C’est un groupe qui, pour l’anecdote, compte plusieurs membres prénommés Rhys (Edwards, chant et guitare ; Jenkins, guitare ; Williams, également guitariste, parti après le deuxième album). C’est surtout un groupe bien connecté à toute la très diverse scène londonienne, mais qui a toujours été un peu à part. Formé en 2014, le quintette Ulrika Spacek n’a jamais suivi que ses propres règles, privilégiant le DIY et limitant au maximum les interventions extérieures sur sa musique. Celle-ci, qui s’apparentait
à ses débuts à une indie pop psychédélique au chant noyé dans des guitares saturées et répétitives, enregistrée dans une ancienne galerie d’art devenue à la fois studio et maison commune sous le nom de KEN, a évolué vers des compositions plus complexes et fracturées, mais toujours lisibles, résultat des connexions fécondes entre cinq cerveaux en surchauffe (qui par ailleurs ont tous d’autres activités à côté du groupe, il y a même un physicien expérimental dans le lot).
Trois ans après “Compact Trauma”, qui a révélé Ulrika Spacek à un plus large public alors qu’il avait failli signer sa fin, entre expulsion de KEN et contraintes liées au confinement, la formation revient avec “EXPO”, un quatrième album impressionnant qui la voit pousser encore plus loin son goût du collage et son sens du détail sonore, mais sans oublier au passage d’offrir des riffs et des refrains mémorables.
Nous nous sommes longuement entretenus à Paris avec deux membres du groupe, Joseph Stone et le Français installé à Londres Syd Kemp. Dans la première des deux parties de cette interview, les deux musiciens reviennent longuement sur le processus de composition et les méthodes de travail de la formation.
Vos deux premiers albums avaient été autoproduits dans votre propre studio qui était aussi la maison où vous habitiez, baptisée KEN. Le suivant, “Compact Trauma”, avait été enregistré pour l’essentiel dans un vrai studio, de façon plus professionnelle. C’est aussi le cas du nouveau. Le voyez-vous comme une continuation du précédent ?
Joseph Stone (guitare, claviers) : Je pense qu’on peut dire ça, oui. Je garde une certaine nostalgie de la période des deux premiers albums et de la façon dont on les avait réalisés, dans le feu de l’action, avec une certaine légèreté, sans trop réfléchir à ce que nous faisions. “Compact Trauma” était plus un disque de transition, on avait en effet travaillé dans un vrai studio. Le nouveau combine un peu les deux approches car on a encore fait des choses chez nous, mais je pense que nous sommes plus compétents qu’à nos débuts et nous avons accumulé du bon matériel au fil des années. Ça rend donc le travail plus simple. Je trouve qu’à l’écoute du disque, même pour nous il n’est pas évident de distinguer ce qui a été enregistré en studio et à la maison. C’est simplement un mélange de ce qui fonctionnait le jour où on enregistrait. En élaborant chacun des parties chez soi, on commence à réfléchir à la façon dont tout cela pourrait s’assembler, à l’espace que les différents sons peuvent occuper. Puis on se retrouve en studio et on travaille ensemble de façon plus spontanée. Je trouve que c’est un bon équilibre.
Syd Kemp (basse) : C’est parfait, rien à ajouter ! (rires)
Votre chanteur-guitariste Rhys Edwards avait dit de votre album précédent qu’il était « très particulier », et qu’en venir à bout avait été « un traumatisme et un cauchemar complet ». Ça s’est mieux passé avec le nouveau ?
Joseph : Oui, heureusement ! On avait eu beaucoup de difficultés à terminer et sortir “Compact Trauma”, et c’était une période marquée par des changements importants pour nous, ce qui nous a ralentis. On sentait que le groupe était sur le point d’imploser. On a donc l’impression que tout ce qu’on a fait depuis, c’est comme un bonus pour nous. D’une certaine manière, aujourd’hui nous écrivons de la musique ensemble sans aucune pression : si quelque chose de bon en sort, tant mieux, mais si ça ne marche pas, ce n’est pas grave, nous n’avons rien perdu. Ça nous donne davantage de liberté dans notre façon de composer, et nous trouvons un plaisir renouvelé dans la construction de nos morceaux.
Le son du nouvel album me semble un peu moins brut que les précédents, les guitares sont moins présentes même si votre style est instantanément reconnaissable. Y avait-il une volonté de vous renouveler un peu, de « sortir de la boîte », pour citer le texte d’une des chansons ?
Joseph : Cette chanson en particulier évoque l’enregistrement du troisième album et comment, à un certain moment, nous avions l’impression d’être en train de nous enfermer dans une case. C’était un peu frustrant car un groupe a plutôt envie de tester ses limites, de se remettre en question. Quand on commence à écrire des chansons, c’est ce qui est excitant et motivant. Donc là, nous avons cherché à expérimenter un peu plus, à voir jusqu’où nous pourrions pousser les choses tout en gardant un pied dans notre univers. Et j’ai l’impression que nous avons réussi cela avec ce nouvel album.
Syd : Oui, je me dis que ça n’a pas de sens de refaire le même album à chaque fois… Mais en même temps, c’est bien d’avoir ses propres références et d’être conscient qu’on a un son propre, et dans ce sens, on fait les choses naturellement. Nous n’avons jamais essayé de recréer quelque chose que nous avions déjà fait, mais le résultat va forcément ressembler à Ulrika Spacek, d’une façon ou d’une autre. A nous donc de trouver une approche, un angle différent… Nous avons acquis une certaine maturité, mais il faut quand même que nous conservions une certaine fraîcheur. C’est une évolution logique.
Joseph : Comme nous le disions, nous avions éprouvé un certaine frustration avec l’album précédent, sur lequel nous avions passé beaucoup de temps. Une fois que nous l’avons enfin sorti, nous avons voulu aller tout de suite de l’avant. En fait, je crois qu’à ce moment-là, nous étions déjà passés à autre chose, nous envisagions l’étape suivante. “Compact Trauma” a été publié un an trop tard, en quelque sorte. Nous avons donc essayé de rattraper le temps perdu. De l’extérieur, ce nouveau disque peut apparaître comme un plus grand saut qu’il ne l’a été pour nous, au fond.
Syd, tu es toi-même un producteur et tu t’occupes d’un studio dans un lieu dédié à la musique, le Total Refreshment Center, fréquenté par des artistes œuvrant dans divers genres, du jazz aux musiques expérimentales. Est-ce qu’une partie de ce nouvel album y a été enregistrée ?
Syd : Oui, nous y avons enregistré, mais la façon dont le studio fonctionne est très communautaire et ouverte. C’est aussi l’endroit où le groupe travaille. Donc, c’est mon studio, mais c’est aussi celui du groupe. C’est là que se trouve tout notre équipement et où nous nous réunissons le plus souvent. Ça ressemble beaucoup à ce que KEN était, sauf que c’est juste un endroit pour enregistrer, pas un lieu de vie. Mais c’est quand même comme une maison pour nous.
Vous produisez vous-mêmes vos disques. Avez-vous quand même eu des expériences avec des producteurs ?
Joseph : Oui, pour l’album “Spacehopper” des Tripwires, le groupe dans lequel je jouais avec notre chanteur Rhys avant Ulrika Spacek. Le disque est sorti en 2013 et a été produit par Nicolas Vernhes, un Français installé à New York qui a travaillé avec beaucoup d’artistes intéressants depuis une trentaine d’années. C’est l’une des rares fois où nous avons travaillé avec un producteur. Nous l’avions choisi parce que nous aimions son travail avec d’autres groupes, et ça a été une très bonne expérience. Nous devions avoir 22 ou 23 ans et nous avions donc encore beaucoup à apprendre. Ces quelques semaines ont été particulièrement formatrices. Nous sommes allés à Greenpoint, à Brooklyn, pour enregistrer dans son studio et c’était très inspirant, j’ai adoré ces moments. Mais maintenant, nous sommes plus âgés et nous avons beaucoup appris au fil des ans. Je ne dis pas que nous ne travaillerons jamais plus avec un producteur extérieur parce que cela pourrait être nécessaire dans certaines situations, mais nous aimons avoir le contrôle de ce que nous faisons et nous avons une idée précise de ce que nous recherchons. Nous n’avons pas vraiment besoin que quelqu’un d’autre vienne ajouter de la couleur, à moins que ce soit un processus créatif dans lequel nous sommes tous impliqués.
Syd : Il y a aussi le fait que nous intégrons les techniques de production dans notre écriture même, donc il faut que nous les maîtrisions. Nous ne pouvons pas être dépendants de quelqu’un d’autre car c’est un travail que nous devons faire nous-mêmes si nous voulons terminer un album. Donc, déléguer ça à quelqu’un d’autre, ce serait presque comme lui demander d’écrire des chansons avec nous et nous n’avons jamais eu envie de ça jusqu’à présent.

La pochette d’“EXPO”.
Mais est-ce qu’il arrive qu’un membre du groupe considère qu’une chanson est terminée et qu’un autre pense que le groupe peut aller plus loin dans le travail du son ?
Syd : Je pense que le fait que nous ayons déjà produit nous-mêmes plusieurs disques, et, comme Joe l’a dit, que certains d’entre nous aient travaillé avec des producteurs en dehors du groupe fait que nous sommes assez matures pour faire nous-mêmes des choix très facilement. Je ne me souviens pas qu’il y ait jamais eu un moment où nous étions vraiment en désaccord sur le fait qu’une chanson était terminée ou pas.
Joseph : Non, en effet, et quand il y a des discussions sur ces sujets, c’est toujours sain, je pense, et toujours dans l’idée d’obtenir le meilleur résultat possible. Nous arrivons toujours à un moment où nous sommes tous contents du morceau sur lequel nous avons travaillé, et nous considérons alors qu’il est terminé.
Syd : Il n’y a pas de désaccords mais il y a des situations où, alors que nous avons l’impression que le travail est terminé, l’un de nous dit : essayons une dernière chose, juste pour être sûr, et parfois ça s’est retrouvé dans le mix final. D’autres fois, nous avons trouvé que ça n’améliorait pas le morceau et nous l’avons conservé tel quel. Nous gardons toujours la porte ouverte à des petits changements de dernière minute. Callum, notre batteur, est vraiment bon pour ça. Et parfois, son idée est excellente. Bon, parfois, elle ne l’est pas !
Joseph : Je pense qu’il serait vraiment frustré s’il ne pouvait pas proposer quelque chose, quel que soit le résultat ! (sourire)
Généralement, comment écrivez-vous les chansons ? S’agit-il de créations collectives ? C’est en tout cas l’impression qu’elles donnent, comme chez Radiohead par exemple.
Joseph : On peut le dire, oui. Notre chanteur Rhys est quand même le compositeur principal et l’auteur des paroles. Il élabore plus ou moins la structure des chansons, puis chacun d’entre nous apporte ses idées. Comme je le disais tout à l’heure, nous avons travaillé individuellement, chacun chez soi, avant la réalisation de l’album proprement dite. Parmi tous ces éléments, nous avons choisi ce qui nous plaisait et avons tous passé beaucoup de temps à construire une trame sonore sur laquelle Rhys pouvait poser ses mélodies vocales. A partir de là, il écrivait les paroles, et nous progressions de concert. Donc, Rhys est l’auteur des chansons, mais il est parfois difficile d’appeler ça des chansons, ce sont plutôt des espèces de collages. Et sa plus grande tâche, c’est justement d’en faire quelque chose de cohérent, avec des mélodies et des paroles.
Syd : Pour cet album, nous avions une banque de sons, des choses que nous avions enregistrées séparément. Pour l’essentiel, il s’agissait de parties de batterie de Callum, des boucles. Nous avons essayé d’assembler toutes ces parties, d’en faire des chansons, mais nous avons fait en sorte de ne pas mettre trop de choses avant que les voix soient enregistrées. Car il est difficile de trouver des mélodies vocales et les textes qui vont avec s’il y a déjà beaucoup d’éléments, d’accords… Bizarrement, on n’a pas mis la basse et la plupart des guitares avant que les pistes de voix soient enregistrées car Rhys aurait pu avoir des difficultés à chanter dans son registre.
Joseph : C’est un peu l’erreur que nous avons faire au départ sur le morceau “Picto”, l’un des premiers qu’on a écrits pour l’album. Nous sommes allés assez loin dans l’ajout d’instruments et de pistes et Rhys a eu du mal à trouver sa place. Donc sur les compositions suivantes, nous nous sommes assurés de lui laisser assez d’espace.
Pour l’album précédent, aviez-vous dû travailler à distance à cause du confinement ? Vous êtes-vous davantage retrouvés tous ensemble pour celui-ci ?
Syd : En fait, on avait enregistré l’essentiel de l’album juste avant le confinement, mais on ne l’avait pas terminé. Nous avions donc dû apprendre comment le finir dans ces circonstances particulières, et ça nous a beaucoup apporté. Ainsi, quand on a commencé ”EXPO”, on s’est dit qu’on serait capable de le réaliser même en étant parfois à de grandes distances les uns des autres. On savait qu’on pouvait prendre notre temps, et qu’on serait vraiment créatifs quand on se retrouverait. Nous nous sommes vus à Stockholm [où habite actuellement Rhys Edwards, NDLR], à Londres, nous avons fait des sessions ensemble, mais en laissant passer un peu de temps entre deux. Aujourd’hui, nous sommes plus confiants dans notre capacité à travailler malgré ce genre de contraintes.
(à suivre)
Photo : Anya Broido.
