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Disques

Chaton Laveur – Labyrinthe

Sur son deuxième album chanté en français et en espagnol, le duo liégeois nous convie à un voyage mental qui tire de beaux effets de sa formule minimaliste.

Dans la mythologie grecque, le roi Minos fit bâtir par Dédale un labyrinthe destiné à enfermer le Minotaure, créature mi-homme, mi-taureau née d’une malédiction. Et chaque année, des Athéniens y étaient envoyés en sacrifice pour nourrir le monstre. A l’écoute de “Labyrinthe” de Chaton Laveur, l’auditeur subit un sort similaire : il s’y perd, happé par le duo liégeois formé en 2020 par Julie (guitare, basse, chant) et Pierre (batterie, clavier, chant) qui semble lui-même avalé par un vortex d’origine inconnu sur la pochette.
Le tandem nous avait agréablement surpris avec son premier album “A l’état sauvage”, sur lequel les morceaux “Brève histoire d’une goutte de pluie” ou “Nuit” (à voir ici en session live) avaient particulièrement attiré l’attention. Avec “Labyrinthe”, Chaton Laveur continue de raviver les braises du Krautrock passé en lui donnant une nouvelle jeunesse à travers des sonorités pop. En quelques mots, leur musique se trouve à la croisée des chemins entre Beak>, le projet motorik de Geoff Barrow (Portishead), le Krautpop des franco-britanniques de Stereolab, ou pour son versant le plus hypnotique, Föllakzoid. 

Les titres “In” et “Out” (en fait un morceau scindé en deux parties) sont les portes d’entrée et de sortie du “Labyrinthe”. Enveloppés de nappes de drones, de distorsion et de saturation, ils nous rappellent le merveilleux “Sweet Love for Planet Earth” du duo britannique Fuck Buttons. Avec son rythme obsédant et sa mélodie quasi statique, “Contre-la-montre” nous entraîne vers une sorte de méditation quasi hypnotique et teintée d’une légère mélancolie. Pierre chante, avec un mélange de simplicité et d’habileté lexicale, que face à un temps incontrôlable, la seule chose stable est le lien humain : “Le temps presse et nous délaisse, hélas il paraît qu’il nous tient en laisse/Un jour de plus, un de moins, l’important c’est de le passer ensemble.” Sur “La Source”, les sonorités se veulent végétales, organiques, accentuées par la voix enveloppante et aérienne de Julie. Cette mise en avant de l’humain se prolonge ici, comme un écosystème traversé par une transe paisible.

Cette transe devient ensuite collective avec l’obscur “Fantasia”, qui plonge l’auditeur dans une “raverie” révolutionnaire. Le tout dans un espagnol totalement habité. Nous retrouvons plus loin d’autres morceaux chantés dans cette langue comme “Aventura” et “Mirada”, plus pop et lumineux musicalement que le reste de l’album. Puis Chaton laveur nous emmène vers les étendues salines avec “Brise, brume”. La mer est d’abord calme, puis la tension s’installe. Le glissement est progressif, nous passons du zéphyr à un ciel voilé. Le rythme s’intensifie, la mélodie devient entêtante et le ton s’élève, avec ce mystérieux “J’ai mille fois flanché » presque crié par Julie.
Contraste avec “Bonhomme de neige” et son univers presque enfantin. Tout y est fragile, du chant saccadé et brut aux notes de guitare. Le titre résonne comme un désenchantement : celui du passage de l’innocence de l’enfance à la réalité du monde adulte : « On croyait pas que ça ne durerait pas ». Lentement, le bonhomme de neige fond. Enfin, “Vertige” : les doigts glissent lentement sur les cordes de guitare, Julie et Pierre se donnent la réplique. Musicalement, on y retrouve le côté shoegaze et psychédélique du Brian Jonestown Massacre d’Anton Newcombe. Le morceau est brumeux, répétitif, presque hallucinatoire. Une attraction ambivalente du vide s’installe entre fascination, peur et perte de contrôle. “C’est l’appel du vide, de l’inconnu. Et si ses ailes pour une fois ne répondaient pas ?”

Chaton Laveur livre plus qu’un album : une expérience sensorielle entre transe, paysages organiques et élans humains. Le duo liégeois confirme ici une identité singulière, à la croisée du Krautrock, de la pop et de l’expérimentation. Une question se pose : et si le but ultime de “Labyrinthe” n’était pas de trouver la sortie mais d’accepter de s’y perdre ?


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