Sunn O))) chez Sub Pop. Sunn O))) et RothkO ))). WTF !!!! Double chronique de Guillaume Delcourt et Mathieu Gandin pour un double album magistral aussi à l’aise dans les galeries d’art que dans les enceintes d’audiophiles patentés. Sans oublier les clubs obscurs qui sentent la bière et la testostérone.
Lorsque Leo Fender fabrique en 1952 l’amplificateur Fender Bassman, le luthier ne s’attend probablement pas à ce que les musiciens poussent autant le volume jusqu’à en distordre les notes de leur guitare ou basse électrique. Ce surrégime ne devait être qu’une limitation technique, les transistors à lampe ne peuvent pas suivre quand on les pousse au maximum, il deviendra instantanément quelque chose de cool jusqu’à devenir un élément de style du rock. Distorsion, overdrive, fuzz, tout est bon pour écrêter une courte mélodie, un riff improvisé, une suite d’accords. Twee pop, shoegaze, punk, garage, grunge, black metal… On ne compte plus celles et ceux qui ont joué sur les excès sonores et les dynamiques de la saturation. Au milieu de ces harmonies transfigurées, deux musiciens ont choisi de laisser résonner à l’infini avec un intensité telle que ce bourdonnement électrique devient l’un des plus fascinants qui soit. Un feedback absolu que Stephen O’Malley et Greg Anderson répercutent dans nos oreilles depuis plus de vingt ans.
Alors qu’arrive leur premier album chez Sub Pop après un EP, “Eternity’s Pillars“, sorti en décembre dernier, il convient de rendre à César ce qui est à César, ou plus exactement à Dylan Carlson et sa formation Earth. En chargeant ces drones de distorsion et de delay sur “Earth 2 : Special Low Frequency Version“, il imprégnait cette musique planante d’une sacrée dose de doom metal. Et c’est en marge de leur groupes respectifs, Khanate et Goatsnake, que Stephen O’Malley et Greg Anderson décidèrent de reprendre le flambeau avec Sunn O))). Au delà du clin d’œil à une marque d’amplificateur et d’un jeu de mot sur Earth et Sun, ces deux là ont voulu retrouver les transes des pièces musicales de Terry Riley et La Monte Young. Comme chez ces derniers, leur musique n’est qu’une progression harmonique d’accords, ici les power chords de Black Sabbath, mais en prolongeant indéfiniment la durée de chaque note jusqu’à accentuer son caractère modal, bourdonnant, hypnotique.
Volume extrême et harmonique qui tirent jusqu’au larsen, “XXANN“ ouvre ce nouveau monolithe sonore avec la ferveur d’une coulée de lave déversée par une horde extatique de goblins fiévreux prêts à remuer les profondeurs de la terre avant de se terminer sur un field recording de clapotement d’eau. Sur près d’une heure vingt, Sunn O))) déploie sur le temps une œuvre qui s’appréhende comme une expérience immersive. Un riff suspendu, un accord aux fréquences coupées, une réverbération sourde, “Butch’s Gun“ sonne comme un paysage dissonant que l’on peut contempler pour l’éternité.
Sur scène, Stephen O’Malley et Greg Anderson portent une toge et jouent dans la pénombre et la fumée. Derrière eux, on peut voir une cinquantaine d’enceintes amplifier les accords qu’ils plaquent lentement sur leurs guitares. Le volume sonore monte allégrement à plus 100 décibels et à un moment la musique s’arrête. Le duo enchaîne en modulant des drones sur un synthétiseur directement branché sur nos psychés. Lorsqu’ils reprendront “Glory Black“ sur scène, est-ce qu’ils garderont les notes mystérieuses de piano que l’on peut entendre autour de la quatrième minute de ce morceau tétanisant ? Si tel est le cas, gageons que les spectateurs en garderont un souvenir intense, tant ce titre retrouve sur disque la beauté de leur hommage à Alice Coltrane entendu sur “Monoliths & Dimensions“.
Mathieu Gandin
Sunn O))) culmine une fois de plus en réunissant en son sein – et en mettant ainsi tout le monde d’accord – les cercles du black metal, du design sonore, de l’improvisation et de l’art contemporain avec, excusez du peu, la sortie sur le label culte Sub Pop de l’album éponyme, classique s’il en est/ Sa pochette reprend – et c’est totalement fou – deux tableaux de l’expressionniste abstrait Mark Rothko, soit le peintre idéal, dont la parenté avec Sunn O))) est évidente. C’est la conjonction totale des astres.
Pour ce dixième album, Greg Andersson et Stephen O’Malley sont allés s’aérer dans le studio de Bear Creek au nord de Seattle, avec des baies vitrées donnant sur la forêt environnante. Recentrage autour du duo noyau et plongée dans la matrice de Gaia, donc.
Si “Life Metal” (2019) et “Pyroclast” (2019), enregistrés chez feu Albini, étaient des amas de matière lumineux, ce Sunn O))) retrouve des teintes plus moirées, changeantes, avec des finesses de jeu très sympathiques.
Disons que ce qui étonne dès les premières écoutes, c’est qu’on perçoit presque les instruments, habituellement plutôt noyés dans le feedback, comme on voit le canevas de la toile ou les couleurs sans mélange chez Rothko. En revanche, comme toujours, les amas de matière, les couleurs déteignent les unes sur les autres, se superposent, s’additionnent, vibrent dans un jeu de relief étonnant. Il semble qu’on avance dans le disque en allant du bloc de son pur (l’ouverture XXANN) vers des éléments rythmiques plus prononcés (jusqu’au final et tube Glory Black), comme ces formes vaguement quadrangulaires qui se répètent, se multiplient ou se dissolvent dans les tableaux du peintre américain.
Évidemment, on pense d’abord aux panneaux noirs de Rothko (1964) peints pour la Rothko Chapel de (Matt) Houston, Texas, que l’on se souvient avoir vu au musée d’Art moderne de la ville de Paris en 1999 et qui manquaient à l’expo Vuitton, panneaux à jamais associés à la musique de Morton Feldman (Rothko Chapel, 1972) mais curieusement, ce sont moins à ces œuvres « sombres » qu’aux œuvres plus colorées, qui sont autant des œuvres méditatives que des cris, auxquelles on associe ici la musique de Sunn O))).
Plutôt que d’avoir tenté un album ouvertement magistral (ce qu’il est), le duo a aussi gardé, ou plutôt constitué son album de ses traces, ces scories qui font le disque, d’où des field recordings qu’on imagine prélevés lors de balades hors du studio, mais aussi des attaques, des instruments quelquefois bien dessinés, des ruptures. Non pas un album démo ou en prémixage mais un album qui montre aussi la trame, ce qui le constitue, corps et âme.
Guide d’écoute dans la forêt de larsens :
XXANN
Des larsens free au début, avant une entrée dans le vif (le grave, très grave) du sujet.
On trouve dans la partie centrale des aigus comme des lignes de crête dans le désert minéral, un océan de grains différents, avec des descentes comme des trous d’air, ou des appels d’air.
Et enfin de petites lacérations vers le dernier quart, avec des vagues, des ondulations, voire des semblants de sirènes et, presque, des guitares qu’on pourrait qualifier de « normales ».
Does Anyone Hear Like Venom
Titre sur lequel on glosera encore longtemps. Est-ce qu’un album de Sunn est un album de pop passé par le filtre des oreilles endommagées de Venom ?
En tout cas, on est dans le contraire de Venom (qu’on retrouvera cette fois-ci dans une filiation plus prononcée dans Glory Black) avec un début presque sottovoce (oui…), puis des grésillements, des attaques qu’on croyait à jamais disparues, derrière, quand même, toujours, l’épais brouillard de basses.
Très rapidement on retrouve presque des divagations, free encore, des irisations (claviers ?) qui réapparaitront à la fin, avec l’impression, aussi, de l’espace du studio. Toujours la piste du support comme partie prenante de l’œuvre.
Butch’s Guns
C’est une succession d’entrées dans le vif et de leur suspension. On pense aux bordures des tableaux de Rothko, ces ruptures quasi nettes qui permettent au tableau de se détacher sur le mur.
Le feedback s’invite avec des couches sur couches dans les aigus, presque bien dessinées mais qui bavent l’une sur l’autre. Rothko toujours…
Enfin, dans le dernier tiers, on distingue des irisations étranges dont l’origine est indéterminée (claviers ?, guitares aiguës ?). Couleurs, matières mélangées sur la palette et qui nous surprennent toujours.
Mindrolling
Encore un effet de couche sur couche. Entre la musique et son lieu de production.
Une chute d’eau s’écoule avant la douche des aigus vs graves, grésillants, bourdonnants.
Ce sont encore de beaux effets de couche sur couche, baveuses, pleines de matières mais comme dans les Rothko avec des effets de lumière, de relief, de vibration, de maillages les uns sur les autres aussi. Avec en plus des jeux sur la stéréo pour les instruments producteurs.
On est dans du riff sur riff plus prononcé que dans les autres morceaux, comme les chutes d’eau du début, des coulées de matières brutes. Avec un belle conclusion de pluie qui ressemble à une scierie au loin. Bûcheron un jour…
Everett Moses
Ici, on entre dans le vif sur une coupure franche d’un son déjà lancé. Le geste spontané du peintre ou de l’assemblage-collage de matières préassemblées.
Une basse très audible et très reconnaissable se prépare, joueuse, avant des riffs sur riffs de guitares, avec une basse encore une fois bien délimitée dans l’espace.
Le tempo augmente dans une accélération raisonnée qui a gagné peu à peu les titres avant un final dans des aigus très clairs et encore un collage de field recording, cette fois plus indéterminé et assez gris, comme une prise sur le vif avec un matériel plus anecdotique (smartphone ?…).
Glory Black
Peut-être le tube (tant attendu ?) de Sunn O))) qui fait le lien avec le black metal et Venom ?
Tube certes pas encore new wave of British heavy metal mais ça y ressemble de loin, dans le brouillard.
Pour prendre du champ, avec des irisations, du field recording (de l’espace, de l’eau) et… un piano sur une ligne de crête entre les accords de guitare du début et l’atonalité, les notes et la résonance d’un piano de concert, dans les graves charnus et les aigus plus cristallins. Encore une question de matière et un nouveau pont entre les musiques extrêmes, les différentes formes d’art.
En tout cas, une économie de moyens pour un effet maximal. On pense à ces formes mouvantes, ondoyantes qui surnagent les unes au-dessus des autres dans les œuvres de Rothko. Les guitares font leur réapparition comme un brouillard qui se lève avant une lente évaporation vers le silence.
C’est un chef-d’œuvre, une œuvre d’art majeure qui transcende les champs et s’ajoute à la longue liste d’ouvrages colossaux de Sunn O))) et des rencontres majeures et improbables, non plus seulement rêvées mais accomplies, avec d’autres artistes (“Soused”, 2014, avec feu Scott Walker).
Le centre d’art s’invite une fois de plus dans nos étagères, merci à Sunn de ne rien gâcher et d’ajouter Rothko à Richard Serra (“Monoliths & Dimensions”, 2009), sans oublier Angela LaFont Bolliger pour “Kannon” et sa sculpture inspirée du bodhisattva de la Compassion et de l’extase de Sainte Thérèse du Bernin.
Guillaume Delcourt avec l’aide de Johanna D.oes anyone see like Rothko.
“Sunn O)))“ est sorti chez Sub Pop le 4 avril 2026.
