A ce jour, la radio américaine KEXP a enregistré plus de 13 million de vues avec une session live filmée de math rock microtonal dansant joué avec des masques et des costumes noir et blanc à pois. Un joli exploit que l’on doit au duo québécois Angine de Poitrine.
Quand arrive en 1999 la pédale d’effets DL4 produite en masse par la marque Line 6, ses concepteurs sont probablement loin de se douter de l’impact que l’accessoire aura sur le rock des années 2000. A la base, “The Big Green Monster“, surnommée ainsi en raison de sa couleur, a été conçue pour émuler la plupart des effets de delay, d’écho et de répétition de Roland ou Electro Harmonix permettant à n’importe qui de sonner comme The Edge ou Lee “Scratch“ Perry. Mais un mode spécial fera son apparition sur l’appareil, éclipsant presque tout le reste : un looper permettant d’enregistrer des boucles et d’en faire varier le rythme, voire même le sens.
Il n’en faudra guère plus pour que l’effet devienne la signature de groupes comme Minus the Bear ou Battles – les plus attentifs ont entraperçu la DL4 dans le clip de “Atlas“. C’est ainsi qu’il façonnera les sonorités d’un nombre incommensurable de groupes de math rock, le sampling malmené jusqu’à l’extrême étant au cœur de leurs compositions. Ce type de musique, complexe et technique, aurait pu ou dû rester dans les marges ; la voici pourtant projetée sous les feux de la rampe par le succès surprise d’Angine de Poitrine.
Il aura suffi d’une session de la célèbre radio américaine KEXP, filmée en parallèle des Transmusicales de Rennes pour que le duo formé par KHN de Poitrine et Klek de Poitrine devienne l’une des nouvelles coqueluches de 2026. KHN de Poitrine joue sur une guitare-basse double manche avec laquelle il s’amuse à construire des boucles, samplant des riffs de guitare et des lignes de basse jusqu’à obtenir ce caractère répétitif et hypnotique soutenu par la batterie de Klek, aussi précise qu’une boîte à rythmes. Le résultat n’est pas sans rappeler le travail de composition de nombreux groupes de math rock.
Mais ce n’est pas tout, la musique d’Angine de Poitrine est aussi basée sur l’usage de micro-tonalités (jouer des quarts de ton sur une guitare avec plus de cases). Ajouter à cela des costumes noir et blanc à pois contrastés, des masques en papier mâché et des longs nez qui pendouillent et ils n’en faudra pas plus pour exciter une horde d’auditrices et d’auditeurs qui commençaient à s’endormir en écoutant des playlists générées par l’IA sur Spotify.
Bien sûr, tout ceci n’est pas nouveau, la guitare-basse double manche, on l’a vue chez le groupe de sludge metal japonais Boris (on la voit sur la fameuse pochette d’un de leurs albums copiant celle du “Bryter Layter” de Nick Drake). Pour ce qui est du math rock, on ne saurait trop vous recommander d’écouter le récent “Stadium” de Chevreuil. Les micro-tonalités, il y en avait aussi chez King Gizzard & the Lizard Wizard, et pour les masques et (plus ou moins) l’anonymat, on a eu The Residents, bien sûr, ou Daft Punk. Malgré des musiques a priori très différentes, on pourrait d’ailleurs, à l’écoute de leur “Vol. II“ sorti il y a un mois, rapprocher Angine de Poitrine de l’ex-duo Versaillais. En huit titres d’une énergie folle, ils compressent des gimmicks complexes pour en extraire des compositions immédiates et dansantes comme jamais. Une musique qui invite à l’analyse dans ses moindres détails par des geeks pointilleux mais qui s’avère aussi prompte à remuer un public varié jusqu’à en perdre des calories lors de concerts endiablés.
Des titres comme “Mata Zyklek“ et “Sarniezz“ décollent, généralement après le troisième ou quatrième riff empilé dans les samplers de KHN de Poitrine avant que Klek de Poitrine n’accélère ses folles percussions. Sur “Yor Zarad“, on sent aussi les velléités prog rock du duo, tant il donne l’impression d’écouter en accéléré la deuxième face du “Red“ de King Crimson. Aux dernières nouvelles, KHN de Poitrine utilise un autre looper que le DL4 de Line 6 – il y a des pédales plus simples aujourd’hui. Le tandem a en tout cas su incorporer comme jamais cette idée de boucles et de répétitions dans sa musique sans lui faire perdre son aspect brut et sa sincérité. Ceux qui ont eu la chance d’avoir une place pourront d’ailleurs aller vérifier tout ça les yeux et les oreilles grand ouverts les 21 et 22 octobre à l’Elysée Montmartre, à Paris.
