Rare sur les scènes françaises – et même rare tout court –, l’Ecossais Nick Currie alias Momus, né en 1960, se produira le samedi 26 septembre au Supersonic Records (Paris XIIe) dans le cadre de l’Outsiders Festival. Sa « first live performance since 2019 », a-t-il écrit sur sa page Facebook. Notre éminent confrère Benoît Douvres a croisé à plusieurs reprises l’artiste, qui a passé et passe toujours pas mal de temps dans notre capitale. Le long texte qu’il nous a fait parvenir (et que nous publions en deux parties) porte sur la période où Momus sortait ses disques sur le fameux label Creation, de 1987 à 1993. Une succession de chefs-d’œuvre lettrés et provocants qui virent son auteur passer de la guitare acoustique aux synthés et boîtes à rythmes et qui lui valurent, à défaut de la gloire, un culte mérité.
Plus personne aujourd’hui pour chanter des choses pareilles. Au risque d’être conspué, traîné dans la boue, voué aux gémonies, jeté aux lions ou criblé de flèches (heureux qui comme Saint-Sébastien connût un beau martyre). Mais en ce début d’année 1987, Nick Currie n’en a cure. Il en est à consigner les premières occurrences de son propre catalogue raisonné des pratiques sexuelles déviantes. Quelques cases ont été cochées, notamment sur le liminaire “The Beast With 3 Backs”, trois chansons consacrées au triolisme, avec notre homme dans sa position alors préférentielle, narrateur-spectateur, participant du bout des doigts et des yeux, petit ange s’initiant au voyeurisme dans le boudoir de l’Hôtel Marquis de Sade. La liste des réjouissances s’étoffera rapidement, avec au menu des spécialités telles que l’onanisme, la zoophilie, les leçons de guitare balthusiennes, la nécrophilie, et peut-être la plus répréhensible des perversités, le mariage. Surtout s’il a pour corollaire le féminicide : « And now, because I love you, I must take my place too, amongst the murderers, the hope of women », le tout balancé avec le plus grand détachement, sans indication aucune sur le nombre de degrés à considérer.
Qu’importe, la chose ne passera pas en rotation lourde sur les ondes, levée de bouclier minimale dans les rangs des esprits chagrins qui n’ont pas saisi qu’il s’agissait là, de l’aveu même de son auteur, d’un hymne féministe. La face B n’est pas en reste, qui ne se fait pas prier pour convoquer à nouveau la faucheuse, avec ces “Eleven Executioners” comme autant – voire un de plus – de petits nègres ou indiens de l’autre côté du canon d’Agatha Christie, ou cette longue énumération de ce que la camarde ne saurait être (“What Will Death Be Like”), litanie über lettrée qui fait rimer le Tractatus de Wittgenstein avec les vanités d’Holbein, ou encore renvoie dos à dos Ian Curtis et Charles Bronson.
C’est donc avec ce glaçant EP trois titres que j’ai appris mes tous premiers rudiments du Momus, « langue ardue autant qu’hardie, prose vénéneuse emplie de tournures et de positions cul-par-dessus-tête, troussant le grec comme le latin dans un même élan priapique » (ici des guillemets bienvenus, vu que j’ai déjà écrit peu ou prou la même chose ailleurs, autrefois, et sous une autre identité). Pourtant pas la voie d’accès la plus recommandée, ce “Murderers, the Hope of Women”, me direz-vous (d’autant que la guitare qui lacère le morceau est tenue par Paul Inder Kilminster, oui oui, le fils de Lemmy). Mais ce fut là le premier Momus à sortir sur Creation Records, label dont j’achetais à l’époque compulsivement chaque référence.
A nouveau, a priori pas le plus approprié des refuges pour abriter les obsessions du jeune singer-songwriter écossais. Un an après la compilation C86 du New Musical Express, le jingle-jangle reste le tropisme maison, les guitares le plus souvent carillonnent, parfois trébuchent ou s’embourbent dans le mazout laissé là par The Jesus and Mary Chain, et les figures de proue du label ont pour noms Peter Astor, Stephen Pastel ou Lawrence Felt. Mais le President Alan McGee sent que le vent peut vite tourner. Il s’est pris de passion pour Nikki Sudden mais au-delà du choix du cœur pour l’ex-Swell Maps, sa raison lui chuchote que Momus pourrait bien impulser une nouvelle direction à son écurie. L’engouement de McGee ne naît pas ex nihilo. On suppute qu’il a, si ce n’est repéré le sieur Currie au sein de The Happy Family – groupe formé avec d’anciens Josef K, signé sur 4AD, et pouvant se targuer avec “The Man On Your Street”, un album concept et tragicomique sur le terrorisme des Brigades rouges et de la Bande à Baader, d’être la pire vente du label –, jeté une oreille attentive sur les premiers pas de Nicholas au sein du label Él, palais baroque tenu par Mike Alway et où s’ébattent The King of Luxembourg, Louis Philippe ou le Monochrome Set. A savoir “Circus Maximus”, que Momus imaginait comme une « relecture de l’Ancien Testament à l’aide de nouveaux instruments » (en fin de compte une simple guitare acoustique et un proto sampler, l’Emulator 2, que Momus avait chapardé à un membre de The Happy Family), le tout sous influence brechtienne revendiquée.
Le combo Brecht & Brel, c’est là son dada du moment, au point d’enregistrer trois adaptations du grand Jacques qu’il publie sous intitulé “Nicky”. Ca y est, McGee tient là sa caution intellectuelle (l’histoire ne dit pas si Bobby Gillespie avait brigué le poste) ainsi que le poil à gratter freudien à même de coller des démangeaisons à l’industrie musicale. Le boss de Creation ne sait probablement pas bien quoi en faire mais clame à qui veut l’entendre qu’il a misé sur le bon cheval. Après le précieux (dans tous les sens du terme) “The Poison Boyfriend” qui voit Nick creuser un sillon plus sentimental, faire mine de brûler ses idoles pour mieux les vénérer (Damn Franz Kafka, damn the Thin White Duke, lâche-t-il sur “Closer To You”, immense chanson mêlant Michel Legrand et spoken word, où il se permet de porter un regard amusé voire critique sur son début de parcours), et prendre soin de ne pas fouler le pré carré de Morrissey (Momus et Momo sont dans un bateau, personne ne prend encore l’eau), la nouvelle recrue de Creation est invitée par Alan McGee à participer à une tournée française où il partagera l’affiche avec Biff Bang Pow!, le groupe du patron. D’après JC Brouchard [alias Pol Dodu, auteur de l’indispensable blog Vivonzeureux !, NDLR], que McGee aime alors à considérer comme son guide spirituel, la tournée en question fut tout sauf une partie de plaisir, relevant plutôt du cabotage cabotin et chaotique. Entamée le 3 février 1988 à Tours et avec pour point d’orgue une soirée parisienne le 22, elle prit vite du plomb dans l’aile, McGee jetant l’éponge le 11 à Sète (honorant – ou non – un concert dans une salle baptisée le Heart Break Hotel, ça ne s’invente pas) pour rentrer à Londres et laisser Momus s’acquitter solo des dates restantes. Dont celle au Rex Club (avec The Beloved pas encore euphorique en première partie), où juste armé de sa guitare il délivra un “I Was A Maoist Intellectual” de circonstance, ainsi qu’un autre titre (“Bishonen”) d’un album à venir, qui allait pas mal redistribuer ses priorités.
C’est à l’issue de cette prestation que s’esquissa un début d’ersatz de camaraderie entre nous, incluant une interview à son hôtel, un chili con carne trop épicé à la maison, une virée au Moulin Rouge, pour ensuite assister à un formidablement terrifiant concert d’après minuit du Band of Holy Joy à la Locomotive – le tout en moins de 36 heures (évidemment ce rapprochement restera sans suite, je n’ai jamais été doué pour entretenir une quelconque relation avec un artiste, je crois que je préfère définitivement les fréquenter sur un écran, sur ma platine ou ma table de chevet (même si au mitan des années 90 on se saluera à diverses reprises sur le pavé du XVIIIe arrondissement alors qu’il habitait rue Lamarck, avant d’incidemment apprendre à l’automne 96 et à un concert de Louis Philippe que nous partagions une relation charnelle et parallèle avec une jeune japonaise visiblement tentée par une version alternative de “The Beast with 3 Backs” – fin de l’intrusion intime et fermeture de la double parenthèse jaenadesque)).
De ce premier entretien, j’avoue ne me souvenir de rien ou presque. La cassette audio C90 est égarée depuis belle lurette et la seule chose qui me reste en mémoire c’est cette passion récente qu’il avouait entretenir pour Gainsbourg (exit Brel, à la fois trop sec et trop démonstratif, « in yer face », comme ils disent les Britons), pas forcément celui de “Melody Nelson”, plutôt celui des plus récents et dénigrés “Charlotte For Ever” et “You’re Under Arrest”. Cette veine bleue gainsbourienne trouvera pleinement à battre dans un album du même Pantone, “Hippopotamomus”, son disque le plus outrageusement cul, au grotesque assumé. Le Michelin Man pompe, pompe et repompe jusqu’à faire grossir mon Zeppelin, le Bibendum gonfle, gonfle jusqu’à devenir énorme, ce qui après quelques chaleurs vaudra de la part de l’entreprise clermontoise des menaces de poursuite. Creation se déballonnera, le titre finira à la décharge – ou sera rebaptisé “The Rubber Man” dans l’indispensable “Lusts of a Moron”, recueil des Currie’s lyrics from 82 to 92, tant pis pour vous si vous ne l’avez pas -, la pochette gommera le caoutchouc pour ne garder que la tête d’Hippo (jusqu’à nouvel ordre, ni Barney Sumner ni la chaîne de restaurants spécialistes du bœuf et de la viande grillée depuis 1968 ne se sont manifestés).
De son côté, Sallie s’est vue refiler un singe à poigne qui écoute du hard rock « And plays with itself / From dawn to dusk / From dusk to the crack of dawn », un peu comme le Mickey Maousse de Serge, « Un gourdin dans sa housse / Et quand tu le secousses / Il mousse ». Tout cela a dû rester en travers de la gorge de Betty Page, journaliste à pseudo au NME, qui en juin 1991 attribuera à l’album la glorieuse note de 0/10. Mais nous nous égarons, nous n’en sommes pas là, revenons donc en 1988, à nos anges voyeurs et à notre tendre pervers.
Un court documentaire revenant sur cette critique dans le NME et le rapport de Momus aux femmes.
(à suivre)
Une playlist incluant les titres cités et des extraits d’albums :
