Zombie Zombie - Interview

14/05/2013, par Maéva Pensivy | Interviews |
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Zombie Zombie


Après-midi maussade de jour férié, Cosmic Neman et Etienne Jaumet me reçoivent chez Versatile, où ils viennent de répéter avec Yaya Herman Dune et Joakim pour Lune Argent Ensemble, la création qu'ils vont présenter à la Villette Sonique une semaine après. Lune Argent Ensemble, où l'electro hypnotique de Zombie Zombie jouée par un big band cosmique où se côtoieront une dizaine de musiciens, dont Emmanuelle Parrenin et Romain Turzi.

Quand avez-vous commencé à répéter ?

Neman : On a commencé il y a pas très longtemps, comme on est nombreux… On a commencé à défricher, on a joué avec un bassiste, là aujourd'hui avec Yaya Herman Dune et Joakim, on a fait des répèts un peu par catégorie de musiciens pour que quand on répète avec tout le monde, les gens soient déjà calés.

Etienne Jaumet : Même nous hein.

N : En gros, la plupart des morceaux seront des morceaux de Zombie, mais qu'on va réarranger, pour une dizaine de musiciens.

EJ : Et puis il y a un nouveau morceau.

Vous avez deux jours de répétitions au complet ?

EJ : Oui, avec tout le monde.

N : En studio.

EJ : C'est pas mal, c'est compliqué parce qu'on est 11.

N : Chacun a un planning assez chargé… Toutes ces stars qu'on a invitées ! (Etienne rit)

EJ : Par exemple il y a Joakim, qui habite aux Etats-Unis, il est en tournée en plus en ce moment.

N : Donc on pouvait pas non plus trop prévoir, trop répéter…

Comment ça s'est passé ? C'est la Villette Sonique qui vous a proposé ce projet ?

N : Ils nous ont proposé de jouer, de faire un truc spécial, et nous on a eu cette idée. Etienne et moi on a toujours eu cette idée de jouer avec un big band comme ça…

EJ : Oui parce qu'on a beaucoup joué à deux et là pour une fois qu'on nous donne un peu l'occasion de bosser, on en profite pour inviter tous les copains.

N : Généralement on a toujours joué notre musique en duo, l'idée était de donner une autre dimension à nos morceaux, avec des arrangements de cuivres, des guitaristes, un bassiste… Alors que d'habitude c'est juste synthés-batterie. Sur le dernier album, on a déjà intégré un deuxième batteur, mais on voulait vraiment donner une autre dimension au groupe. 


Et comment vous avez réussi à intégrer tous ces éléments différents à votre musique, dont une voix féminine, avec Emmanuelle Parrenin au chant ?

EJ : On sait pas trop, on a des idées, des envies, après on va voir comment ça fonctionne quand tout le monde sera là. Comme on n'a pas pu répéter tous ensemble encore, on recherche.

N : En gros, ce sont des gens avec qui on a déjà eu des expériences musicales donc on sait qu'ils pourront s'intégrer. Etienne a beaucoup joué avec Emmanuelle, soit sur ses albums à elle, soit dans son projet solo, où elle participait. Elle joue pas mal de vieux instruments du Moyen-Age, comme la vielle, des choses comme ça, donc elle intégrera ça aussi. Et puis des moments de voix comme elle sait très bien faire, des vocalises un peu folles. Comme notre musique est assez libre, on a surtout pris des gens qui étaient capables de fonctionner comme ça, dans cette liberté, de ne pas faire quelque chose de très strict.

Vous vous connaissez suffisamment bien les uns les autres, donc vous pouvez définir une sorte de cadre et laisser de la place à l'improvisation ensuite…

Les 2 : Exactement.

EJ : Evidemment, si on avait pris un musicien prestigieux, juste un super guest, je pense que ça aurait été vraiment complètement différent. On a privilégié le plaisir de jouer ensemble avec des musiciens avec qui on a déjà des connexions, plutôt que d'essayer de faire un truc un peu prestigieux.

N : Etienne et moi on écoute beaucoup de jazz, de free jazz, et des big bands. On a vraiment envie de créer plutôt que de faire un truc où à chaque morceau il y a un guest qui vient. C'est l'idée d'avoir beaucoup de musiciens sur scène, un gros bloc, des choses que tu peux retrouver dans Art Ensemble of Chicago, dans Sun Ra évidemment… Comme on a fait une reprise sur le dernier album, c'est quelqu'un qui compte beaucoup pour nous, qui est justement, dans le monde du jazz, entre la pop et le jazz, plus la musique électronique, les cuivres, toutes ces choses là réunies, nous ça nous inspire énormément. C'est sûr que c'est un peu un modèle pour nous, sur ce projet en tout cas.

Qu'est-ce qui relie Lune Argent Ensemble à Sun Ra ?

EJ : C'est une inspiration. C'est lui qui nous a donné envie de faire ça, mais c'est plus dans l'esprit que dans l'idée de faire des reprises de ses morceaux.

N : C'est une inspiration parmi d'autres, je pense que c'était pour donner un cadre. Des gens comme Fela, Art Ensemble of Chicago, sont des gens qui nous inspirent beaucoup, pas seulement Sun Ra. Tous ces big bands…

Et vous avez envie d'aller un peu vers le jazz pour ce projet ?

EJ : Oui, ça nous intéresse, ce sont des choses que je joue parfois.

N : Etienne est saxophoniste à la base, donc il a joué du jazz, il a appris la musique en en jouant.

EJ : On en écoute pas mal aussi.

N : Je pense qu'on a toujours cette attitude dans la manière de jouer, ce côté improvisation, même si on ne fait pas du jazz.

D'habitude vous faites plutôt de la musique qui donne envie de bouger. A la Cité de la Musique, ce sera un concert assis, qu'est-ce que ça change pour vous ?

N : On ne pense pas trop à ça. Je pense qu'on a toujours envie de faire de la musique qui donne envie de danser, on n'a pas forcément envie de faire de la musique pour des gens assis, mais comme c'est un très bel endroit ça ne me gêne pas du tout que les gens soient assis, s'ils ont envie de se lever, ils se lèveront, et puis c'est peut-être parce qu'on vieillit un peu mais des fois c'est sympa d'être dans de super conditions pour voir un concert. Assis, tu vois bien de partout, c'est un très bel endroit pour faire un spectacle.

Zombie Zombie

C'est donc un peu une date exceptionnelle avant les festivals cet été ?

EJ : Un petit peu oui, on fait quelques festivals cet été, pas très gros, en Vendée (Westside), en Ardèche, au Portugal, en Italie. C'est bien, moi je préfère faire des festivals intéressants plutôt que des grosses machines qui sont peut-être plus prestigieuses mais où tu es noyé dans une masse. Pas forcément les meilleurs spots pour écouter les concerts, ni faire de bons concerts. On va voir.

On en a fait des gros déjà, comme Benicassim l'année dernière… C'est pas désagréable mais c'est sûr qu'on se sent beaucoup plus dépendant d'une programmation, d'un effet de masse. Par exemple on jouait juste après les Strokes, on était sur la scène à côté, on a joué le premier morceau alors que les Strokes n'avaient pas fini, les gens sont arrivés après, pas avant. Alors ça, c'est un peu spécial, évidemment. Mais bon c'est comme ça.

N : Tu as un temps très limité pour t'exprimer, ça va très vite, il y a beaucoup de stress… Ou alors il faut une très grosse équipe autour de toi qui te permet de ne pas avoir tout ce stress, ce qui n'est pas notre cas évidemment. Et c'est vrai que c'est très difficile de s'exprimer, c'est 40 minutes un set, nous on a une musique où on a besoin de temps pour s'exprimer, les morceaux durant généralement 10 minutes, donc on en joue 3. Ce qui fait qu'on n'est pas forcément adapté dans ce créneau…C'est un peu comme la radio pour nous, le format pop, jouer un truc qui dure 3'30. On aime beaucoup ça mais on n'est pas dans la même unité de temps. On aime bien faire venir les gens pour leur faire sentir les choses comme on veut, il faut que ça se fasse lentement, que les éléments arrivent au fur et à mesure, qu'on ne te déballe pas tout en 3 minutes d'un seul coup. On est comme ça. 

Pour en revenir à Sun Ra, peu de musiciens aujourd'hui revendiquent un côté ésotérique ou la construction d'un monde, ou alors ils le font de manière un peu ironique, comme Tellier sur son dernier album… Est-ce que ça a encore un sens de prendre ça au 1er degré ou faut-il se dire que c'est juste une piste pour penser la musique ? [Le dernier album de Zombie Zombie s'intitule "Rituels d'un nouveau monde"]

EJ : Ce qui m'intéresse dans ce côté ésotérique, d'univers un peu parallèle, délirant, c'est les émotions que ça crée. Je ne m'intéresse pas beaucoup à la religion ou aux choses ésotériques, par contre je m'intéresse beaucoup à la spiritualité, aux choses habitées par un esprit.

N : Je pense qu'il y a deux choses qui nous intéressent. D'une part la science-fiction, qui fait partie de notre univers, et aussi de notre histoire parce qu'on a… C'est notre construction culturelle, tous ces films qu'on a pu voir, des films comme "2001, l'Odyssée de l'espace", tous ces films de science-fiction qui utilisent en fait à peu près les mêmes synthétiseurs que ceux qu'on utilise nous, aujourd'hui, et qui à mon avis sont des machines qui font rêver. Ces sons-là font beaucoup plus rêver que les machines modernes d'aujourd'hui qui seraient sensées représenter le futur et qui n'ont pas ces sons qui créent cet imaginaire. Quand on parle d'idée de nouveau monde, de science-fiction, ça pourrait être ça. Et puis l'autre partie, par rapport aux rituels plutôt qu'à l'ésotérisme, c'est cette idée de transe qu'on retrouve dans la musique chamanique, dans la musique africaine, enfin c'est la base de la musique, la musique n'existait que par ça. Et nous c'est ce qui nous intéresse en musique, rechercher cette transe qu'on a pu avoir… La transe d'aujourd'hui se retrouve plus dans la musique électronique, dans la techno, et c'est quelque chose qui nous intéresse et qu'on aime produire musicalement d'une autre manière. C'est plus ces idées là qui nous attirent, c'est pour ça qu'on utilise ces mots, et non pas se transformer en grand chamane ou manitou.

Musicalement, cette idée de futur antérieur, c'est-à-dire de faire une musique du futur avec des machines anciennes, devient de plus en plus présente. A mon sens ce qui se fait de plus intéressant aujourd'hui en musique électronique se détourne un peu des machines modernes, du tout ordinateur, pour revenir sur des machines analogiques ou des choses comme ça. J'imagine  que chez vous il y a forcément un amour de la machine, de certains instruments en particulier.

EJ : Un amour du son. C'est vrai que ce sont des instruments qu'on a beaucoup entendus, mais qui se sont trouvés à l'apparition du numérique un peu désuets d'un point de vue technologique surtout parce qu'on ne pouvait pas mémoriser les sons…

N : C'était pas forcément très pratique à utiliser, donc les gens les ont délaissés. Et puis au fur et à mesure, ils se sont rendus compte aussi des limites du numérique, comme on a pu se rendre compte des limites du CD et se dire "Ah ben tiens, le vinyle c'est pas si mal", c'est un peu la même chose, se dire que finalement ces choses-là perdurent parce qu'on a n'a pas fait mieux depuis. Après il y a des choses très bien en numérique, hein, mais c'est vrai qu'on aime le rapport avec un instrument. On est des musiciens à la base, on n'est pas des DJs ou des mecs qui travaillent avec des ordinateurs. On a toujours joué des instruments, moi de la batterie et Etienne du saxo, on n'a pas commencé à jouer de la musique sur des programmes.

Vous avez des instruments fétiches l'un et l'autre ?

EJ : J'avoue que moi j'utilise tous mes instruments tout le temps. Régulièrement je tourne en fonction des projets, mais j'en ai jamais revendu un. Toi non plus, hein ?

N : Non.

EJ : On a plutôt tendance à accumuler, on a besoin d'être entouré. Ils nous enrichissent et on n'est pas dans un truc technologique, "Ah y en un qui est mieux, je vais revendre celui-là pour en acheter un autre"… C'est pas tellement notre perspective, on fait avec ce qu'on a autour… Et puis de toute façon il faut du temps pour se les approprier, il y a des instruments que je redécouvre régulièrement, je fais des sons que j'avais jamais fait avant, parce que j'étais dans un certain état d'esprit. Ils me surprennent toujours, c'est peut-être pour ça que ce sont de vrais instruments.

Zombie Zombie

 

Je trouve vos morceaux de plus en plus dansants. Notamment la reprise de New Order, cette combinaison entre la formule pop du groupe et la direction beaucoup plus club que vous donnez au morceau, c'est extrêmement efficace.

EJ : De toute façon, c'était à peu près la même formation que nous, synthé-batterie. Bon, y avait un guitariste et un bassiste en plus, c'était un peu plus rock mais c'est pas si loin. Eux, ils étaient plus dans l'électro-pop, nous on est dans un trip plus instrumental.

Dans cette reprise, on retrouve un plaisir assez primitif de la techno, du club pur.

EJ : Je crois que eux n'avaient pas dans l'esprit de faire un morceau techno. C'est devenu un hit de club, mais ils n'étaient pas dans l'esprit club, c'étaient les débuts, ils sont allés à Ibiza et ils se sont dit "Tiens on va faire un truc dans ce style", puis en fait c'est devenu presque un référent. Donc quand on nous a proposé une reprise, parce qu'en fait l'idée vient pas de nous mais du magazine anglais Mojo qui sortait un numéro spécial New Order et qui nous a demandé de choisir un titre, on a eu envie de rendre le truc plus club.

Et dans votre musique, vous auriez envie de faire des trucs plus club justement ?

N : Ben, Etienne, il y va déjà pas mal dans ses albums solos.

EJ : Puis parfois on est DJs, on passe des disques, donc on joue de la musique plus club aussi à ce moment là.

N : Ou quand on fait des remixes.

EJ : On n'a pas de vision de l'avenir, si c'est ça ta question.

Vous avez déjà pas mal de reprises à votre actif au final.

EJ : Une à chaque album. On a même carrément fait un album de reprises, avec John Carpenter. Je sais pas pourquoi…

N : On trouve ça amusant, on aime bien se faire plaisir, on aime cette sorte de rituel à chaque disque…

EJ : Ça nous pousse aussi vers autre chose, on a fait des reprises de jazz, des reprises un peu électro…

N : Par exemple, reprendre Sun Ra, on n'est pas les premiers à avoir fait ça, mais c'est vrai que c'était un peu excitant, l'original est quand même assez loin de ce qu'on en a fait, et ça c'est quand même excitant, de prendre des choses qui ne ressemblent pas à ce qu'on fait nous, je trouve ça toujours plus excitant à faire. Après ça dépend, pour Carpenter on avait aussi envie de montrer que sa musique fonctionnait en dehors des images, nous on adore sa musique, il a écrit des tubes. C'était ce qu'on avait envie de montrer en faisant ce disque, que ce n'était pas juste une musique plaquée sur des images.

EJ : L'idée des reprises, c'est aussi de faire découvrir des choses qui comptent pour nous. Et puis le plaisir de les jouer, ça c'est sûr.

C'est une façon de dévoiler vos influences?

N : Carrément, surtout qu'on s'appelle Zombie Zombie, le premier disque était beaucoup tourné vers les films d'horreur… Plutôt que de dire "Ils ont copié à mort un tel ou un tel", autant aller au bout du truc et dire "On va faire un album de reprises de Carpenter" parce qu'on ne s'en cache pas, on est fan, ça nous a inspiré et forcément ça s'entend dans notre musique.

Et puis ça a permis de faire découvrir la musique de Carpenter à plein de gens…

EJ : A nous aussi d'ailleurs. On s'est mis à chercher toutes les BO qu'on pouvait trouver, et du coup on a découvert des films, des BO étonnantes. J'adore "Starman" par exemple, un film de Carpenter que les gens citent rarement, un film assez hollywoodien, pas du tout d'horreur, mais de science-fiction, un peu à l'eau-de-rose même. C'est très beau, un super film. Après la BO c'est pas lui je crois. Mais il a fait des trucs étonnants. C'est marrant, faire des reprises, ça te tire, ça te pousse à découvrir, à chercher ailleurs, à creuser les choses.

Et composer des BO, ça vous dirait ?

N : On vient d'en faire une.

EJ : Pour un film qui je l'espère sera sur les écrans un jour ou l'autre. Un film d'une réalisatrice d'origine algérienne, Narimane Mari.

N : C'est un film franco-algérien sur la guerre d'Algérie, vu à travers des enfants dans un quartier d'Alger, a priori pas forcément dans notre domaine, ce qui était d'autant plus excitant pour nous. Si on nous proposait de faire la musique d'un film d'horreur, je ne sais même pas si on aurait envie de le faire. C'est tellement évident, ce serait trop facile de tomber dans le piège du déjà-vu.

Zombie Zombie

Pour en revenir à Lune Argent Ensemble, je voulais qu'on termine en parlant de l'aspect visuel, d'une éventuelle scénographie, de costumes. A quoi peut-on s'attendre ?

EJ : Hélas, on a dû revoir à la baisse le décor et les costumes. On devait le faire avec Julien Langendorff, mais malheureusement il a des ennuis de santé… Donc on a un peu remis la mise en scène à une autre fois.

N : Par contre on travaille avec quelqu'un qu'on aime beaucoup pour les éclairages, qui a déjà fait les lumières pour Zombie, ce sera assez impressionnant visuellement.

EJ : C'est un imprévu, on a pris la décision il n'y a pas très longtemps.

N : Mais effectivement, Etienne et moi aimons beaucoup l'univers de Julien Langendorff, donc il était censé faire un décor lié à ce côté Lune Argent avec sûrement une scène qui aurait été tout en alu argent. L'idée c'était que tout le monde soit habillé de la même manière, qu'on ne puisse pas différencier les musiciens, donner un côté assez mystérieux au truc, pas forcément savoir qui joue de quoi. Mais ça sera pour une autre fois.

EJ : Oui, j'espère que le spectacle va donner envie à d'autres personnes de le refaire et cette fois-ci avec des costumes et le décor. Ça laisse la porte ouverte aux programmateurs pour nous reprogrammer avec ce projet ! En tout cas, on va bien se marrer, ça s'est sûr. Et puis je pense que les gens seront surpris aussi, ceux qui nous ont déjà vus, il va y avoir vraiment un plus.

 

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