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Disques

Les Mercuriales – L’Exil loin des slows

Deuxième album pour le collectif parisien mené par l’écrivain Jean-Pierre Montal. Qui, comme le précédent, nous réconcilie avec l’idée de faire du rock en français.

Rencontré il y a deux ans à la sortie du premier album des Mercuriales, Jean-Pierre Montal, chanteur (ou plutôt parleur) et parolier du groupe parisien, par ailleurs écrivain remarqué et éditeur, envisageait pour la suite des morceaux un peu plus ramassés. C’est bien le cas : pour une durée à peu près équivalente, le deuxième album “L’Exil loin des slows” (quel titre !) contient neuf plages là où “Les choses m’échappent” (bon titre aussi) n’en affichait que six, dont une, “Post Humain”, dépassait les dix minutes. Les longueurs sont toutefois variées, de moins de deux minutes à plus de six. Evolution plutôt que complet contre-pied, donc : loin de boucler leur musique à double tour, Les Mercuriales aiment toujours pratiquer la dérive et le hors-format sans pour autant tout déconstruire, en gardant un sens de la mélodie ou du riff qui entre dans une oreille et ne ressort pas par l’autre, parfois le semblant d’une structure couplet-refrain.

Et avant d’enregistrer un disque, ils réfléchissent à sa forme, le conceptualisent (tout en se laissant une grande liberté dans l’interprétation où, sans doute, des choses leur échappent). Une formule résume celui-ci : « une collision imprévue entre “Blood on the Tracks” de Bob Dylan et “Avalon” de Roxy Music ». Evidemment, parce que ce serait trop simple, ou trop compliqué, “L’Exil…” ne sonne comme aucun des deux. D’un point de vue sonore, il est sans doute un peu plus proche du premier que du second malgré la présence d’un saxophone, encore que l’influence dylanienne serait plutôt à chercher dans « des textes intimes et introspectifs ». Et si, musicalement, on peut la déceler dans un morceau comme “La Méthode Canadair”, c’est du Zim filtré par un certain rock français, le Bashung des premiers albums ou Capdevielle.

Par rapport à son prédécesseur, le son de ce nouveau disque paraît un peu plus clair, plus tranchant, même si cela est de l’ordre de la nuance. La production – signée Paul Rannaud (Insecure Men, Nick Wheeldon…) et Vincent Hivert (En Attendant Ana, Biche…) – reste brute, à l’os, donnant par moments l’impression que tout le monde jouait dans la même pièce et que la chanson a été mise en boîte en une prise. Enfin, histoire de n’oublier aucun détail, précisons que les deux plages les plus brèves sont, d’une part, un instrumental présenté comme le « tome 2 » du morceau qui précède, “Le Mode d’emploi du monde”, et d’autre part, le “Générique de fin” où Jean-Pierre Montal récite sur la musique ce qui ressemble aux crédits de l’album. Belle idée qui rappelle évidemment le générique parlé au début du “Mépris” de Godard, ou cette plage cachée au bout du CD de “41” de Swell sur laquelle David Freel récitait de son ton le plus deadpan l’intégralité des paroles des chansons qu’on venait d’écouter.

On attaque le disque par “La Face nord”, qui est aussi le titre du dernier roman de l’auteur. La voix, les guitares, le texte, tout évoque ici la sécheresse d’un coup de piolet dans la roche, à peine adouci par la langueur du saxo. La beauté crâne et livide d’un certain rock new-yorkais lettré en ligne de mire, Montal chante le blues d’un homme qui se retrouve seul, « les deux pieds sur le rebord étroit de l’insomnie », et qui tel un Houellebecq plus nerveux « reli[t] le Nutriscore d’un paquet de biscuits ». “L’Autre nuit” (deuxième morceau) sera tout aussi blanche, le narrateur énumérant « une addition de bruits » (« J’entends l’alarme d’un iPhone, un type qui crie ”Madame, t’es bonne”… ») et de pensées obsessionnelles qui le tiennent éloigné des bras de Morphée. Le titre tourne sur un petit motif de guitare répété qui laisse place dans la deuxième moitié à un long passage instrumental, assez cuivré et qui semble en partie improvisé, une belle démonstration de jeu collectif qu’on retrouve sur d’autres morceaux (“En circuit court”, notamment, en plus éruptif).


Un collectif ici augmenté par deux invitées aussi dissemblables que complémentaires. D’abord l’insaisissable Nathanaëlle-Eléonore Hauguel alias Ellah A. Thaun, déjà repérée par nos services. Fan de sa musique, Jean-Pierre Montal lui a demandé de donner de la voix et de jouer des synthés un peu planants sur “Les Stars du muet”, morceau plus posé que le reste de l’album, moins centré sur les guitares, qui montre que Les Mercuriales ont plus d’une corde à leur arc. L’autre chanteuse est plus connue puisqu’elle était déjà là à l’époque du Top 50, auquel elle apporta au fil d’une série de 45-tours une classe bienvenue. Vous aurez peut-être reconnu Jil Caplan, conviée sur “Le Mode d’emploi du monde” à un dialogue en forme de petit jeu de rimes sur des noms d’auteurs (par exemple « Et peut-être que tout simplement je déraille/Il vous reste Georges Bataille », ou l’amusant « Et que dites-vous de Huysmans ?/C’est un investissement »). Le name dropping littéraire rappelle “The Booklovers” de Divine Comedy, mais le phrasé de Montal, entre détachement dandy et rumination maussade, est à l’opposé de celui de Neil Hannon et évoque davantage Gainsbourg, Rodolphe Burger ou les Limiñanas.

Le plus beau pour la fin avec le morceau titre – juste avant le “Générique…” déjà cité –, qui n’est pas loin d’être un slow, ou une ballade qui touche au cosmique sans renoncer au trivial (« J’observe l’implantation… de tes dents »). Si Les Mercuriales ne sont sans doute pas pour tous, leur monde s’avère finalement plus accueillant qu’il ne le paraît au premier abord. Car au fond, c’est le nôtre, banal, souvent dérisoire, mais qui a rarement été aussi bien regardé et écouté dans le rock d’ici (« J’entends la plainte discrète des canalisations »). Jean-Pierre Montal et son gang de fines gâchettes en tirent des lambeaux de poésie du quotidien, deux ou trois formules qui claquent, de beaux squelettes de chansons. C’est peu à l’échelle de l’univers, mais on sait qu’on y reviendra souvent.

“L’Exil loin des slows” est paru le 29 mai 2026 en numérique, vinyle et cassette.


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