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Disques

The Mountain Goats – Bleed Out

Le champion de la petite forme rend hommage aux films d’action, à ses amoureux comme à ses petites mains. Pas inoubliable mais diablement efficace. Une nouvelle Arme fatale.

John Darnielle est notre idole. Point. Rectification : John Darnielle est un de nos points de mire, astre majeur au cycle inconstant. Les perles se suivent, les albums moyens aussi mais ils restent toujours personnels, chaleureux et, surtout, réconfortants. Il y a un avant et un après, le lo-fi et le produit. Évidemment, nous préférerons toujours les enregistrements cradingues de la jeunesse et leurs retours ponctuels (“Songs for Pierre Chuvin”) mais la période nouvelle n’est pas dépourvue de charme.

Dans sa quête d’absolu (ici le ferment d’un groupe), John Darnielle avec ses Mountain Goats est en rythme de croisière. Un peu gonflé par la solidité de son ensemble, il peut tout se permettre : enchaîner les albums, les tournées, les concerts en ligne. C’est une sorte d’état de saturation, soutenu et entretenu par son label Merge qui abonde dans les sens des artefacts, des T-shirts, des éditons limitées. Cette excitation, cette envie d’aller de l’avant perpétuelle s’incarne à merveille dans ce “Bleed Out”, enregistré fiévreusement, à fond la caisse avec comme thème et objectif le film d’action, celui qui a bercé nos enfances adolescences, celui de la téloche et des cassettes vidéo. 

Les bons vieux action movies : ceux de Bruce Willis et de Jackie Chan, les films d’arts martiaux pondus à la chaîne dans les années 80… Darnielle accorde une fois de plus fond et forme avec un album  sucré et survitaminé comme le cocktail de prot’ de Schwarzy lorsqu’il était encore autrichien. “Bleed Out”, comme le cinoche visé, n’est pas une grande œuvre mais il est efficace. Et (se) réfléchit sur lui-même comme Arnold dans Last Action Hero”. Ce qui intéresse Darnielle, son moteur, ce seront toujours les laissés pour compte et les arts mineurs, comme la pop, qui aident ces braves types à tenir.

C’est comme ça qu’il faut, aussi, entendre “Guys on Every Corner”, au-delà des paroles qui évoquent les films de flics et de petite frappes, leurs guet-apens.

They don’t look so special

T-shirt and tennis shoes

(…)

they look like your neighbours

C’est toute l’armée des fans de Mountain Goats qui est aussi comprise ici et même, au-delà, ceux que Darnielle embrasse de ses larges bras (gothiques, fans de catch, joueurs de “Donjons & Dragons”…).

C’est ce qui se décante de l’album au fur et à mesure. Après un départ sur les chapeaux de roues (“Training Montage”) :

I’m doing this for revenge

I’m doing this just to try to stay true

I’m doing this for the ones

I have to leave behind

I’m doing this for you

John est en mission, d’une morale exemplaire, qui consiste à mettre à l’honneur les désaxés, sans pour autant s’attaquer aux causes d’un système laminant (il laisse ça à son bassiste et ami John Hugues, communiste revendiqué). Il épouse mêmes leurs infâmes cris de guerre tant sa sympathie est grande :

wage wars

get rich

die handsome

(“Wage Wars, Get Rich Die Handsome”)

Quand on est à bout (à la moitié de l’album), Darnielle étoffe son propos, inscrit “Bleed Out” dans SA politique d’auteur (“Guys on Every Corner”, comme on l’a vu).  C’est un deuxième souffle, melvillien, qui donne vie à la seconde moitié du disque. On retrouve les interventions au sax de Matt, l’homme à tout faire. Tout cela n’est guère révolutionnaire mais ça marche, et ça enrichit le propos. On pense à Tarantino revitalisant les films de genre dans les années 90 avant de… enfin, bon.

Il faut se souvenir de tout un pan du cinéma, glorieux, décadent, industriel, de seconde zone. Des soirées VHS, câble, des vidéo-clubs plus ou moins sordides et/ou élitistes, des copies laborieuses, des prêts et emprunts, des perles et des nanards, des visionnages solitaires ou amicaux…. C’est tout cela qu’honore Darnielle, une sorte d’industrie et d’artisanat qui tombe aujourd’hui dans l’oubli, à l’heure où les plateformes rendent invisibles certaines productions.  Qui l’eût cru, alors ? Qui eût cru à la disparition des Mel Gibson, Stallone et consorts ?

« John Rambo never went to Vietnam », chante Darnielle sur “First Blood”. Et on veut bien le croire, tant c’est vrai (on pourrait reparler aussi de “Rambo III”, de l’Afghanistan, des gentils talibans et des affreux communistes). Tout un monde oublié et remanié…

“Hostages”, qui suit, est sur la même lancée que “First Blood”. Le titre, en outre, déborde littéralement du cadre de l’album, voire des Mountain Goats habituels : presque shoegaze, yolatengoesque, s’étalant dans le temps (7 minutes 10 !!!), dans l’écho de la réverb. On pense à une version audio à la sauce Darnielle (home made) de “Heat” de Michael Mann, comme une ultime tentative du genre de s’inscrire dans le patrimoine de ses grands anciens. C’était avant les superhéros et Netflix…

Comme toujours, on apprécie la faconde de Darnielle, ses changements de point de vue de chanson en chanson, son art de ne jamais raconter proprement l’action mais de tourner autour de sensations, d’images, de prendre ses personnages sur le vif, ou du moins encore vifs (“Bleed Out”). On notera, outre le caractère sucré et powerpop de l’album, la tendance de plus en plus marquée de rendre lisible le chant (toujours aussi canard). Encore la ligne claire assumée du disque.

La passion toujours intacte malgré le vieillissement des corps et des âmes cabossées, les hommages aux perdants magnifiques, aux seconds couteaux, c’est encore tout cela qui se dégage de ce “Bleed Out” étincelant et consommable. Et donc tout à fait attachant. Comme son auteur.

Avec l’aide de Johanna D, fliquette de Beverly Hills.

« Bleed Out » est sorti le 19 août 2022 chez Merge.

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