en tant que disc-jockey. J’ai eu la possibilité de le faire et ça finit par sonner comme du Barry White ! Ou encore Telly Savalas. Il y avait beaucoup de disques parlés dans les 70’s...

Photos : Alain Bibal.

Merci à Marine Armand.

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