Retour sur le dernier concert parisien de l’ex-Sonic Youth – et d’autres choses encore.
Ce soir-là au Trianon, ce n’était pas ma première rencontre avec Kim Gordon.
J’ai bien sûr vu plusieurs fois Sonic Youth sur scène, mais la seule fois où je me suis retrouvé seul face à leur bassiste et chanteuse, c’était le 1er février 1999 dans les backstages de la Laiterie, à Strasbourg, pour une interview. Dans mon souvenir, elle s’était montrée plutôt coopérative, même si sur la fin, ma piètre maîtrise de l’anglais à l’époque avait dû un peu la fatiguer. Je devais être aussi légèrement impressionné…
En tout cas, le concert que Sonic Youth avait donné quelques heures plus tard est sans doute l’un des meilleurs que j’ai vu d’eux, avec leur passage à la Route du rock pour jouer tout “Daydream Nation” et leur prestation à Jazz à la Villette en 2007 où ils jammaient avec la fine fleur du free jazz européen. Avec, au programme, un mélange de « classiques », d’extraits de “A Thousand Leaves”, leur dernier album en date, et de titres plus inattendus comme cette reprise de “Blonde Redhaed” de DNA ou “She Is Not Alone” en ouverture, tiré de leur tout premier EP, « first performance since 1981 » selon le site Setlist (on peut quand même en douter).
Avançons de 20 ans. Mai 2019, New York : en passant devant une librairie, je vois l’annonce d’une conversation entre l’écrivaine Rachel Kushner et Kim, à l’étage d’une galerie à deux pas de là. La musicienne ne s’est pas improvisée critique littéraire : les deux femmes, qui ne sont pas vraiment de la même génération mais ont toutes deux vécu en Californie, sont à l’évidence amies, et on suppose que c’est la première qui a proposé à la seconde de lui poser quelques questions. Voulant être la plus précise possible, cette dernière cherche souvent ses mots, tient à se mettre le moins possible en avant et, elle qui a joué des centaines fois devant un public (peu fourni au départ, nettement plus à partir des années 90), paraît finalement moins à l’aise face à quelques personnes que l’autrice de “The Mars Room”, dont l’activité principale est a priori beaucoup plus solitaire. Mais après tout, peut-être que pour Kim Gordon, monter sur scène n’a jamais été quelque chose de naturel – et pourtant, quelle présence…

De quoi en tout cas relativiser l’image de grande prêtresse control freak, froide et hautaine, qui lui colle à la peau et que Billy Corgan et Courtney Love lui reprochaient encore récemment dans un podcast. Les deux semblent avoir toujours une dent contre elle (qui avait par ailleurs coproduit le premier album de Hole), et on imagine que c’est réciproque. Certes, Kim Gordon pourrait facilement passer pour une caricature de créature cool et branchée. Fille d’un prof de fac, elle a fait des études d’art et est arrivée dans le monde de la musique un peu par hasard – sans lui faire offense, on peut considérer que c’était au départ le membre le moins musicien de Sonic Youth. Elle expose un peu partout, a fait quelques apparitions dans des films d’auteur, a des accointances avec le milieu de la mode… La musique qu’elle produit depuis la fin du groupe (et même avant) est plutôt, voire franchement expérimentale.
A-t-elle eu une attitude snob voire méprisante vis-à-vis de ses collègues à une époque ? C’est bien possible (et Thurston Moore aussi). Mais on peut également y voir une salutaire prise de distance avec le grand cirque qu’a représenté dans les années 90 un rock américain indépendant (ou « alternative ») avalé par les majors et le mainstream, qui aboutira au désastre de Woodstock 99. Après une dizaine d’années dans l’underground arty, Sonic Youth, dont la principale motivation de sa signature chez Geffen était que ses disques soient mieux distribués et promus, avait sans doute suffisamment de recul pour percevoir les dangers de cette mutation impulsée par le triomphe de Nirvana. Tout comme Bob Mould, qui goûtait enfin au succès avec Sugar et pour qui le suicide de Kurt Cobain signera la fin de la fête. Ou la pourtant plus jeune Melissa Auf der Maur, qui a joué à la fois dans Hole et les Smashing Pumpkins, et qui vient de publier son autobiographie où elle revient sur ces années pour le moins intenses.

23 octobre 2024, précédent passage à l’Elysée Montmartre. Kim Gordon et ses trois musiciennes livrent dans le cadre du festival Les Femmes s’en mêlent un concert sans concession, assez impressionnant mais qui laisse le public un peu à distance.
Allait-il en être de même ce 17 avril 2026 au Trianon (juste à côté, donc, mais plus grand, plus beau, en partie en places assises, et complet) ? On pouvait le penser, et ce fut un peu le cas, mais pas complètement. Vers 21h, après un changement de plateau plus long que la trop brève (et remarquable) première partie par The New Eves, alors qu’un roadie a noué quelques minutes plus tôt une écharpe avec l’inscription « Palestine » au pied de micro, Kim débarque avec ses trois musiciennes. S’agit-il des mêmes que la dernière fois ? Au moins pour la formidable batteuse Madi Vogt, il semblerait que oui. Les échanges entre les quatre sont minimaux mais ce qu’elles produisent est d’une rare puissance, un mélange de rock noise, de boucles, de beats concassés, rien qui ne puisse être rattaché à un songwriting conventionnel, et qui pourtant ne vire jamais à la pure expérimentation qui perdrait à peu près tout le monde en route. Ce qui, en studio, se limite le plus souvent à une collaboration entre Gordon et le producteur en vue Justin Raisen (Charli XCX, Sky Ferreira…), prend vie ici, même si tout paraît très contrôlé.


L’artiste a choisi de jouer d’abord en intégralité, et dans l’ordre, les morceaux de son dernier album, “Play Me” (douze, qui sur disque durent pile une demi-heure). L’idée n’est pas mauvaise, d’autant qu’ils sont plus faciles d’accès que ceux de “No Home Record” et “The Collective”, se rapprochant même parfois d’une efficacité pop. Toutefois, la brièveté de la plupart des titres a tendance à casser le rythme du concert. Et Kim regarde fréquemment un pupitre sur lequel est posé un classeur (avec les paroles, on suppose), ce qui donne parfois l’impression qu’elle dit simplement ses textes accompagnée par un groupe. Côté lumières, les projecteurs ne sont allumés qu’en fond de scène, les musiciennes étant éclairées pendant tout le concert par des images projetées, souvent abstraites, graphiques et hypnotiques, voire psychédéliques. Ses adresses au public se limitent à quelques « thank you » et un « merci ». Mais on n’attend pas non plus de grands discours – tout est déjà dans ses textes –, et encore moins un best-of des morceaux qu’elle chantait avec son ancienne formation.


Et puis, peu à peu, on se laisse happer. Les quelques morceaux où la chanteuse prend sa guitare (dont elle « non-joue » dans un registre très no wave) offrent des déflagrations sonores bienvenues, où les musiciennes paraissent plus proches. A d’autres moments, elle danse un peu, d’une façon légèrement lascive et absente qui rappelle le clip de “Kool Thing”. Autre réminiscence quand l’autre guitariste utilise ce qui ressemble à un gros tournevis pour malmener les cordes de son instrument : difficile de ne pas penser à Thurston faisant de même sur scène. Puis une apparition (au sens de « vision ») me saisit : au balcon, une spectatrice en robe lamée vintage – que je reverrai dans le foyer après le concert –, comme en écho à la robe très courte sertie de strass de Kim. Autre apparition, sonore celle-ci, de l’Autotune (sur “Psychdelic Orgasm”, je pense), finement utilisé. Rien de très spectaculaire, sans doute, mais une somme de petits détails qui éloignent ce concert de la performance pour galerie d’art.



Les quatre musiciennes sortent de scène au bout d’une grosse heure avant de revenir. Les ultimes remerciements de la chanteuse – qui nous assure qu’elle est toujours ravie de jouer à Paris, et qu’elle ne dit pas ça dans toutes les villes où elles se produit – précèdent l’unique morceau du rappel : une longue dérive intitulée “Cigarette”, souvent sur la setlist mais dont il n’existe pas de version studio, et qui rappelle le Sonic Youth des débuts, avec cette voix qui donne toujours le frisson. On pense à ce que Neil Young chantait dans “I’m the Ocean” : « People my age/They don’t do the things I do ». Kim Gordon a 73 ans, et sans doute le secret de la jeunesse sonique éternelle.
Un grand merci à Jean-Philippe Aline chez Beggars.
Photo d’ouverture : Marion Ruszniewski.
Autres photos : V.A.
