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Disques

Grandaddy – The Sophtware Slump – 20th Anniversary Collection

Le chef-d’œuvre de Grandaddy bénéficie d’une copieuse réédition incluant notamment une magnifique relecture voix-piano-synthé de l’album par Jason Lytle.
« Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté. »
René Char, poète et résistant français, écrivait cette phrase, extraite de ses “Feuillets d’Hypnos”, alors que la France était occupée et lui engagé dans la Résistance. Bien sûr, il serait très exagéré de vouloir comparer la situation actuelle à ce que nous avons connu sous le joug de la barbarie nazie. Mais aujourd’hui, il est tout de même communément admis que le monde dans son ensemble n’a pas connu une telle déstabilisation depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Donc, comme aurait pu le dire l’auteur vauclusien, il apparaît plus que jamais nécessaire de faire entrer un peu de beauté et de réconfort dans nos vies confinées.
Cette nécessité trouve ici une satisfaction avec la sortie d’un nouveau disque. Plus exactement, il s’agit d’une réédition, celle de “The Sophtware Slump”, chef-d’œuvre du groupe californien Grandaddy. En 2000, ce quintette, originaire de la ville de Modesto, près de San Francisco, a en effet sorti un album dont nous nous souvenons encore vingt ans plus tard, tant il a profondément marqué la plupart de ceux qui ont pu l’écouter à l’époque.
Grandaddy a été formé au début des années 90 par Jason Lytle. A l’adolescence, à la fin des années 80, ce Californien était un jeune skateur promis à un bel avenir. Mais, suite à un accident survenu en compétition, il a dû tirer un trait sur ses ambitions. Il s’est alors tourné vers la musique, se prenant de passion pour les vieux synthés, passant son temps à les trafiquer et à les manipuler dans sa chambre transformée en une sorte de home-studio. Il s’est finalement décidé à former un groupe avec des amis originaires de Modesto comme lui. Sorti en 1997, le premier album de Grandaddy, “Under the Western Freeway”, est remarqué, y compris en France. Ce début de reconnaissance permet à Grandaddy, et surtout à Jason Lytle, d’approfondir le travail entamé avec ses premiers enregistrements. L’Américain a toujours reconnu apprécier particulièrement la conception musicale en studio. A cette époque, son appétence pour les claviers, machines et autres synthétiseurs vire même à l’obsession, au point de lui inspirer les chansons qui alimenteront l’album suivant.

Cet album nous est d’abord apparu sous ce titre ironique mélangeant le mot logiciel (software) avec l’expression sophomore slump utilisée, en musique surtout, pour désigner un second album qui échoue à atteindre le niveau du premier. Mais ce titre correspondait aussi au contexte de l’époque, marqué par la crainte du bug de l’an 2000. Jason Lytle a joué avec cette crainte. Il a aussi développé ses propres idées, les paroles des chansons évoquant les dysfonctionnements et la déshumanisation de la technologie – à l’image de Jed, le robot alcoolique (que l’on retrouve à deux reprises dans l’album) – en opposition à la beauté de la nature.
Jason Lytle a expliqué l’origine de ces préoccupations par sa situation géographique, la ville de Modesto se trouvant à la frontière entre la nature, les grands espaces de l’Ouest américain, et le monde moderne, la Silicon Valley étant toute proche. Néanmoins, il a toujours réfuté l’idée d’un concept album, expliquant que “The Sophtware Slump” n’a jamais été conçu comme tel. C’est en tout cas un disque brillant, à la grande richesse mélodique, à la délicate sensibilité, une parfaite alliance entre machines et instruments patiemment peaufinée en studio. A l’écoute de l’album, hier comme aujourd’hui, nous sommes toujours bercés et emportés, comme élevés dans une dimension supérieure qui nous émeut voire nous bouleverse.
Devant la grande qualité de ses compositions, ses acolytes de Grandaddy avaient dit à l’époque à Jason Lytle qu’il pourrait presque les interpréter seul au piano. Cette occasion s’est donc présentée cette année, pour les vingt ans de l’album. “The Sophtware Slump” avait déjà bénéficié d’une réédition en 2011. Maintenant, pour son anniversaire, l’album ressort sous la forme d’un coffret de quatre vinyles qui sera disponible début janvier.
Le premier de ces vinyles est consacré à l’album original. Deux autres disques contiennent un certain nombre de raretés datant de cette époque, en particulier les EP “Signal to Snow Ratio” de 1999 et “Through a Frosty Plate Glass” de 2001, ce dernier rassemblant les faces B des singles extraits de l’album, qui n’avaient rien de fonds de tiroir et n’étaient même pas loin d’être sublimes. Et, donc, le dernier vinyle héberge une version de l’album réinterprétée, intégralement et dans le même ordre que l’original, par Jason Lytle (déjà disponible en téléchargement et sur les sites de streaming).

Au printemps dernier, celui-ci a “profité” du confinement que nous avons tous connu pour chanter de nouveau les chansons de ce magnum opus, mais cette fois-ci, seul au piano, chez lui à Los Angeles où il habite désormais. Ce qui frappe le plus à l’écoute de cette nouvelle version, c’est l’épure et la simplicité de l’interprétation, Jason Lytle adaptant ses compositions à l’usage unique du piano. Sur certains titres tels que “Chartsengrafs” ou “Jed’s Other Poem (Beautiful Ground)”, il utilise également un peu de synthé. Un effet de delay est aussi utilisé sur sa voix à certains moments, une voix qui apparaît clairement plus apaisée vingt ans plus tard, le chanteur montant moins dans les aigus. Comme preuves que cet enregistrement a bien été effectué à la maison, nous pouvons entendre à l’occasion le bruit de l’air conditionné ou le chant des oiseaux. Une autre conséquence logique de cette nouvelle adaptation des chansons est que celles qui bénéficiaient d’un tempo plus élevé sur l’album comme, par exemple, “The Crystal Lake”, sont inévitablement plus calmes ici. Quant aux sommets de l’album qu’ont pu constituer, entre autres, “He’s Simple, He’s Dumb, He’s The Pilot”, le morceau inaugural, ou “So You’ll Aim Towards the Sky”, le morceau final, ils nous touchent autant sur cette relecture dépouillée que sur la version originale. Finalement, l’écoute de cette réinterprétation dénudée des chansons de Grandaddy nous procure une sensation de douceur enveloppante, de bien-être au long cours, démontrant la grande valeur des compositions, qu’elles soient élaborées en studio ou simplement interprétées en piano-voix. Au bout du compte, les écoutes successives de ce vinyle finissent par nous faire penser aux démos des Beach Boys interprétées par Brian Wilson seul au piano, ce qui démontre le niveau auquel nous avons affaire ici.

Après s’être séparé en 2006, le groupe s’était reformé en 2012 pour des concerts puis un nouvel album intitulé “Last Place”, sorti en 2017. On pensait que le groupe cesserait d’exister après le décès du bassiste Kevin Garcia cette même année. Mais, lors de la promotion de cette réédition, Jason Lytle a affirmé que Grandaddy sortira bel et bien un sixième album dans l’avenir. Avant cela, il prévoit de publier un nouvel album solo. Ce qui est certain, c’est qu’avec cette nouvelle réédition, pour notre plus grand plaisir, le groupe a fêté comme il se doit le vingtième anniversaire de son chef-d’œuvre. Un réconfort idéal en ces temps difficiles.

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