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Disques

Raretés confinées (15) : “Leto” de Zoopark

Ce confinement est pour beaucoup d’entre nous l’occasion de nous replonger dans quelques disques obscurs et oubliés. Ou de revoir des films aux BO intrigantes. Et, parfois, d’y retrouver des chansons qui ont compté, et qui nous évoquent des souvenirs, éventuellement par procuration, comme ici. Aujourd’hui, “Leto” de Zoopark (1982).

C’est une histoire d’un romantisme absolu. Et comme toutes les histoires authentiquement romantiques, c’est une histoire qui se terminera tragiquement. Leningrad, été 1981. Leonid Brejnev règne fraternellement, voire paternellement, sur l’URSS, alors qu’aux États-Unis, Ronald Reagan entame le premier de ses deux mandats, et que la guerre froide entre dans son dernier apogée (mais cela, personne encore ne le sait). Dans l’ancienne (et future) Saint-Pétersbourg, le rock, cette sous-culture bourgeoise venue de l’Ouest, est toléré mais encadré. Pour contrôler l’underground local, les autorités soviétiques ont créé le Leningrad Rock Club, sorte de MJC du socialisme à visage humain où les aspirants rockeurs du coin copient laborieusement les titres phares de leurs idoles anglo-saxonnes (Bowie, Dylan, T.Rex, le Velvet), dont les disques se passent sous le manteau, avec souvent plusieurs années de retard. Comme on le voit dans “Leto”, le film solaire de Kirill Serebrennikov sorti en 2018 (sélectionné à Cannes, il obtiendra le prix de la meilleure musique), qui m’a subjugué, et que j’ai revu lors de ce confinement avec la même fascination, les textes, souvent copie conforme des morceaux rock américains ou britanniques, sont épluchés, dirigés, élagués, dans une sorte de bienveillante incitation à ne pas entrer en contradiction avec les idéaux du socialisme, fruits d’une doctrine cependant très variable au fil des décennies depuis l’avènement de l’Union des Républiques socialistes soviétiques quelque soixante ans plus tôt.

“Leto” raconte la rencontre entre le charismatique Viktor Tsoi, 19 ans à l’époque et futur chanteur de Kino, et Mike Naumenko, 26 ans, créateur de Zoopark : une rencontre et une histoire racontées des années plus tard par la petite amie de Naumenko, Natalia (Natasha dans le film), qui deviendra sa femme, et dont le récit inspirera Serebrennikov pour son film. Si “Leto” relate surtout l’enregistrement du premier album de Kino, qui deviendra un groupe mythique en Russie, mené par l’icône Tsoi, la chanson-titre est créée, elle, en 1982 par Zoopark (mais n’apparaît pas dans cette version sur la bande originale du film, nous y reviendrons). Fondé par Naumenko – dont les modèles sont les Beatles, Dylan, Chuck Berry, Marc Bolan ou Lou Reed –, avec trois musiciens amateurs de hard rock (en URSS, au début des 80’s, on fait avec les moyens du bord), Zoopark commence à répéter en novembre 1980 et donnera son premier concert au Leningrad Rock Club en mai 1981 – au moment précis où le socialisme déferle sur la France et où les chars soviétiques stationnent aux portes de Paris (ou presque). Après un parcours universitaire sérieux et des études d’architecture initiées pour faire plaisir à ses parents, Naumenko bifurque et choisit une vie de bohème, travaillant un temps au Grand Théâtre de marionnettes de Leningrad en tant qu’ingénieur du son, avant de se lancer à fond dans la musique, vers 1976.

Au départ, singeant plus ou moins ses idoles, il écrit ses textes dans un anglais assez correct, puis décide de passer au russe, ce qui ne l’empêche pas de s’inspirer fortement des textes de Dylan, Lou Reed ou Bolan, voire, parfois, de les plagier. Cependant, contrairement à celles écrites par Viktor Tsoi, plus littérales et qui lui permettront sans doute de connaître un plus grand succès, les paroles originales de Mike Naumenko sont plutôt satiriques et teintées d’ironie. Un peu élimés par le temps aujourd’hui, ses textes emploient de nombreuses expressions typiques de la fin des années 70, marquées, en URSS également, par un (discret) mouvement hippie. Naumenko utilise aussi une sorte d’argot, de “slang” à la russe inspiré de l’anglais, et truffe ainsi ses chansons de termes comme “flèt” (flat, l’appart), “gerlà” (girl, la nana), “fèïs” (face, la tronche) ou “hàïr” (hair, les tifs). Une sorte de démarche inverse de celle d’Anthony Burgess dans son fameux “Orange mécanique” (1962), où l’on rencontre de nombreux mots empruntés au russe (“baboushka”, la grand-mère ; “droug”, l’ami : “moloko”, le lait) – cette passionnante analyse linguistique a été réalisée par un blog consacré à la Russie, Esquisses de Russie.

Voici, traduites en français, les paroles de “Leto” (“Été”), balade lancinante et laidback, mélancolique et résignée, enregistrée, en 1982 donc, dans des conditions techniques limitées :

“Été !

Je suis complètement frit, comme un poisson

Du temps, j’en ai, mais du fric, j’en ai pas

Et pourtant j’en ai rien à foutre

Été !

Je me suis acheté les nouvelles du jour

J’ai les nouvelles, mais pas une goutte de gnôle,

Il faut que je trouve absolument de la Schlitz [de la bière]

Été !

On me dit qu’il y a un concert en ville aujourd’hui

Il y aura du moderne et de l’ancien

Je ne sais vraiment pas si je vais bouger

Été !

Donc, tous les gars vont se coller les uns contre les autres

Et voudront sûrement juste se cogner

Tout cela ne veut rien dire, ça c’est certain

Été !

On ne peut pas échapper aux moustiques

Mais c’est le répulsif qui pourrait vraiment nous tuer

Les donneurs de sang devraient simplement laisser tomber

Été !

Il va me brûler et me rayer de la surface de la Terre

Foutez-moi dans un corbillard, j’ai besoin d’un corbillard

Mais je peux aussi me contenter d’un peu de gin

Été !

La chemise que je porte ne vaut pas tripette

A mes lèvres, une cigarette fumante

Je vais piquer une tête dans le lac

Été !

J’ai entendu quelque chose – où était-ce déjà ?

Qu’une comète allait bientôt heurter la planète

Et qu’alors, certainement, nous allons tous mourir”

Dans le film de Kirill Serebrennikov, Mike Naumenko est interprété par Roman Bilyk, leader de Zveri, et la version de “Leto” que l’on y entend et qui est présente sur la BO est celle réarrangée par le groupe. Bilyk se gargarise d’avoir apporté une touche “professionnelle” au morceau, enregistrée par un groupe “amateur”, Zoopark. Voici les deux versions, pour ma part j’ai un petit faible pour celle chantée par Naumenko, à vous de vous forger votre propre conviction :

Quelques années après leur rencontre, et que Mike Naumenko fut monté sur la scène du Leningrad Rock Club pour le premier concert du Kino de Viktor Tsoi, en mars 1982 – une des scènes marquantes de “Leto” –, les deux artistes connaîtront un destin tragique et curieusement parallèle. Naumenko décédera dans des circonstances encore troubles, à l’âge de 36 ans, le 27 août 1991, d’une hémorragie cérébrale due à une chute ou, selon une autre version, à une agression dans la rue… Un an et quelques jours après le décès de Viktor Tsoi, à tout juste 28 ans, qui périt lui dans un accident de la circulation le 15 août 1990. Ni l’un ni l’autre, icônes d’une jeunesse soviétique en quête éperdue de liberté durant les années 80, et toujours célébrés aujourd’hui, ne verront la fin de l’URSS, en décembre 1991.

2 comments
  1. Lëshat qui traduisait malgré lui

    Bonjour,

    Merci pour le lien vers mon blog, mais:

    >Voici, traduites en français, les paroles de “Leto” (“Été”)

    AAAARGH.

    Ne faites plus jamais ça, par pitié :o]

    Que vous vous basiez sur une version anglaise, passe encore, mais dans ce cas, prenez une véritable traduction, et non pas une adaptation, qui sacrifie le sens d’origine au nom du rythme et de la rime. De plus, il y a au moins un énorme contresens qui me fait supposer que l’anglais n’est pas une langue que vous maîtrisez (« to pack heat » ~ « avoir une arme sur soi », non pas « se coller les uns aux autres dans un élan homo-érotique » 😛 )

    ***

    Zoopark / Mike Naoumenko – «L’été»

    L’été !
    Je suis tout cuit comme un steak haché. (1)
    J’ai du temps, mais pas d’argent,
    Mais je n’en ai rien à faire.

    L’été !
    Je me suis acheté un journal.
    J’ai un journal, mais pas de bière,
    Je vais aller en chercher.

    L’été !
    Aujourd’hui, y’a un bœuf au « Lensoveta ». (2)
    Y’aura de ci, y’aura de ça.
    Peut-être que je devrais y aller ?

    L’été !
    Tous les délinquants ont des poings américains, (1)
    Ils ont peut-être une vendetta,
    Mais bon tout ça c’est des broutilles…

    L’été !
    Aucun salut contre les moustiques,
    Dans les magasins, il n’y a pas de « DEET »,
    Chez nous on honore les donneurs. (3)

    L’été !
    Il me fera fuir ce monde,
    Vite, amenez-moi un carrosse !
    Mais du kvas (4) fera aussi l’affaire.

    L’été !
    Mon pantalon est usé comme une pièce [de monnaie],
    Une cigarette fume dans ma bouche,
    Je vais aller piquer une tête.

    L’été !
    Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu quelque part
    Qu’une comète va bientôt arriver
    Et alors on va tous mourir.

    (1) Chose cocasse, ce texte comporte deux gallicismes déroutants pour un francophone. Ainsi, un steak ou une boulette de viande hachée se dit « kotleta » (côtelette), et un poing américain est un « kastet » (casse-tête). J’avais fait deux billets sur ce sujet il y a quelques années, quand je tenais encore un blog sur Mediapart, titrés « Les emprunts russes ».
    (2) « DK Lensoveta » (Palais de la Culture du Conseil de Léningrad), lieu où les rockers de la ville organisaient souvent des « jam-sessions » et concerts dans une ambiance informelle.
    (3) En URSS, il existait un statut de « donneur [de sang] honoraire », qui vous octroyait certaines facilités ou passe-droits.
    (4) Boisson traditionnelle russe.

    1. Lëshat qui traduisait malgré lui

      PS: J’ai tendance à devenir arrogant et expéditif quand on touche à mes domaines de prédilection (et la vous avez fait un bingo avec traduction + rock soviétique), désolé donc si j’ai pu vous froisser.

      Merci beaucoup, encore une fois, pour le lien vers mon blog, et surtout pour le commentaire élogieux.

      Je tiens également à préciser qu’en-dehors de cette malheureuse traduction, votre billet est pertinent et bien documenté. En particulier, « le Leningrad Rock Club, sorte de MJC du socialisme à visage humain », ça m’a beaucoup fait rire. Je vous piquerai ça, à l’occasion. :o]

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