Le 3 avril 2022, Midlake se produisait à l’Alhambra, à Paris, dans la foulée de son nouvel album “For the Sake of Bethel Woods”. Le groupe revenait alors de loin : s’il avait traversé comme nous tous la période Covid avec ses craintes et ses incertitudes, il s’était mis en pause bien plus tôt, après la sortie d’“Antiphon” en 2013. Comme les Américains nous le confieraient le lendemain en interview, ils n’étaient pas sûrs que le groupe, qui avait déjà survécu au départ de son chanteur et auteur-compositeur Tim Smith, irait plus loin. Ces retrouvailles scéniques étaient donc d’autant plus émouvantes.
Près de quatre ans plus tard, les voilà de retour, au même endroit, en tournée pour “A Bridge to Far” sorti en fin d’année dernière. Le concert n’était pas complet le jour même mais la salle avec balcon (600 à 800 places assises et debout) paraît quand même bien pleine. On dira que Midlake a un public restreint – d’autres artistes de leur génération remplissent sans peine le Trianon, deux fois plus grand – mais fidèle, qui les suit malgré les années écoulées entre deux disques. Plus d’un quart de siècle après sa formation, le groupe n’a plus rien à prouver mais sait que rien n’est jamais acquis et, de toute évidence, apprécie de se produire encore devant des centaines de personnes.


Ses membres décrivent Midlake comme une grande famille, ce que semble illustrer le choix de la première partie. Basé à Nashville, en activité discrète depuis une dizaine d’années, The Bretheren n’est autre en effet que le side-project de Joey McClellan, le guitariste soliste du groupe. Il est accompagné par les très demandés Paul DeVincenzo (basse), David Scalia (batterie) et Dave “Moose” Sherman (claviers et voix). La musique ne plane pas aussi haut que celle de Midlake, elle est plus terrienne et franche du collier, mais passé les deux premiers morceaux un peu ordinaires, façon groupe de bar, on découvre une écriture classique et solide, plutôt laidback, portée par d’excellents musiciens qui semblent prendre beaucoup de plaisir à jouer ensemble. The Bretheren travaille actuellement sur son premier album, on y jettera une oreille avec intérêt.
Une demi-heure plus tard, Midlake se présente en sextette sur la scène de l’Alhambra. Et entame la setlist (la même pour toutes les dates, apparemment) avec “Bethel Woods”, le morceau (quasi-)titre de l’avant-dernier album. Suit “Children of the Grounds”, tirée de ”The Courage of Others”. Pas vraiment des deep cuts, mais pas non plus leurs compositions les plus connues, elles offrent en tout cas un bon résumé du groupe : un titre relativement récent, plutôt enlevé et à la rythmique assez marquée, puis un autre écrit par Tim Smith, plus retenu et mélancolique. Deux facettes moins opposées que complémentaires, que Midlake conciliera pendant une heure vingt-cinq en parcourant toute sa carrière, à l’exception du premier album.


Comme on pouvait s’en douter, et bien que l’auteur des chansons ne soit plus dans le groupe, c’est “The Trials of Van Occupanther”, leur album phare, qui est le mieux représenté dans la setlist avec cinq extraits. Le 20e anniversaire du disque fournit un bon prétexte, même s’il ne reste plus d’exemplaires de la réédition vinyle au merch (c’est l’une des dernières dates de la tournée européenne). Difficile de traduire en mots le bonheur d’entendre en live, dans des versions qui ne copient pas à la note près celles du disque mais en retiennent toute la grandeur, ces sommets de la pop que sont “Roscoe”, “Young Bride” ou un “Head Home” rallongé avec des solos magistralement exécutés par Joey McClellan. Le placide Eric Pulido (chant, guitare acoustique) demanderait presque la permission au public d’interpréter quelques nouveaux morceaux. Mais on est aussi venus pour ça, et les très efficaces “The Ghouls” (dont le riff rappelle un peu le “Driver’s Seat” de Sniff ‘n’ the Tears) et “The Calling” offrent quelques-uns des moments les plus rock du concert.


Entre deux chansons, Eric Pulido rappelle combien la France et Paris ont compté pour eux, se souvient de leur premier concert en 2003 à la Boule Noire pour le festival des Inrocks où étaient également programmés les Scissor Sisters… Depuis, Midlake a progressé à son rythme, au fil des remises en question, et si le groupe est encore là, c’est sans doute en grande partie grâce au soutien indéfectible de ses fans.

Au bout d’une heure dix, les six musiciens quittent la scène, puis reviennent rapidement pour le rappel. Qui ne comptera qu’un morceau, mais celui-ci prendra l’allure d’une véritable démonstration : une version d’une dizaine de minutes de l’exaltant ”The Old and the Young”, un extrait d’“Antiphon” (il y a quatre ans, le groupe l’avait joué à la fin de son set, réservant “Head Home” pour le rappel ; là, il fait l’inverse). Plusieurs des musiciens ont droit à leur solo – applaudi comme à un concert de jazz –, le plus époustouflant restant sans doute celui du batteur McKenzie Smith, conjuguant puissance et finesse. Mais aucune virtuosité gratuite ici, juste la volonté d’emmener ce beau collectif qu’est Midlake le plus loin possible. Et de nous emmener nous aussi très loin.
Photos : Charlotte Mouveau et V.A.
Un très grand merci à Thomas chez Boogie Drugstore.
