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Disques

Shabason & Krgovich – At Scaramouche

Efficacité mélodique et rythmique, brillance eighties et mélancolie bien contemporaine : le tandem réitère le succès du trio à l’œuvre pour “Philadelphia” dans le genre nouveau de r’n’b/collage sonore pop.

Et revoilà un nouvel album, splendide, de Nicholas Krgovich. Il y a peu d’auteurs qui nous font sauter au plafond encore et toujours, tout en nous surprenant par leur étrange régularité, voire leur endurance.

Attentes au plus haut puisque Krgovich signe l’album avec Shabason déjà présent sur la pierre de touche de sa discographie,  “Philadelphia”, avec Harris. On vous encourage à vous replonger dans cet étonnant album, jardin zen fait de collages sonores, de sound design, d’ambiances ouatées avec les claviers si touchants de Krgovich, qui s’y faisait également presque auteur de haïkus, contemplant de manière distancée autant la nature que ses relations brisées (sous la forme d’un tube, “I Don’t See the Moon”, ou d’un délicat tableau impressionniste final, “Open Beauty”).

Comment réitérer ce solide mais étrange alliage ? Quelle allure allait prendre ce nouveau disque amputé d’Harris ?

On est en terres totalement connues et pourtant ce “At Scaramouche” sonne très différemment de “Philadelphia”.  C’est d’ailleurs une des constantes de Krgovich d’être à la fois immédiatement reconnaissable, singulier, et de donner une touche différente à chaque album.

Pour ceux qui suivent Krgovich depuis longtemps, disons qu’on retrouve le r’n’b de “On Sunset”, en très low tempo, et un certain esprit preppy précieux de No Kids, en plus déconstruit.

Il y a une mélancolie puissante chez Krgovich, un esprit des lieux et des temps qui infuse sa musique. C’est ce décalage entre l’impression forte du passé et l’attention à l’instant présent qui crée ce moment un peu suspendu, entre deux strates, tellement constitutif de sa musique. C’est aussi le cœur de ses textes sur cet album, faisant toujours le lien entre sentiments, atmosphères gorgées d’un passé perdu et une banalité du quotidien, un détail insignifiant qui cristallise l’instant.

« Been filling the house up redecorating

Knowing full well that it all has to go,

My Gladys Goose lamp, the sofa and paintings,

Just new things to see when I don’t want to look,

But in the front door with my soaking wet dog,

That overpriced candle is sure smelling good. »

Les clochers de Meséglise de Proust prennent ici la forme d’un petit intérieur, sources de et remparts contre les souvenirs, inconstance médiatisée par des objets, qui nous raconte toute une vie intime malmenée. Cette réflexion fluctuante est interrompue abruptement par un événement aussi banal que de remplir un bol d’eau pour son petit chien adoré. Godard nous avait fait le même coup : parler d’amour et d’incommunicabilité entre homme et femme dans Adieu au langage avec, comme point de fuite, les regards et les promenades de Roxy, le chien de Jean-Luc et d’Anne-Marie…

Tout est évidemment dans le style de la narration, impossible à rendre et, aussi, dans le canevas musical entre claviers répétitifs, batterie très organique, guitares sensibles qui soudainement bifurquent vers un authentique dérapage de guitares électriques. On a l’atmosphère eighties, tellement Prefab Sprout ou Talk Talk, et une mise en son qui rappelle les collages modernes des productions du jour.

En cela, Krgovich n’est pas un archéologue ou un nostalgique, patient recréateur de formes du passé, il vit avec ces influences et les utilise dans une palette qu’il ne veut pas limiter aux goûts de son époque.

 “In the Middle of the Day” comporte ainsi un collage de field recording (foule), sur un rythme funky et mélancolique,  presque dance ou trip hop 90s. Cette échappée offerte par une réalité d’une profonde étrangeté émerge d’une vie intérieure très prenante dans une cadre très précis. Là où “Philadelphia” jouait sur des aplats, des coulées, des irruptions, “At Scaramouche” cherche tout le temps à cimenter les éléments disparates en s’appuyant très clairement sur les rythmes et la mélodie dans une touche vraiment pop. Le disque est très dansant, introspectif mais toujours lié à la vie du corps.

“I’m Dancing” joue sur ce côté hyper produit, très 80s, mais marie des voix plus fragiles à la Little Wings, ou allie claviers très électroniques et marimba, batterie synthétique et triangle. Machine à danser, ou plutôt à onduler en déprimant tranquillement, mais machine à écouter aussi, avec toujours cette attention aux détails qui fait tout le charme de cet album bien plus immédiat que “Philadelphia” mais tout aussi prenant. Se rend-on seulement compte que la bluette rose bonbon “I’m Dancing” s’étale sur plus de cinq minutes ? Il y a une vraie dilatation du temps à l’œuvre dans ce disque. Un vrai travail du temps même.

« See the teens in the park,

In their impossibly white socks and shoes,

All heading home for dinner,

A little wind rocking in the air,

Leftovers on the counter.

I’m dancing,

I’m dancing,

I’m dancing,

I’m dancing. »

Temps et lieu comme centre de l’album à l’image de ce “Scaramouche” qui donne son titre au disque : un restaurant pour riches de Toronto, évoquant pour l’auteur un copie-collé d’un décor anachronique de Sex and the City comme quasi rescapé d’un passé proche et pourtant lointain. Le temps se travaille, des échos du passé reviennent sans cesse comme des vagues. Tout cela était présent depuis No Kids et c’est à ce projet que l’on pense avec “Soli II”, qui évoque autant le jazz du Sun Ra Arkestra que l’atmosphère travaillée puis massacrée de l’orchestre du Playtime de Tati.

« Going back to a place I swore I’d never set foot in again the last time I left,

Feels positively herculean now to resist at all,

Join all the skeletons who play their bones like they were xylophones,

Like Madonna on that tightrope at that Super Bowl halftime show,

Something once so robust is now a husk of what it once was. »

Tout est soit constamment miné, soit irrigué par des courants souterrains, quasi contraires. Comme dans ce “Templeton Field”, bossa brisée ou plutôt hachurée à la Herbie Mann, qui jouerait autant des furies de Sonny Sharrock que du collage sonore le plus expérimental.

C’est un album authentiquement de notre époque, qu’il dépeint si bien : un monde de désolation, assez vain et décadent, beau pourtant, rehaussant toujours le passé, y compris dans son aspect le plus consumériste (“Childhood McDonald’s”).

« Misremember,

I misremember,

Or forget altogether,

WAVs of “Have We Met”,

Through drugstore earbuds,

Hit with the sun Union Station,

Taking on the air of a blessed memory already,

Well isn’t this fun?

The pancakes, the Playplace,

Grimace’s Face,

Doo, doo, do, doo, do. »

On retrouve aussi un name dropping assez malin (on se souvient de Phil Elwerum et de son futon dans l’album précédent), évoquant ici le compatriote, l’autre canadien précieux Dan Bejar (Destroyer, dont Krgovich a fait la première partie), avec la citation d’un album plutôt passé inaperçu et pourtant tout aussi bon que le dernier, « Labyrinthis » (le succès ne fait qu’effleurer nos bohèmes de Toronto pourtant attelés à l’excellence). Le tout sur un texte rythmé comme du hip hop  mâtiné de doo wop. Mine de rien.

Shabason et Krgovich livrent donc un album ambitieux, aussi simple et facile d’écoute que riche et profond. La classe internationale, encore une fois.

Avec l’aide de Johanna D., so happy with her little dogs

« At Scaramouche » est sorti en vinyle et numérique le 7 octobre 2022 chez Idée Fixe Records

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