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Interviews

Dominique A : « Mon désir de musique est intact »

C’est un jour d’octobre, à l’éternel parfum d’été. Ciel bleu sur Nantes, là où tout a commencé pour Dominique A, il y a tout juste trente ans, au moment de la sortie de “La Fossette”. Une éternité, pour ceux qui, comme nous, furent frappés à l’époque par ce disque-manifeste, touché par sa grâce jusque dans ses imperfections, au point de ne jamais nous en remettre. Et ce souvenir d’une feuille A4, avec ce prénom suivi d’une initiale écrits au marqueur, scotchés à l’entrée d’une salle, quelque part rue des Olivettes. Une éternité peut-être, mais un moment, oui, un moment propice et privilégié, pour, en ce début d’automne, parler avec le Nantais d’adoption de ce “Monde réel”, quatorzième album et nouveau sommet d’une discographie exemplaire, à quelques semaines du lancement de sa nouvelle tournée.
On retrouve Dominique A dans un café animé, toujours aussi affable et généreux, n’hésitant jamais à repréciser le fil de sa pensée au cours de notre échange, pour être mieux compris. Une forme d’exigence pour un artiste qui nous apparaîtra, une fois encore, toujours aussi habité, pour nous confier, avant de repartir en direction du port de Trentemoult où il a élu domicile depuis plusieurs années, que son envie de musique demeurait intacte, après avoir engagé avec ce disque comme un nouveau cycle.

Accompagné par le très beau “Présent impossible” (éditions L’Iconopop), premier recueil de poésie à l’évidence parfois fulgurante, nous n’aurons alors qu’une envie, après l’avoir quitté : nous replonger dans l’un ou l’autre des territoires dessinés par “Le Monde réel”. Une nouvelle grande œuvre, sans lyrisme surjoué ni pathos, qui creuse ses multiples sillons, et gagne en profondeur écoute après écoute, pour nous toucher au cœur, parfois dans ses moments les plus simples, ou intimes, comme nous l’y conduisent le texte et la voix des “Roches”. Ce “Monde réel” est un nouveau compagnon de route qui, sans nul doute, comme “La Fossette” ou “Auguri” avant lui, saura défier les mois et les années, pour imprégner nos vies.


“La Fossette” est sorti il y a trente ans (en février 1992 pour être précis). Te souviens-tu de ce que tu faisais en octobre 1992 ? 

Dominique A : Je ne faisais pas de concert, je ne faisais rien de spécial. C’est le moment où je suis devenu un musicien à part entière, en ne vivant de rien d’autre que de la musique. J’avais lâché toute activité salariée trois mois plus tôt et je venais de signer un contrat d’édition avec Delabel. Mon premier concert à l’Européen m’avait rapporté 4500 francs, en cash. Je n’en revenais pas. Je me disais : « C’est super, la musique » (rires). Mais j’avais fait peu de concerts et ne voulais pas en faire.

Il y a quelques jours, à l’invitation de Rebecca Manzoni dans son émission matinale sur France Inter, l’écrivaine (et par ailleurs éditrice de tes premiers livres) Brigitte Giraud a choisi de diffuser la version du “Courage des oiseaux” issue de ta première Black Session, datant du printemps 93. Il est très troublant d’entendre ta voix de l’époque aujourd’hui, et particulièrement en live. T’arrives-tu de la réécouter ? 

Oui, ça m’arrive. Au-delà de la voix, il y avait la volonté de chanter et d’aller toujours plus haut. Quand je chantais je me tordais le cou en regardant les cieux. J’en avais même contracté une tendinite au cou, parce que je me tenais mal. Je chantais sur la pointe des pieds et j’étais tiré vers le haut. C’était très étrange.

Avec les années, ton chant a évolué et on a l’impression que ton spectre vocal s’est beaucoup élargi. 

Ma voix s’est modelée avec les concerts, au fil du temps. J’essaie toujours de faire en sorte qu’elle soit une projection naturelle de moi-même. Je ne la travaille pas. J’en tire parti en ne cherchant pas à l’emmener vers des terrains que je n’ai pas explorés. Elle épouse le périmètre de ma psychologie. Elle se fait plutôt l’écho de mon évolution personnelle à chaque fois, et c’est ce qui m’intéresse. Rechercher une justesse entre ma façon de chanter et mon état d’esprit. Sur un disque comme “Vie étrange” [son album précédent enregistré seul pendant le confinement, NDLR], il y avait une volonté délibérée d’être dans la susurration, sur un registre très ténu et assez proche de celui de mes débuts. Sur “Le Monde réel”, je ne suis pas instrumentiste. Je cherche surtout à être convaincant en tant qu’interprète, mais à être dans une justesse, et en rapport avec le morceau. Sur un titre comme “Au bord de la mer sous la pluie”, tout le monde commence vraiment à jouer sur un mode très rentré, il faut que la voix se mette au diapason. C’est juste une placement de voix naturel, c’est la musique qui appelle ça. Sur d’autres passages, elle se fait plus expansive. Mais je ne pense pas que mon spectre soit si large que ça, je navigue dans un périmètre qui est restreint, que j’ai voulu à un moment donné élargir mais toujours en me heurtant à mes limites qui ne sont pas corporelles mais plutôt psychologiques. 

« J’ai imaginé le disque comme une adaptation permanente à ce qui se présentait. »

Tu t’es mis en danger en ne produisant pas de maquette, avant l’enregistrement de l’album. 

Pour moi, c’était au contraire très rassurant de ne pas avoir de maquette (rires). Les deux tiers du disque étaient écrits, le dernier tiers a été écrit avec le groupe. C’est le cas par exemple de “Désaccord des éléments”, la mélodie originelle ne fonctionnait plus avec ce que le groupe avait apporté et qui m’intéressait au plus haut point. C’est comme cela que j’ai imaginé le disque, comme une adaptation permanente à ce qui se présentait.

Comment as-tu engagé le processus de travail avec Yann Arnaud, arrangeur du disque qui a travaillé avec Air ou Sébastien Schuller ? 

Le pari était de faire jouer ensemble des gens qui ne se connaissaient pas. J’ai vraiment connu une heure d’angoisse quand ils ont commencé à jouer ensemble. J’étais un peu dans tous mes états, en me demandant « Qu’est-ce qui se passe, s’il ne se passe rien ? ». J’ai choisi d’aller dans le dur et de commencer tout de suite par “Le Dernier Appel de la forêt” et les choses se sont placées. Le début du disque ressemble à ce que j’avais imaginé. Un groupe qui prend pied dans la musique, qui s’installe, qui apprend à se connaître. Il y a des chansons dont la structure musicale a été élaborée soit en studio, soit entre les deux sessions d’enregistrement du disque. Entre ces deux sessions, la pause de plusieurs semaines m’a permis de retravailler. Sachant comment le groupe sonnait, j’ai réorienté les compositions du disque.

Une référence s’impose à l’écoute de l’album : les derniers disques de Talk Talk et l’album solo de Mark Hollis. C’est une vieille obsession chez toi ?

Oui, depuis 1991 [année de sortie de “Laughing Stock”, NDLR], c’est un truc qui me poursuit. Je suis heureux d’avoir soldé mon dû. Ce qui est principalement emprunté à “Laughing Stock” ou au travail de Mark Hollis, c’est le rapport à la rythmique contrebasse-batterie et la spatialisation. Mark Hollis n’est pas le seul à avoir travaillé là-dessus, avec cette idée de relief, il y a aussi des disques de jazz, de musique classique ou contemporaine. J’ai réinjecté cette approche-là dans le cadre de la chanson.

Par exemple, l’introduction de “La Maison” peut vraiment faire penser à certains titres de l’album solo de Mark Hollis mais ensuite, très vite, ta voix et la mélodie réinstallent une certaine forme de classicisme musical.

Tout à fait. Pour moi, “La Maison” a un côté presque soul, avec un balancement. J’avais le texte, c’est une chanson qui a vraiment été retravaillée avec le son du groupe. Plus globalement, je pensais arriver en studio avec énormément de matière première mais ça n’a pas été le cas et c’était mieux pour travailler. La structure du “Dernier Appel de la forêt” était déjà là et nous avons juste fait un aménagement, des arrangements à partir de choses finalement très dessinées en acoustique. Je l’ai joué en trio il y a quelques jours et, pour moi, cette chanson peut vraiment tenir sans les cordes.

Quand on pense à la richesse instrumentale de l’album, on peut tout de même s’interroger sur la restitution sur scène et des difficultés éventuelles que cela peut poser.

Je n’ai pas d’appréhension, je suis confiant sur le rendu scénique. C’est le son du groupe [la formation qui a enregistré le disque accompagnera le musicien sur scène, NDLR]. J’ai vraiment envie de quelque chose d’évolutif, qui ne soit pas figé. Sur la tournée nous avons même prévu des temps de balances plus longs, pour jouer des morceaux non prévus, en fonction aussi de la taille des salles. Ça va être chouette de jouer les vieux morceaux. Pour “Le Courage des oiseaux”, j’aimerais faire une version très dépouillée, avec juste une rythmique. J’ai la chance de travailler avec des musiciens d’expérience, très compétents, avec des parcours dessinés, donc tout est possible. C’est un pari que je fais, avec l’ingénieur du son Dominique Busson, mon collaborateur depuis longtemps. Je ne veux pas qu’on livre de soir en soir le même numéro. Je veux qu’on ait des espaces de liberté, en enlevant ou en ajoutant certains morceaux. 

« Certains trouvent mes disques trop mous et viennent me voir en concert en se disant que ça va envoyer plus. Là, ça n’enverra pas plus. »

Sur la dernière tournée en groupe, pour l’album “Toute Latitude”, le son était à la fois très électrique et électronique, ce sera donc éloigné de ce qui nous attend pour cette nouvelle tournée.

Je ne suis plus dans cette recherche-là. Je n’ai pas envie que l’on soit dans une surenchère sonore. La musique électrique restituée sur scène a comme postulat d’être une dénaturation de la source sonore. Sur scène, tout est amplifié et c’est comme une excroissance non naturelle de la musique, dans son essence. Certains trouvent mes disques trop mous et viennent me voir en concert en se disant que ça va envoyer plus. Là, ça n’enverra pas plus. Je tiens à décevoir certaines attentes (rires). Cette fois-ci, nous allons être dans un rapport au son différent par rapport aux autres tournées. C’est sans doute lié à l’âge, mais c’est aussi mon côté « hollisien », là encore. 

L’accueil du disque est unanime. Tu occupes une place unique, qui semble s’affirmer toujours un peu plus, dans ce que l’on peut appeler, faute de mieux, la chanson française. 

J’aimerais que ça s’affirme un peu plus en terme de ventes, mais ce n’est pas le cas (rires). Je partais du principe que le disque allait être reçu de façon mitigée. Cela faisait longtemps que je n’avais pas connu un tel engouement, depuis “Eleor” je pense. Et je crois que c’est lié au fait que mon désir de musique est intact. Mon aspiration à proposer des choses différentes à chaque fois est intact aussi. Cet engouement, c’est un peu troublant et rassurant. Et de bon augure pour une tournée, car quand un disque est reçu tièdement cela a une incidence sur la tournée qui suit. 

Depuis tes débuts, tu as toujours usé de l’art contre-pied, comme ce fut le cas pour “Remué” après “La Mémoire neuve”, ou “Toute Latitude” après “Eleor”. C’est encore le cas avec ce nouvel album, même si “Vie étrange”, le précédent, apparaît comme un disque tout à fait à part – sans le confinement de l’année 2020, celui-ci, composé et enregistré dans une urgence volontaire, n’aurait probablement pas existé ?

Oui, “Vie étrange” était vraiment un disque à part. Dès que je suis sorti de “La Fragilité”, je le disais autour de moi. J’ai fait cette tournée et ce disque pour me « dégoûter » du solo. Ce n’était pas que ça, bien sûr. Mais la tournée avait été très dense, on avait fait 60 dates en six mois. C’est costaud quand on joue en solo deux heures par soir, et je n’avais qu’une envie, celle de retrouver une émulation collective. Dès mi-2019, j’ai commencé à travailler sur “Le Monde réel”. J’avais vraiment l’idée de prendre “Laughing Stock” comme point de référence, de partir de cette obsession et de l’assumer. De m’en écarter bien sûr. Et maintenant c’est réglé. 

« Ce nouveau disque requiert un rapport au temps plus large, moins resserré. »

On a un rapport à la totalité de l’album. Il s’écoute sur la longueur et non de manière fractionnée, assez loin finalement des modes d’écoute actuels.

Avec Yann Arnaud, l’arrangeur du disque, on a pensé l’écrire au fur et à mesure. On avait l’ouverture et la fermeture. Mais le dessin du disque a été un peu contrarié, avec des morceaux qui n’ont pas eu leur place et que l’on réserve à un mini-album car ils fonctionnent bien ensemble. Un disque de chansons plus classique dans l’écriture. Et puis le morceau-titre, “Le Monde réel”, est arrivé. Il était pour moi clairement à part, mais en fait il a permis de redessiner le canevas de l’album. Et pour moi, c’est un disque à écoute globale. Je le propose et c’est comme lorsqu’on lit un livre, voit un film ou un spectacle. C’est un déroulé. 

C’est donc un mode d’écoute très éloigné de ceux actuels ?

Oui, car je pense qu’il y a une aspiration à autre chose justement. A force de comprimer le temps, il devient incompressible. Quand on a fini d’écouter les choses au bout de 30 secondes, on fait quoi ? Le type d’écoute que requiert ce genre de disque rejoint son discours. Et son discours c’est le rapport au temps, le temps que l’on prend à faire les choses et le temps qui nous est imparti. Le temps est partout dans le disque et le temps, c’est mon credo en ce moment. Je viens de faire une émission radio avec l’écrivain Yannick Haenel et j’étais en phase avec ce qu’il disait autour de ce sujet. Le libéralisme veut nous imposer une temporalité de présentisme perpétuel, de fuite en avant, il accapare notre temps de réflexion. Détenir son propre temps, c’est trouver une réponse aux problèmes qui nous préoccupent et une amélioration du bien-être commun, de nos vies aussi. Et ça m’a semblé logique de faire un disque comme celui-ci, qui requiert un rapport au temps plus large, moins resserré.

On retrouve aussi un peu cette dimension dans ton écriture, tu ne veux pas trop appuyer ton propos et tu réclames un temps de lecture et d’écoute renouvelé pour mieux en saisir le sens. 

Oui. J’ai toujours été sur ce mode-là, mais c’est encore accentué dans “Le Monde réel”. Je n’oublie pas qu’une œuvre, un disque n’est qu’une proposition, une invitation. Libre à toi d’y répondre ou pas.

Que change ce disque pour toi, à l’avenir ?

Mon rapport à la musique s’est clarifié. Je ne pense plus être dans le contre-pied car pour moi ce disque dessine une ligne que j’ai envie de tenir, pas forcément en terme de sons, d’« instumentarium ». Mais j’ai envie de rester sur des morceaux qui ne soient pas construits en couplets-refrain, au format un peu éclaté et où on a l’idée du son comme d’un vrai paysage. Un paysage avec des plaines, des montagnes, des collines. Pas de tunnel de sons compressés. Je ne vais pas revenir dans quatre ans avec un disque rock. J’ai l’impression que c’est pour moi quelque chose qui va devenir durable, et je pense que je vais être dans ce rapport-là sur les six ou sept années qui viennent. Je reprendrai la guitare, mais pas pour balancer des coups de Telecaster avec des accords pleins. A moins qu’un disque de rock ne déboule et me tourne les sangs à un point inimaginable. Au contraire, j’ai découvert des choses sur mes désirs musicaux en faisant ce disque. Notamment, en côtoyant des musiciens virtuoses qui viennent de la musique improvisée (comme le contrebassiste Sébastien Boisseau). Monter sur scène et improviser, c’est quelque chose que je découvre et que j’aime vraiment. Être dans un rapport de liberté avec ce que l’on va proposer aux gens.

La question de la finitude est une nouvelle fois très présente dans le disque.

Ça a toujours été présent, dès “Le Courage des oiseaux”. On la rattache au sentiment amoureux, alors qu’avec le recul je me dis qu’on peut surtout la rattacher à la tentation du suicide. Finalement les mots clés dans cette chanson, ce sont peut-être « Qui sait ce qui nous passe en tête / Peut-être finissons-nous par nous lasser ? ». On peut renverser les choses : le courage, est-ce que c’est celui de continuer ou de passer à l’acte ? C’est là depuis longtemps, depuis toujours. On n’est pas armé pour concevoir sa propre finitude, on n’est pas armé, on ne sait pas le faire et on est dans un bienvenu déni par rapport à ça, qui est nécessaire pour vivre sereinement. Et c’est aussi dans les œuvres que j’aime, en général. Mais je n’ai jamais eu de pulsion de cet ordre-là, je n’ai jamais eu la tentation d’en finir, même dans les pires moments de ma vie. 

“Les Roches” est peut-être le morceau qui exprime le plus clairement cette idée de finitude, et il est placé au cœur du disque. 

Il m’est venu face à un paysage de montagne. Les paysages que je vois depuis l’enfance resteront après moi. Mais dans “Les Roches”, la musique est très ouverte. L’harmonie induit un rapport aux choses différent. Je fais toujours un disque avec le son que j’ai envie soit de développer, soit de chercher. Le son parle autant que les mots, et souvent le propos me dépasse. Ce qui m’intéresse toujours le plus, c’est d’avoir un rapport à la musique, au son en tant que tel. Et j’espère qu’il n’y a pas de pathos. 

Tu as souvent expliqué qu’une chanson comme “Immortels” avait suscitée de nombreux messages intimes que des auditeurs t’ont adressés personnellement. 

Enormément, oui, des messages très touchants. Une chanson plus cryptée, comme “Par les lueurs”, a aussi fait l’objet d’un film, celui de la réalisatrice Valérie Wroblewski, avec des femmes atteintes de cancer et en cours de traitement. Lorsque j’ai vu le film, j’ai été extrêmement troublé car on avait l’impression que la chanson avait été écrite pour les images. Ce qui n’est bien sûr pas le cas. Le propos de la chanson est extrêmement vague, un rapport à la transcendance, à la sacralité, éloigné de la religion. Les épiphanies qui nous traversent. Ce sont des cadeaux d’interprétation, la chanson prend alors une signification différente. “Immortels” a été interprétée par les gens comme une pulsion de vie et non comme une chanson de déni. On me rapporte souvent qu’elle accompagne des enterrements. C’est troublant mais je m’en réjouis. C’est une chanson de consolation. C’est un peu mon “Hallelujah” à moi (rires).

Photo : Jérôme Bonnet, label Cinq7.

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