Avec ”Peau de serpent”, le Français Benoît Tranchand poursuit son œuvre après « Les mauves », paru en 2022. Pas totalement chanson, pas totalement no wave et surtout singulier, sombre et intense, ce nouvel album compact (8 titres, 32 minutes) convainc une fois de plus, avec par rapport au premier disque quelques arrangements plus présents, qui viennent « élargir » ces morceaux qui touchent parfois à l’intime (”Insomnie”, le nerveux “Erreur”), amenant parfois une dimension dansante (“Auto-tampon”, “Chanson d’été”), mais l’ensemble brille surtout par sa cohérence et sa consistance. “Serpent” est certes un disque froid, mais on prend plaisir à se replonger dans ces chansons qui se (re)dévoilent un peu plus à chaque écoute.
Son auteur nous en dit plus, sur le disque tout d’abord et chaque titre !
Peau de serpent
Le titre du disque est tiré de la première chanson, Serpent, mais il pointe aussi le point commun que j’ai avec cet animal. J’ai sur ma peau des cicatrices en résille (venant de greffes post-brûlures) qui peuvent faire penser à des écailles.
C’est en lien avec le portrait sur la pochette.
La photographie a été réalisée par Céline Levain, augmentée des dessins de Benoît Preteseille (l’identité secrète de Benoît Tranchand). Je porte un vêtement très léger qui me fait penser à une mue.
L’enregistrement a eu lieu au Hakesound studio à Romainville-France, c’est Benjamin Colin qui s’est occupé du mixage et des premiers arrangements. Il m’avait accompagné sur mes deux premiers disques solos, “Intestin club” et “Les Mauves”.
Les deux labels qui me suivent, les Bordelais de Club Teckel et les Bruxellois•e•s de Gnignignignigni, m’ont proposé de tenter de raffiner mes arrangements, qui sont en général assez bruts.
Le musicien Christian Garcia-Gaucher, qui anime notamment le groupe Meril Wubslin (sur le label suisse Bongo Joe) a travaillé sur mes premières versions. Il a ajouté des instruments, opéré des modifications dans mes programmations, invité les voix de Raphaële Germser et de Nina Hennart sur trois titres.
La musique d’un des morceaux, Ma vieille amie, a d’abord été composée par Sub Merci, j’y ai posé mes paroles ensuite. Nous avions travaillé de la même façon pour J’essaie tous les taxis, sur l’album ”Les Mauves”.
Le mastering a été fait par James Plotkin (du groupe Khanate) aux États-Unis.
Cet album n’a pas été pressé mais gravé, un par un, par Meta-sillon. Il existe des versions picture-disc dessinées une par une par Benoît Preteseille.
Serpent
Ces dernières années, j’ai eu l’occasion de croiser plusieurs fois cet animal, de très près. La sensation est étrange, ils sont autant effrayants qu’ils ont l’air effrayés. Ce morceau est plein de stop and go rythmiques : on veut fuir, on est pétrifié, on s’approche, on s’immobilise, on s’arrête, on repart.
Beau belle bien
Ce morceau parle des corps, de ce qu’il y a de commun entre eux, de ce qu’ils ont d’étrange, de ce qu’il peut y avoir de fluide entre les genres. En tant qu’humain, je me sens parfois homme, parfois neutre, rarement femme mais cela peut arriver. Les paroles prennent comme point de départ les expressions toutes faites sur le corps, qui peuvent parfois être très perturbantes (l’huile de coude par exemple, ou la peau sur les os), et j’en ai déformé certaines, pour les déplacer encore davantage.
Auto-tampon
J’ai grandi dans un petit village de la Marne, dans lequel la vie était plutôt très (trop ?) calme. Ma famille avait aussi des goûts musicaux assez limités, et la fête n’est pas leur point fort. Une ou deux fois par an, une fête foraine s’installait, et cela me donnait soudain un aperçu fascinant sur un autre monde. Plein de couleurs, des images hallucinantes à l’aérographe sur les camions et les manèges, des attractions d’une violence symbolique démentielle : tirez à la carabine, faites-vous secouer dans un train fou, percutez des voitures, tombez de huit mètres dans une nacelle ! Mes parents nous laissaient parfois avoir un petit goût de ça, et c’était ultra-intense. Au milieu de toutes ces expériences, j’y ai aussi entendu des morceaux de musique qui m’ont bouleversé. Et le pli a été pris, j’aime toujours aujourd’hui la musique trop forte, trop brillante, l’ivresse et les gens qui s’entrecroisent dans des lumières qui clignotent. J’ai appris que Laurent Garnier venait d’une famille de forains, ça ne m’étonne pas du tout.
Insomnie
Le monde est souvent terrifiant. Je ne souhaitais pas parler d’événements très précis, pour ne pas trop ancrer le texte dans une actualité, mais je voulais lui donner davantage un ton intemporel. Le narrateur essaie de ne pas céder au sommeil, de ne pas détourner les yeux, de rester en lien avec ce qui se passe partout, de façon assez absurde. Le rythme est lancinant, un peu engourdi, les frontières sont floutées par la nuit, l’apparition de la voix de Raphaële vient troubler encore les sensations.
Chanson d’été
J’avais envie de travailler sur des sensations précises. La torpeur de l’été, l’excitation à l’idée d’une sortie, le goût amer de la fin de soirée, des souvenirs d’eurodance et de sueurs partagées. Le tempo change à l’intérieur du titre avec le rythme cardiaque des personnages. Je ne sais plus si j’ai lu “Leurs enfants après eux” de Nicolas Mathieu avant ou après avoir composé cette chanson, mais certaines ambiances sont semblables, je trouve : une campagne dans le Nord-Est de la France, la chaleur sans vent, l’espoir de ne plus s’ennuyer en allant danser en boîte, la gueule de bois du lendemain, l’amour qu’on croit toucher du doigt et qui se flétrit trop vite quand revient le jour, l’ennui qui revient inlassablement.
Erreur
Ce titre parle de la cassure qui peut se produire dans l’existence, quand on a l’impression qu’un choix fait s’écrouler tout ce qu’on a essayé de construire auparavant, et ouvre une ère d’incertitude. Cela fait écho également au grave accident que j’ai eu à 20 ans, qui m’a très brutalement, d’un jour à l’autre, donné une nouvelle identité de grand brûlé. Le rythme trébuche. La rage vient de la frustration de ne pouvoir remonter le temps.
Ma vieille amie
Je décris ici la rencontre avec un fantôme. Une personne disparue ? Quelqu’un que l’on n’avait pas vu depuis longtemps ? Sa propre tête dans le miroir ? On connaît très bien le visage face à soi, mais il est en même temps complètement différent. Des souvenirs remontent de façon incontrôlée, des sentiments, des sons, des odeurs. Le temps passé, les incidents de la vie se sont inscrits plus ou moins profondément dans le corps. Le choc quand on s’en aperçoit d’un coup, sur soi ou sur une amie, sur un fantôme, peut être très fort. Mais j’ai voulu qu’il s’accompagne ici d’une grande tendresse. J’aime mes fantômes.
Dernière chanson
Pour ce morceau, j’ai utilisé… la première chanson que j’ai composée seul sur ma boîte à rythmes-séquenceur, ma fidèle Yamaha RM1X, vers 1999. Ce truc très impulsif, distordu, au rythme trébuchant, traînait dans la mémoire de la machine. Je l’écoutais de temps en temps, un peu perplexe, ne sachant quoi en faire. Cette musique vaguement apocalyptique m’a finalement mené vers des paroles qui mélangent des images de fin du monde, ou qui évoquent le Golden Record que la Nasa a envoyé dans l’espace à bord des sondes Voyager 1 et 2 en 1977. J’y parle aussi de la frénésie de nouvelles chansons sur les plateformes. Aujourd’hui, personne ne peut plus écouter les milliers de titres publiés sur une seule journée, et ça ne risque pas de s’arranger… Ce trop-plein atteindra probablement un jour le silence. Fin du disque.
“Peau de serpent” est paru le 5 décembre sur les labels Club Teckel et Gnignignignigni.
Merci à Adrien Durand et Benoît Tranchand – photo : Céline Levain
