La rédaction propose non pas une mais deux chroniques, signées Guillaume Delcourt et Mathieu Gandin (en attendant d’autres voix…) de la pierre miliaire “My Days of 58” de notre vieux quinqua brumeux.
Callahan gentiment débraillé négocie sa pré-soixantaine et évite de justesse le chef-d’œuvre. Dans la famille du folk-rock, je demande le pater familias, le père tardif, ni trop jeune ni trop vieux, le compréhensif, celui qui lâche la bride mais sait conduire son petit troupeau tranquillou Bilou.
Attention problème. « My Days of 58 » est un album moins passionnant musicalement que « Apocalypse » (2011) ou « Sometimes I Wish I Was an eagle » (2009), avec moins de tubes mais, finalement, confondant d’honnêteté et d’ouverture de soi. Et il est peut-être le meilleur de la décennie tant « Reality » (2022), « Blinddate » (2021) et « Sheperd in a Sheepskin Vest » (2019) nous avaient moyennement enthousiasmés. Il n’en reste pas moins que depuis au moins vingt-cinq ans et le final « A River Ain’t Too Much to Love », Callahan post-Smog reste toujours le boss, haut la main, de tous nos folkeux, entre Molina décédé et Bonnie “Prince” Billy, tout juste sauvé grâce à Matt Sweeney et ses Superwolf/wolves.
On ne cesse d’ailleurs de s´étonner : alors que les carrières des auteurs-compositeurs ont plutôt tendance à s’étioler et à capitaliser sur leur capital sympathie (SVP ne pas me parler du dernier Mountain Goats…), Bill Callahan, post-Smog, est peut-être encore plus magistral que sous son alias.
J’en vois un ou deux qui froncent les sourcils donc on citera pèle mêle et à la volée Drover, Riding for the Feeling, Too Many Birds, All Thoughts Are Prey to Some Beasts, The Ballad of the Hulk et America! qui doivent suffire à mettre tout le monde d’accord.
C’est donc un album charnière, important pour l’auteur et dans une certaine mesure pour ses fans, du moins pour leur relation avec l’auteur. Pour une fois que le maître condescend à se mettre à la portée de ses ouailles, on ne peut que saluer cette mise en danger qui ressemble un peu à « Woke on a Whale Heart » (2007), où Bill osait sortir de sa zone de confort et s’était laissé aller à la pop lumineuse.
D’où un album qui joue justement sur les failles, évite presque l’album parfait ou du moins majeur, laisse de la place à ses musiciens (les cuivres), avec des ruptures de tempo, des accélérations, une ampleur qui enfle çà ou là. On n’est pas encore dans le journal intime d’un Jeffrey Lewis ou de cette bande-là mais disons qu’on a presque l’impression de voir notre Bilou à poil, ou du moins desserrant son col de chemise à carreau. On retrouve un peu le Lou Reed de la fin (« Set the Twilight Reeling » et « Ecstasy »), magnifique et heureux (la stabilité avec Laurie Anderson), ouvrant son écriture à son petit soi enfin dégonflé (un peu).
“My Days of 58”, c’est l’album de la confiance, d’une sérénité peut-être enfin trouvée, et d’un groupe à l’écoute des désirs du maître mais encouragé à se lâcher un peu (dans le corral).
Comme Bill s’épanouit dans le bonheur familial, on peut désormais en dire autant de cette famille musicale avec le guitariste Matt Kinsey, toujours impeccable depuis “Apocalypse” en 2011, et le batteur Jim White de Dirty Three dont on apprécie toutes les petites finasseries de percussions. Pour le grand art, on écoutera scrupuleusement du côté de la batterie et les esthètes du détail seront servis. Pour le reste, on est dans un certain relâchement musical qui convient au relatif déboutonnage de Bill.
Callahan nous explique d’ailleurs qu’il avait prévu un certain nombre de chansons à enregistrer avec Jim White, enregistrement décalé pour raison de calendrier mais que le corpus était là. Par ailleurs, il a laissé une certaine latitude au corniste, ne lui chantonnant pas, comme d’habitude, systématiquement les arrangements. Avouons qu’imaginer Billou en studio, joues gonflées soufflant les cuivres, c’est assez bidonnant.
Donc cadre lâche et famille musicale, attaquons-nous au corpus, avec une avancée, dans l’album, de la chanson la plus solide, plutôt centrée sur la confession et le métier de Bilou, à l’aventure musicale, vaguement échevelée.
Avec comme ouverture Why do men sing, chanson épique sur le métier d’auteur-compositeur, se terminant par le cauchemar (réel, fantasmé) de l’auteur avec une longue adresse à Lou Reed, l’hommage au père de la génération qui suit. On pense aussi, dans le même genre à Tweedy et à son Lou Reed Was My Baby Sitter et on sent qu’ils ont pris leur temps, attendu d’écrire quelque chose qui restera dans leur panthéon musical pour honorer le pater familias. C’est d’autant plus intéressant car « My Days of 58 » est centré autour de la figure du père (le putatif, le sien, celui qu’il est, celui des autres artistes…), cœur du disque et du discours. Au reste, on préfère la divagation poétique de Why do men sing au crève-cœur, confession intime de Empathy, avec adresse au père, le sien, honni et réhabilité, lui-même, écho de Rock Botton Riser, porté sur les figures féminines de la famille Callahan. On pense au revers d’une même médaille, à 8 1/2 et Juliette des Esprits de Fellini.
Il restera également, pour l’éternité et les setlists impérissables, toujours au rayon écriture/vie d’artiste, Pathol O.G. avec harmoniques et montée en puissance dans le tempo, le tout sur un air de Hooky Wooky With You, toujours Lou Reed…
Rien de bien nouveau si ce n’est la nouvelle constante du disque, la remise en question du statut d’intouchable, de l’auteur, de notre père qui était au cieux et désormais descendu de son échelle de Jacob.
It’s important to not
treat your life boat like a yacht
ou
I don’t want to be the man that I am anymore
I want the man you see to be the man you adore
Et pour sortir du côté sentencieux, rien ne vaut les petits rires conclusifs apres « We take life seriously (Laugh in the face of death) ».
ou les sorrow et confusion, insérés en sourdine derrière le texte dans Pathol OG.
et encore les help help dans “I’m Stepping Out for Air”.
C’est que Bill s’amuse. Et que ça nous fait du bien.
D’ailleurs c’est dans ces titres un peu moins importants dans le message qu’il est le plus important à nos yeux et oreilles. Dans ces précipités qui capturent l’essence de Bill entre journal intime, atmosphère de lieux et de temps, que ce soit dans le West Texas ou du côté du Lake Winnebago.
Les addictions et la dépression ne sont pas en reste, tout comme les allusions à la bible, ou aux antidépresseurs joliment insérés dans I’m stepping out for air :
I’m going to take a walk in the Zoloft pines
Where Tufted Lexapro sings a song so fine
et c’est étonnant comme on semble lire en filigrane d’autres hommages aux figures tutélaires de la même scène, que ce soit le (All Hail) West Texas de Mountain Goats ou, ici pour les medocs, le Tyrenol PM de Jeffrey Lewis sur son dernier album, « The Even more Freewheelin Jeffrey Lewis ». Au passage, merci aux artistes de nous fournir leur bons plans pharmacie (il paraît que les prix vont baisser).
Quoi qu’il en soit, c’est un sentiment nouveau, un vrai souffle sur la peau que de sentir ces cuivres gorgés de bonheur Lou Reedien.
Oh wind! lift us up !
And Gabriel, come blow your horn !
Alors on pardonne quelques facilités, qui auraient pu être évitées (Computer avec son « autotune I don’t want for me » ou le refrain qu’on redoute d’entendre repris en concert « I’m not a robot and I’ll never will be » parce qu’au même tarif on préfère la modestie de Stanley Brinks et de son “Robotika”, inspiré par le rebetika grec.
Idem pour Lonely City, quasi pompée sur l’inoubliable album de Songs:Ohia, ”Didn’t it rain” : même répétition, même voix féminine fragile au chœur. Même si sauvée in extremis par le rythme, la montée en puissance et l’ampleur de la batterie.
Enfin, on reste circonspect sur Highway Born (on préfère l’humour d’un David Ivar Herman Dune, notre Judas préféré, sur Life on the run) et The World is Still même si les vents étranges et captivants peuvent rappeler, toutes proportions gardées et à la sauce Callahan, les virées d’un Scott Walker ou de Sunn O))).
On chipote, encore et toujours, mais c’est normal. Bill c’est le meilleur.
Guillaume Delcourt
Avec l’aide de Johanna D. en cold cold discovery avec Bilou.
Le nouveau disque de Bill Callahan étant un chef-d’œuvre, une seule chronique ne suffisait pas.
La pochette parle d’elle même, Bill Callahan écrit sur un cahier et la photo est un peu granuleuse. Le titre parle de lui même : “My Days Of 58“, l’artiste se dévoile un peu plus dans son processus créatif. Revenu de tout, marié, parent, Bill serait-il enfin arrivé à composer des chansons personnelles sans pour autant les entourer de l’aura de mystère qui faisait toute l’étrangeté de sa musique ? Sous le nom de Smog, il avait commencé par vouloir vivre dans un submersible, s’était fait réveiller par des oiseaux rouge sang avant de s’arrêter devant un étrange puits. Le temps à aujourd’hui fait son travail et l’art de la métaphore bizarre utilisée par pudeur s’est estompé pour que ces chansons nous apparaissent sans fard. “We take life seriously, Laugh in the face of death“ nous dit-il au détour de “The Man I’m Supposed to Be“.
Sur “Empathy“, Bill Callahan écrit un dialogue d’une rare sincérité entre lui et son père, notamment sur l’honnêteté de son paternel à propos de sa vie d’artiste. Et de lever un verre chaque soir à cette honnêteté. Certes, Bill a souvent écrit sur sa vie, mais il va encore plus loin dans la voie initiée sur ces deux précédents albums, en évitant de prendre des chemins détournés. Il évoquera la fois où il est revenu voir son père avec un chèque de 3000 dollars pour un concert à New York et de lui dire “Dad I’m just like you“. Le titre se termine sur une regard attendri comme jamais sur la beauté et l’empathie de ses propres enfants. On ne pourrait faire plus touchant de la part de celui qui chantait « I started out in search of ordinary things » il y a quelques années sur “Jim Cain” en démarrant cette veine particulièrement autobiographique.
Lou Reed fait aussi partie des marottes que l’on entend chez Bill Callahan sur “My Days Of 58“. Certes on aurait pu s’en douter en réécoutant les accords frappés répétitivement sur “Cold Blooded Old Times“, mais entre le dialogue qu’il démarre avec lui sur “Why Do Men Sing“ et le dernier tiers de “Pathol O.G.“ qui nous invite à nous lever et marcher, le disque trouve une sorte de rythme velvetien des plus agréables. Le spleen citadin de “Lonely City“ sonne parfois comme un lointain cousin des errances new-yorkaises de “Coney Island Baby“, probablement moins accro aux amphétamines et plus apaisées, ça doit venir du violon et de la guitare acoustique de Bill. Au passage, on saluera ici le travail exemplaire de production sonore qui magnifie comme jamais le moindre arpège joué sur une guitare boisée, et les arrangements de cuivres de toute beauté sur certains morceaux.
Cela fait maintenant un peu plus de trente-cinq ans que nous suivons la carrière de Bill Callahan, de ces étranges expérimentations lo-fi jusqu’au folk apaisé et pleinement autobiographique d’aujourd’hui. Il est à la fois ce visage connu et un mystère que l’on aurait pas complètement résolu. Ces onze nouveaux morceaux retrouvent à la fois les atours familiers de “Shepherd in a Sheepskin Vest“ et “ytilaeR“ tout en posant de nouvelles questions qui deviendront bientôt l’obsession de nos principales écoutes musicales. Sur la pochette du disque, Bill Callahan écrit sur un cahier pour ce qui semble être l’un de ses plus grands disques. Un de plus, me direz-vous, mais plein d’une vibration qui ne semble pas près de s’éteindre.
Mathieu Gandin
“My Days of 58” est sorti chez Drag City le 27 février 2026.
