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Disques

Destroyer – Have We Met 

Film noir rétro-futuriste de la vie de Dan Bejar, “Have We Met”, avant-dernier album de Destroyer, est un cauchemar organique et intime autant qu’aseptisé et glossy. Le “Blade Runner” du groupe méritait un rattrapage.

Dan Bejar n’en fait qu’à sa tête. Bordel de boucles sombres donc, faut-il le rappeler. Et s’il lui prend l’idée de sortir un album au début de l’année 2020, c’est un suicide commercial assuré et presque assumé. Portefeuilles vides de post-fêtes de Noël, saturation des oreilles des auditeurs en quête des listes des oubliés de l’année précédente sans compter l’absolue certitude d’être omis en fin d’année lors des sempiternels classements qui abrutissent rédactions et lecteurs : le tableau de l’échec est complet. Si on ajoute l’année 2020, annus horribilis s’il en est : début des confinements Covid, voilà qui envoie “Have We Met” aux oubliettes de l’histoire.

Oui mais voilà, “Have We Met” (qui a été suivi cette année de “Labyrinthitis”) est tout simplement une petite bombe, à ranger (délicatement) aux côtés des désormais nombreux chefs-d’œuvre de Destroyer. On remarquera une fois de plus que c’est quand on l’attend le moins que Destroyer est le plus flamboyant. Imaginons Dan Bejar, la gueule renfrognée, enregistrant chez lui quelques pistes de synthétiseurs et les mixant à des prises vocales, directement sur son Garageband comme n’importe quel neuneu. Puis les envoyant à son pote de longue date John Collins avec pour charge d’ajouter basse et fignoleries diverses, plus quelques prises de guitare de Nicholas Bragg. On devrait attendre un petit album lo-fi tout à fait sympathique : on est dans une des productions les plus noires et mordorées à la fois, presque abyssales de Destroyer, car Collins a distillé des chutes de pistes de Kaputt, ajouté des programmations de percussions étonnantes et donné de l’espace à tout ça. 

Écoutons “Have We Met”, le titre, passionnant solo de guitare de Nicholas Bragg, en liberté dans un espace détonnant plein de réverbération, aussi organique que numérique, comme une promenade fascinante et angoissante dans les hauteurs des rues de la mégalopole de “Blade Runner”. On pense souvent à ce film à l’écoute de ce “Have We Met”, aussi moderne que rétro, à l’image de la Ennis House de Franck Lloyd Wright ou du Bradbury Building.

“Have We Met” est donc sans doute l’album de Destroyer le plus abouti en terme de collages, d’expérimentations comme “foolssong” qui clôt le disque sur une musique répétitive, filtrée, totalement folle autant que les élucubrations de Bejar. Citons cette fois-ci “The Television Music Supervisor” :

«The Television Music Supervisor said
« I can’t believe what I’ve done
I can’t believe that I said what I said »
The Television Music Supervisor said
« I can’t believe what I’ve done
I can’t believe that I said what I said »

Clickety click click
The music makes a musical sound
Measured in echoes
By famous novelist brothers
Shithead number one and shithead number two
»

Sur un lit de cliquetis, collages de glitches, craquements, montée de cordes numériques. On compare souvent Bejar à Bowie, ici il faut chercher plus loin, chez les Beatles expérimentaux de “Revolution 9”.

Il y a aussi beaucoup de Lynch dans cette œuvre au noir, condensant horreurs et prises directes sur la réalité fantasmée ou non.

«Just look at the world around you
Actually, no, don’t look


But if you only knew how
I cry foul every hour of every day
Well, I hope you’ve enjoyed your stay
Here in the City of the Dying Embers

The petite Terror Train that thought that it could
We throw the game and oh how it feels so good
To be drunk on the field again
To be drunk on the field
Again
»

-The Raven-

On voit que Bejar tient à rivaliser avec Poe en suivant la piste pop de Lou Reed.

Bejar et Collins nous donnent donc un album étonnamment corsé, plein de raffinements baroques mais là où ils touchent le plus, c’est dans les moments les plus ouvertement pop. 

“Crimson Tide”, merveille de soft-rock classieux, porté par une basse admirablement funky-clinquante, sur une mélodie de quelques notes de clavier.

« I was like the laziest river
A vulture predisposed to eating off floors
No wait, I take that back
I was more like an ocean
Stuck inside hospital corridors

My condition in general
Despite what they say, improves
So I could care less on a night like this
I’m on the lookout for anything that moves
Crimson tide
»

Toujours cette mise en danger, cette écriture sur la brèche, entre velléités littéraires et fulgurances de l’instant.

Toujours aussi cette réécriture d’un passé glorieux : un Talk Talk d’aujourd’hui, avec un Mark Hollis borderline :

«You’re looking good in spite of the light
And the air and the time of the night
They play your favourite song
« She’s Just Too Dark To Care »
« High Water Everywhere »
« Smoke Gets In Your Eyes »

You throw yourself down on the playground
Skid to a halt on the runway
You cast a poisonous look to the sun
You know it just doesn’t happen to anyone
You know this doesn’t just
 happen to anyone »

-It Just Doesn’t happen-

Un Mark Hollis des caniveaux, clochard céleste citant autant Primal Scream, Charley Patton ou les Platters, pop autant que métal avec une basse aussi agile que lourde et une batterie électronique très claire et sèche qui plombe l’ensemble.

Et puis il y a “Cue Synthesizer”, profession de (mauvaise) foi de l’album en forme de refrain :

« Cue synthesizer
Cue guitar
Cue synthesizer
Wherever you are
»

Solo de guitare hard rock sur électroniqueries, pour un texte ô combien cryptique :

«The idea of the world is no good
The terrain is no good
The sea’s blasted poem
A twinkle in the guitar player’s eye

(…)

Open door policy and not a goddamn thing at night
Death threat scrawled in invisible ink’s alright
Been to America, been to Europe, it’s the same shit
Went to America, went to Europe, it’s all the same shit
I look around the room, I see a room of pit ponies
Drowning forever in a sea of love
I look around the room, we are a room of pit ponies
Drowning forever in a sea of love
Wherever you are
»

Ça chauffe sous les bouclettes et une chose est sûre :  ce n’est pas très gai pour notre écartelé en chef, toujours entre Ancien et Nouveau Monde. C’est son côté Jonathan Richman, option dark side of the force

Avec l’aide de Johanna D., Boucles d’or

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