Loading...
Disques

Ryūichi Sakamoto – 12

Confronté à la maladie, le musicien japonais a enregistré seul douzes pièces ambient. Une éthique de l’épure.

On le sait depuis quelques mois, le cancer dont souffrait Ryūichi Sakamoto depuis 2014 et dont il se croyait guéri est réapparu durant la pandémie. Se développant rapidement, il a cette fois atteint un stade terminal et ne lui laisse plus qu’une brève espérance de vie. En juin dernier, le musicien de 71 ans titrait un très beau texte dans lequel il évoque sa situation par cette citation de Paul Bowles, extraite d’“Un thé au Sahara”, roman que Bernardo Bertolucci avait adapté en 1990 sur une musique de Sakamoto : « How Many More Times Will I See the Full Moon ? » (« Combien de pleines lunes verrai-je encore ? »)

« J’espère pouvoir faire de la musique jusqu’au dernier moment, comme Bach et Debussy que j’adore », écrivait-il également. C’est ainsi que l’an dernier, il a composé la musique du très bel anime de science-fiction “Exception” d’Hirotaka Adachi (disponible sur Netflix) et, surtout, proposé entre le 11 et le 18 décembre une série de prestations live en streaming. Face à la caméra, il jouait, une semaine durant, seul au piano, reprenant certaines de ses compositions les plus emblématiques et donnant à l’ensemble le titre “Playing the Piano 2022”, comme une suite logique au concert en ligne “Playing the Piano for the Isolated” en 2020 et à la reprise à la chandelle de ses œuvres pour l’album “Playing the Piano” datant de 2009.

Ce 17 janvier, date de l’anniversaire de l’artiste, c’est un album original qui vient de paraître, sobrement intitulé “12” d’après le nombre de nouvelles compositions que compte le disque. Ces morceaux ont été enregistrés durant les treize derniers mois, en parallèle avec l’évolution de la maladie. Le précédent album, “Async”, sorti en 2017, était un acte de renaissance après un premier cancer. On y croisait des collaborateurs et amis de longue date, David Sylvian, Carsten Nicolai (Alva Noto) et quelques autres. Contemplatif, extrêmement composé, l’album invitait à la méditation, à l’ouverture au monde retrouvé.

“12” pourrait laisser croire que s’y poursuit le même geste, mais c’est ici moins d’une résurrection qu’il s’agit que d’une marche vers la nuit. Sakamoto y avance seul et les arrangements, dépouillés à l’extrême, un piano, un synthétiseur, donnent le sentiment que nous écoutons des démos plus que des titres finalisés et mixés. Ce choix confère une fragilité bouleversante à “12”, ainsi qu’une corporéité frêle perceptible notamment à travers ce souffle de Sakamoto que l’on entend parfois derrière les notes.

Sur l’album, les morceaux se présentent en suivant strictement leur ordre chronologique d’enregistrement, les titres renvoyant aux dates de ce dernier. Il y a quelque chose de diaristique dans cette démarche, comme un journal intime de maladie, mais sans mélancolie, sans emphase, ni regard rétrospectif. En ce sens, Rob Arcand, dans son article pour Pitchfork, a raison d’écrire que la démarche de Sakamoto se situe aux antipodes de celle d’un Bowie avec “Blackstar” ou d’un Cohen avec “You Want It Darker”, deux autres albums terminaux passionnants. Le choix ici de plages ambient nous plonge dans une zone indéfinissable, celle d’une musique qui ne semble pas s’écrire « sur » la maladie mais « à partir de » celle-ci, conduisant à une forme singulière dont on trouve peut-être l’origine dans un certain courant de la littérature japonaise que Sakamoto doit sans doute connaître.

Emmanuel Lozerand s’est justement intéressé à l’écriture de la maladie chez trois auteurs japonais du début du XXe siècle : Nakae Chômin, Masaoka Shiki, Natsume Sôseki (dans “Extrême-Orient Extrême-Occident”, n°39, 2015). Tous trois ont écrit des œuvres hors genres, mêlant journal intime, lettres, haïkus, récits de souvenirs, de rêves, réflexions personnelles, avec la même urgence d’un temps compté par la maladie : le cancer de Chômin écrivant “Un an et demi” (le temps que ses médecins lui donnent), la tuberculose osseuse dont souffrait Shiki, l’auteur de “Lit de malade [de] six pieds de long”, ou les “Choses dont je me souviens” de Sôseki relatant les suites de son hémorragie gastrique. Comme le précise Lozerand, nous sommes devant des écrits de l’acceptation (à ne pas confondre avec la résignation), cherchant l’apaisement et le soulagement dans l’écriture : « Comment me distraire de l’ennui où me laisse mon lit de malade ? Tandis que je m’enfonçais dans ces sombres pensées, je me suis dit finalement que j’allais écrire ces “gouttes d’encre”. Elles feront vingt lignes pour les plus longues, et dix pour les plus courtes, ou cinq, ou deux, ou une. Guettant les répits que me laisse la maladie, je noterai tout ce qui surgit en moi, sans faire le tri, et ce sera toujours mieux que de ne pas écrire », écrit Shiki…

Dans ces mêmes moments de répit que lui laisse la maladie, Sakamoto compose, enregistre, et traduit également musicalement ce qui le traverse, ce qui surgit en lui, ce qui lui reste d’élan vital : « Je sais que je veux juste faire encore de la musique. Une musique que je ne serai pas honteux de laisser derrière moi, quelque chose qui a du sens. » Dans son article, Lozerand rappelle que l’écriture de l’auteur malade, cloué dans un lit dont il sortira de moins en moins par la force des choses, traduit l’épreuve d’un autre rapport à l’espace et au temps, le premier devenant imaginaire, faute de pouvoir se déplacer – paysages quittés et retrouvés, ciel ou fleurs. Se dessine ainsi toute une dialectique du mouvement et de l’immobilité – ; le second est celui du patient qui éprouve une temporalité distendue, alanguie, répétitive… “12” pourrait être l’équivalent musical de cette littérature clinique (« l’ambient est la musique des mondes imaginaires et des voix de l’éther », écrivait son spécialiste David Toop) : une expérience sonore où l’espace déréalisé se traduit par les nappes synthétiques qui ouvrent l’album (“20210310”) et réapparaissent à plusieurs reprises (“20220202” et “20220214”), où le temps devient itératif (le piano de “20211201” par exemple).

Derrière la simplicité des mélodies, les sons évanescents se perdant dans le lointain, le refus de la dramatisation et le minimalisme des moyens mis en œuvre, chaque composition de “12” devient aussi terriblement belle et puissante que ce haïku de Sôseki :
« Froid du matin
Mes os vivants
Ne peux mouvoir. »

Terminons en disant que rarement une œuvre nous aura autant touché, car son ambition est aussi modeste qu’essentielle et peut se résumer par cette belle formule de Shiki : « chercher un faible sentier de vie sur le chemin de la mort ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.