Happy new year ! Happy new war ! Comme ça ne s’arrange pas, Stanley Brinks invite ses copines choristes pour (en)chanter le désastre avec une profusion d’instruments et d’influences très diverses. A la fin d’“Underground”, une île-pays se détachait pour partir à la dérive sous les flonflons dans un délire alcoolisé : “Happy New Year” pourrait remplacer la bande-son de cette bohème européenne.
Bonne année ! Meilleurs vœux ! Quelle joie de vivre dans un si beau monde, habité – et entretenu – par une espèce vivante magnifique et sympathique : l’Homme, le vrai, le seul, l’unique.
Si on ne devait retenir qu’une chose de ces bons vœux musicaux, c’est l’ivresse de l’alcool qui doit nous maintenir à distance de ces braves gens, sensés, raisonnables et responsables qui ont le bonheur, que dis-je le devoir, de nous cornaquer. C’est le sens du titre “Take Heart” mais finalement de tout cet « Happy New Year », qui nous fait basculer dans une autre phase du Brinksisme : on a connu une certaine rage, puis une ivresse festive et ici on est dans une sorte de détachement, avec une prise sur le réel, ou du moins un regard absolument pas désabusé, mais avec une réelle distance, un éloignement. On pense à un Diogène qui n’a pas déserté la cité mais qui l’habite dans ses marges, sans illusions. D’où des textes un peu amers, tout en légèreté certes mais loin de la folle gaité des récents albums et toujours une vison du monde de loin, rejeté et mis à distance, ainsi qu’une certaine idée de la rupture comme sécession. “Out of My Heart”, politique de l’amour, avec un Stanley Brinks crooner de la séparation :
« We built ourselves a castle, and a little kingdom
But castles too
Are falling apart
And I want you
Out of my heart »
Côté musical, on est toujours dans le grand folklore de la zone mondiale, peut-être encore davantage qu’avant : toujours le cadre du rock, mais ici avec une grosse basse qui groove, des violons qui penchent vers l’Est, des cuivres jazz mais aussi balkanisants qui évoquent plus Pasolini que Kusturica, des percussions qui piochent partout. Bref de la bricole comme depuis toujours, avec des bouts de trucs dont on s’amuse à chercher les provenances mais dont on apprécie surtout l’amalgame : un banjo, une guitare électrique, des cuivres grinçants et graves se mélangent sur “To Play”, pendant qu’une fanfare de poche joue les sifflets de trains et suscitent l’hilarité des chœurs. C’est un joyeux bordel, très amusant avec plein de détails minimalistes (les percussions métalliques, les rehauts de guitare électrique, les accords de piano presque free sur “Everyone You Know Is Asleep” ) pour un résultat global très riche et assez surprenant. On connait bien la magie de Stanley Brinks sur scène, qu’on ne manquerait sous aucun prétexte, mais j’envie ceux qui ont, ont eu et auront la chance de participer à un enregistrement, surtout dans ce format big band, dont on ne peut que rêver d’entendre une version scénique. Enfin, c’est la magie du studio, et quelquefois les recettes doivent rester secrètes.
Une pub récurrente du label Drag City affirme que le meilleur home stereo, c’est sa propre caboche. Je pensais à ça pendant mon trajet de tram quotidien et, allez savoir pourquoi, c’est “Tatters” de Lou Reed (sur “Ecstasy”, 2000) qui me hantait la tête après avoir écouté toute la matinée “Happy New Year”. Eh bien, c’est peut-être chez Lou, l’ami de toujours, que Stan a piqué ces cuivres graves qui viennent rougir la sauce. Ou alors c’est moi…
Pour terminer, comme toujours, s’il ne devait en rester qu’une, ce serait la dernière chanson, “Out Of My Heart”, qui mêle chœurs lo-fi, ethio jazz, et peut-être même des souvenirs de Dr Dre.
Stanley Brinks, notre mezze préféré.
Avec l’aide de Johanna D.re, reine du royaume de 54,2 m2.
“Happy New Year” est sorti en numérique le 19 mai 2025 mais aussi en LP chez Fika Recording le 8 août 2025.
